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Full text of "Théâtre"

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MAURICE DONNAY 




THEATRE 



TOME QUATRIEME 



L'Autre Danger 
Le Retour de Jérusalem 




PARIS 

BIBL10TI1KQUE-GIIAIU>KNTIEU 

EUGENE FASOUELLE, ÉDITEUR 
11, RUK DK GRKNELLE, Il 

IDO'J 




THÉÂTRE 



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EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris 



OUVRAGES DE MAURICE DONNAY 



DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

A 3 FR. 50 LE VOLUME 



Théâtre. — Tome I : Lysistrata. — Eux ! ~ Folle Entre- 
prise. — Éducation de Prince. ... 1 vol. 

— Tome II : Amants. — La Douloureuse. — 

L'Affranchie 1 vol. 

— Tome III : Georgette Lemeunier. — Le 

Torrent. — La Bascule 1 vol. 

— Tome IV : L'Autre Danger. — Le Retour 

DE Jérusalem 1 vol. 



En collaboration avec Lucien Descaves : 

La Clairière, comédie en 5 actes. 1 vol. in-18. . 3 fr. 50 

Oiseaux de passage, comédie en 4 actes. 
1 vol. in-18 3 fr. 50 



MAURICE DONNAY 

DE l'académie française 



THEATRE 



TOME QUATRIÈME 



L'Autre Danger 
Le Retour de Jérusalem 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER 

EUGÈNE FASgUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENELLE, 11 

1909 

Tout droits de reprodaction, de tradaction et do représentation ré»erTL-e pour tout 
pafi, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Stiëde et la Horrigt. 



f BIBLIOTHECA J 

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// a été tiré de cet ouvrage : 

Vingt-cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande, 
Dix exemplaires numérotés sur papier du Japon. 



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L'AUTRE DANGER 



COMÉDIE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur la scène du Théâtre-Français, 
le 22 décembre 1902. 



IT. 



PERSONNAGES 



FREYDIÈRES MM. Le Bargy. 

ETIENNE JADAIN De Féraudy. 

ERNSTEIN Henry Mayer. 

JADAIN PÈKE JOLIET. 

HEYBENS Delaunay. 

PRABERT Garry. 

LUYNAIS Dehelly. 

CLÉMENTIER CnouÉ. 

DE MEILLAN Rameil. 

UN JEUNE HOMME Laumonier. 

CLAIRE (MADAME JADAIN) M°^»« Bartet. 

MADELEINE PiÉRAT. 

MADAME JADAIN MÈRE Thérèse Kolb. 

MADAME LACORTE Cécile Sorel. 

MADAME CHENEVAS Géniat. 

MADAME ERNSTEIN BERTINY. 

MADEMOISELLE CHOSCONESGO. . . Robinne. 

MARIE Faylis. 



L'AUTRE DANGER 



ACTE PREMIER 

A Paris, au mois de juin, chez les Emstein qui habileoi ud hôtel 
avec jardin; la plantation du décor est celle-ci : 

Le jardin avec de grands arbres, une table, des fauteuils en paille 
ou en jonc de couleurs claires; à travers les arbres, on aper- 
çoit la façade de l'hôtel et, par les fenêtres, un salon luxueux 
très éclairé; auprès d'une fenêtre, un piano recouvert d'une 
vieille étoffe. On descend du salon dans le jardin par une 
porte-fenêtre et les cinq ou six marches d'un perron qui règne 
tout le long de la façade de l'hôtel. 

Au lever du rideau, un domestique dispose un plateau avec le 
café sur la table... puis, par la porte-fenètre du salon, des- 
cendent dans le jardin Mme Ernstein, donnant le bras à 
Etienne Jadain, Claire Jadain donnant le bras à Ernstein, puis 
derrière, Freydières, de Meillan. 



SCÉXE PREMIERE 

CLAIRE JADAIN, JADAIN, MADAME ERNSTEIN, 
ERNSTEIN, FREYDIÈRES, DE MEILLAN. 

MADAME ERNSTEIN. 

J*ai fait servir le café dans le jardin... par cette cha- 
leur, j'ai pensé que vous préféreriez le prendre dehors. 

ETIENNE. 

C*est une excellente idée. 

CLAraE. 

C'est admirable d'avoir un parc en plein Paris. 



4 L'AUTRE DANGER 

ERNSTEIN. 

Oh ! un parc, c'est à peine un jardin. 

CLAIRE. 

C'est très grand ! 

ERNSTEIN. 

C'est tout petit... on ne voit pas les murs à cause des 
arbres; mais ils ne sont pas loin. 

ETIENNE. 

C'est égal, je m'en contenterais. 

CLAIRE. 

Vous avez des arbres magnifiques ! 

MADAME ERNSTEIN. 

Nous avons même un cerisier. 

ETIENNE. 

Un vrai cerisier? 

MADAME ERNSTEIN. 

Et qui donne de vraies cerises... nous en avons eu 
vingt-trois cette année. 

ETIENNE. 

Combien ? 

MADAME ERNSTEIN. 

Vingt-trois; mon mari a même calculé que chaque 
cerise nous revenait à cinq mille francs... n'est-ce pas, 
Léon? 

ERNSTEIN. 

Oui... cinq mille trois cent soixante- quinze francs 
pour être exact. 

ETIENNE. 

Enfin! c'est déjà très heureux qu'il ait donné des 
cerises. 

CLAIRE. 

Si on peut appeler ça donner. 



ACTE PREMIER 5 

ERNSTEIN, répétant avec complaisance. 

Oui, si on peut appeler ça donner... (Tapant sur 
l'épaule de Jadain.) Ce brave Jadain, ça fait plaisir de le 
revoir... ce vieux camarade, (a Madame Jadain.) Vous 
venez souvent à Paris, madame? 

CLAIRE. 

Oh! souvent, non. Nous y venons une fois chaque 
année, vers cette époque, pour voir ma sœur qui est 
mariée. 

ERNSTEIN, à Jadain. 

Ainsi, tu viens tous les ans à Paris et je ne te vois 
jamais. Dans les premières années qui ont suivi notre 
sortie de T École, nous nous voyions encore assez sou- 
vent. Tu ne serais jamais passé par Paris sans venir me 
serrer la main. Tu me donnais de tes nouvelles de 
temps en temps... et puis, tout à coup, plus de nou- 
velles, plus rien... et encore cette fois-ci, si je ne t'avais 
pas rencontré par le plus grand des hasards... 

ETIENNE. 

Que veux-tu, mon cher ami, on se perd de vue, c'est 
forcé. D'abord, tu as séjourné assez longtemps en Tu- 
nisie. 

ERNSTEIN. 

C'est vrai. 

ETIENNE. 

Et puis, j'habite Grenoble... et puis, je me suis 
marié. 

ERNSTEIN. 

En voilà une raison! moi aussi, je me suis marié. 

ETIENNE. 

Nos situations sont tellement différentes. Ah! tu as 
marché, toi, à la bonne heure. Je savais que tu avais 
de grosses occupations, que tu t'étais lancé dans d'im- 
menses affaires, alors; je me disais... 

i. 



6 L'AUTRE DANGER 

ERNSTEIN. 

Tu te disais des bêtises. Tu savais bien que j'aurais 
toujours eu le plus grand plaisir à revoir un vieux ca- 
marade comme toi... plus qu'un camarade, un ami... 
car enfin nous étions très liés à F École. 

A ce moment, Mme Ernstein offre à Jadain un verre de liqueur. 
MADAME ERNSTEIN. 

Monsieur Jadain, de la chartreuse, du curaçao, du 
cognac ? 

ETIENNE. 

Je prendrai un peu de cognac, madame. 

ERNSTEIN, à Claire. 

Je regrette, madame, que votre mari soit resté aussi 
longtemps sans venir me voir : cela a retardé pour moi 
le plaisir de vous connaître. 

CLAIRE. 

Vous êtes trop aimable. 

ERNSTEIN. 

Je ne savais pas que Jadain avait épousé une femme 
aussi charmante, tout à fait charmante. Alors, vous 
ne venez à Paris qu'une fois par an ? 

CLAIRE. 

Oui. 

ERNSTEIN. 

C'est bien peu. Paris doit vous manquer, pourtant? 

CLAIRE. 

Pas du tout. 

ERNSTEIN. 

En tout cas, vous lui manquez. 

CLAIRE. 

Croyez- VOUS ? 

ERNSTEIN. 

Cela ne fait pas de doute; mais vous êtes Parisienne? 



ACTE PREMIER 7 

CLAIRE. 

Non, je suis Vendéenne. 

ERNSTEIN. 

La Vendée fait bien les choses. 

Claire sourit et reTient près des autres personnes. 
MADAME ERrîSTEIN. 

Sentez-vous? Il commence à y avoir un peu de fraî- 
cheur. 

ERNSTEIN, à sa femme. 

Ma chère amie, vous devriez mettre quelque chose 
sur vos épaules; j'ai peur que vous ne preniez froid. 

DE MEILLAN. 

Votre mari a raison, madame, n'oubliez pas que vous 
chantez vendredi. 

MADAME ERNSTEIN, à son mari. 

C'est vrai, ayez donc l'obligeance de faire dire à 
Armande de m'apporter mon boa de plumes, (s'adressant 
à Claire.) Et VOUS, madame, vous ne craignez pas que 
la fraîcheur...? 

CLAIRE. 

Merci, madame, il n'y a pas de danger. 

ETIENNE. 

Il n'y a pas de danger... Il n'y a pas de danger... 

FREYDIÈRES. 

Je vois, madame, que vous n'êtes pas plus prudente 
que lorsque vous étiez jeune fille. 

ETIENNE. 

Ah! monsieur, lorsqu'elle était jeune fille, elle obéis- 
sait sans doute à ses parents; mais moi, je n'ai aucune 
autorité sur elle. 



8 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Si vous écoutez les plaintes de mon mari, vous n'avez 
pas fini. Encore pour vous, elles sont nouvelles... mais 
moi qui les connais, je m'en vais. 

FREYDIÊRES. 

Restez, au moins pour vous défendre. 

CLAIRE. 

Je préfère compter sur vous. 

Elle va rejoindre le groupe formé par Mme Ernstein, Ernstein et de 
Meillan. 

ETIENNE. 

Les femmes ne sont vraiment pas prudentes. 

FREYDIÊRES. 

C'est certain. 

ETIENNE. 

Ma femme ne pensait pas, en venant ici ce soir, re- 
trouver un ami d'enfance. 

FREYDIÊRES. 

Non... n'est-ce pas? 

ETIENNE. 

Vous avez été élevés ensemble, pour ainsi dire? 

FREYDIÊRES. 

Oui... vous savez ce qu'est l'existence en province, 
dans une petite ville; nos familles se voyaient beau- 
coup... les maisons de nos parents étaient voisines. 

ETIENNE. 

C'est une jolie ville, Clisson. 

FREYDIÊRES. 

C'est une vieille ville charmante, malheureusement, 
elle se modernise de jour en jour. 

ETIENNE. 

Vous n'étiez pas à notre mariage, n'est-ce pas? 



ACTE PREMIER 9 

FREYDIÈRES. 

Non, je n'y étais pas. 

ETIENNE. 

C'est ça... parce que je ne me rappelle pas vous 
avoir vu et je me souviens très bien d'avoir été pré- 
senté à vos parents. 

FREYDIÈRES. 

Oui, j'étais à Paris, je passais un examen de droit ce 
jour-là. 

ETIENNE. 

Et ils vont bien, vos parents ? 

FREYDIÈRES. 

Je n'ai plus que ma mère. 

ETIENNE. 

Ah! Enfin, vous avez fait parler de vous depuis ce 
temns-là. 

FREYDIÈRES. 

Oh! 

ETIENNE. 

Chaque fois que vous plaidiez une cause retentis- 
sante, nous lisions votre nom dans les journaux : 
Maître Freydières! et je disais à ma femme : « Tu vois, 
ton ami d'enfance est devenu un avocat célèbre. » 

Cependant, Armande, la femme de chambre, a apporté un boa qu'elle 
a posé sur les épaules de Mme Ernstein. 

MADAME ERNSTEIN. 

Croyez-vous qu'il a fait une chaleur aujourd'hui! 
Et ce n'est pas fini : il paraît que nous allons avoir un 
été abominable. 

FREYDIÈRES. 

A quoi voyez- vous ça? 

MADAME ERNSTEIN. 

On a observé des taches sur le soleil. 

ERNSTEIN. 

Oh! le sale! 



10 L'AUTRE DANGER 

MADAME ERNSTEIN. 

C'est affreux de rester à Paris par un temps pareil. 

CLAIRE. 

Vous êtes obligée, madame, de rester. 

MADAME ERNSTEIN. 

Obligée... c'est-à-dire qu'il y a une fête de charité, 
à la fin de la semaine, chez la duchesse de Mortagne, 
et une garden-partyavec une représentation théâtrale. 

FREYDIÈRES. 

Ce sera charmant! 

MADAME ERNSTEIN. 

Et je dois chanter un duo avec M. de Meillan; mais 
après, je partirai pour la campagne. 

FREYDIÈRES. 

Voilà encore un préjugé, la campagne! Paris est 
cent fois préférable, quand on est installé comme vous 
l'êtes. A quoi bon quitter ça pour aller en Touraine, 
où il fait beaucoup plus chaud qu'ici? 

C'est vrai. 

FREYDIÈRES. 

Et ce soir, regardez quel calme, quel silence! On 
peut se croire loin de Paris. Vous avez des fleurs, des 
arbres, un cerisier, vous entendez les oiseaux chanter. 

ERNSTEIN. 

Nous avons même trois poissons rouges dans un 
petit bassin en marbre. 

FREYDIÈRES. 

Que voulez- vous de plus ? C'est absolument la cam- 
pagne. 

MADAME ERNSTEIN. 

Aimez-vous les poissons rouges, madame? 



ACTE PREMIER 11 

CLAIRE. 

Mon Dieu, madame, je ne les crains pas. 

MADAME ER^'STEIN. 

Moi, je les adore, j'en suis folle, je les trouve exquis. 
(Rêveuse.) Souveut je m'amuse à les regarder pendant 
des heures... je me demande à quoi ils peuvent penser. 

FREYDIÈRES. 

Et vous? 

MADAME ERNSTEi:^. 

Je pense que vous êtes un insolent... Vous êtes à 
Paris pour quelque temps, madame? 

CLAIRE. 

Nous repartons demain matin. 

MADAME ER:?îSTEI>'. 

Déjà!... Vous habitez Grenoble, je crois?... 

CLAIRE. 

Oui, Grenoble. 

MADAME ERNSTEIÎI. 

Je ne connais pas du tout... C'est joh? 

CLAIRE. 

C'est une jolie ville de province. 

FREYDIÈRES. 

On y fabrique des gants. On a élevé une statue à 
M. Jouvin, tandis que Stendhal n'a pas même son 
buste. 

MADAME ERNSTEIÎ^. 

Et alors? 

FREYDIÈRES. 

Alors, c'est tout. 

MADAME ERT»ÎSTEIN 

Ah! je croyais que vous allieE raconter une histoire. 



12 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Je m'en garderais bien. 

MADAME ERNSTEIN. 

C'est drôle de parler pour ne rien dire. 

FREYDIÈRES. 

N'est-ce pas? 

MADAME ERNSTEIN. 

Et il faut que vous repartiez demain? 

CLAIRE. 

Oui, mon mari n'avait que quinze jours de congé et il 
faut qu'il soit à son poste vendredi matin. 



Tu es encore assez tenu? 

ETIENNE. 

Je suis très tenu... J'ai tout juste un mois de va- 
cances que je prends en deux fois... tu sais bien ce que 
c'est qu'une administration; on n'est pas du tout son 
maître ; il faut être là, même s'il n'y a pas grand'chose 
à faire. Avant tout, il ne faut pas déplaire aux grands 
chefs ! 

MADAME ERNSTEIN. 

Mais tu ne dois plus trembler devant les grands chefs, 
et tu dois avoir au chemin de fer une situation qui te 
permet... 

ETIENNE. 

Mais pas du tout, on avance très lentement dans ces 
boîtes-là... à moins d'être recommandé. Oh! alors, ça 
va tout seul... Ah! ce n'est pas une carrière brillante... 
on a bien des déboires et des désillusions. 

ERNSTEIN. 




Tu fais toujours des ponts î 



ACTE PREMIER 13 

ETIENNE. 

Oui, des ponts, des gares, des magasins... enfin toutes 
les études qui concernent ma section. 

ERNSTEIN. 

Ça t'intéresse? 

ETIENNE. 

Oh! ce n'est pas passionnant... c'est toujours la 
même chose... alors, ça devient de la routine; on 
s'abrutit et, sans être envieux, on ne peut s'empêcher 
de se dire que ce n'était pas la peine de sortir le pre- 
mier de l'École pour voir les autres passer devant soi. 

ERNSTEIN. 

C'est vrai, tu es sorti le premier de l'École. 

ETIENNE. 

Oui... tu vois que ça ne m'a pas servi à gi'and'chose. 

ERNSTEIN. 

Je me rappelle, tu étais un sujet tout à fait remar- 
quable... C'est même toi qui m'as fait mon projet de 
sortie, et c'est grâce à toi que j'ai mérité mon diplôme 
d'ingénieur, l'avant-dernier, il est vrai. 

FREYDIÈRES. 

Ah ! il y en avait un après vous ? 

ERNSTEIN. 

Oh! si je n'ai pas eu le dernier, c'est parce que mon 
oncle faisait partie du conseil d'administration de 
l'École. Alors, par considération pour lui... 

FREYDIÈRES. 

J'ai un petit cousin qui est dans un collège de reli- 
gieux. Il est toujours le vingt-deuxième sur vingt-trois 
et, comme je lui demandais un jour qui était ce vingt- 
troisième, il m'a répondu que c'était un petit garçon 
qui n'existait pas. 

IV. S 



14 L'AUTRE DA^GER 

ETIENNE. 

Gomment qui n'existait pas? 

FREYDIÈRES. 

Oui, c'était un élève que les bons pères avaient in- 
venté pour que mon petit cousin ne fût pas le dernier. 
De cette façon, l'enfant ne se décourageait pas et ses 
parents n'étaient pas himiiliés. 

ERNSTEIN 

Eh bien ! on m'a traité comme votre petit cousin. 

PREYDIÈRES. 

Enfin, vous étiez le dernier. 

ETIENNE. 

Ça ne t'a pas empêché de réussir. 

FREYDIÈRES. 

Parbleu, sans ça, il ne s'en vanterait pas, et même, 
il y met de la coquetterie? 

ERNSTEIN. 

De la coquetterie? 

FREYDIÈRES. 

C'est un sentiment bien naturel : quand on a passé 
pour un crétin aux yeux de toute une promotion, il 
y a un rare plaisir à en appeler de ce jugement préci- 
sément devant le premier de cette promotion. 

ETIENNE. 

Les premiers sont les derniers. 

FREYDIÈRES. 

Ce n'est pas une vérité absolue; mais, en général, ces 
classements d'École sont bien illusoires et la vie se 
charge de les modifier. Un concours de sortie, comme le 
nom l'indique, n'est pas une arrivée, mais un départ 
pour l'existence. Ça m'a toujours fait l'effet de ces 
courses de cychstes où deux cents coureurs sont enga- 



ACTE PREMIER 15 

gés; on est bien obligé de les mettre sur plusieurs rangs 
et on tire au sort les numéros; mais ceux du dernier 
rang n'ont pas moins de chances que ceux du premier, 
parce que la route est longue et semée de difficultés 
de toute sortes : montées rapides, descentes vertigi- 
neuses, tournants dangereux. 

ETIENNE. 

Nécessairement, il y a, à l'heure actuelle, dans 
toutes les carrières, un tel encombrement ! Et puis, il 
faut tout dire, il y a la chance... la chance! Quand je 
songe à la carrière rapide, foudroyante de quelques- 
uns de nos camarades ! Tiens ! tu as connu Devigny à 
l'École? 

ERNSTEIN. 

Oui, je me rappelle. 

ETIENNE. 

Ça n'était pas un aigle. 

ERNSTEIN. 

Je ne me souviens pas de lui comme d'un aigle. 

FREYDIÈRES. 

Et ça vous aurait frappé. 

ETIENNE. 

Eh bien! voilà un garçon... en sortant de l'École, il 
était entré comme dessinateur, àLille,chez un fabricant 
de machines à vapeur, qui avait des filles. Devigny 
était très joU garçon... l'ainée des filles l'a remarqué... 
elle l'a même remarqué à un tel point qu'elle est deve- 
nue enceinte. Naturellement, Devigny a épousé; le 
beau-père est mort et son gendre est maintenant à la 
tête d'une belle usine. 

FREYDIÈRES. 

Moi, je trouve ça très bien. 



16 L'AUTRE DANGER 



ETIENNE. 



C'est piquant... je le reconnais... c'est piquant; mais 
c'est pour vous dire par quels moyens on arrive main- 
tenant. 

ERNSTEIN. 

Il ne faut pas généraliser. 

ETIENNE. 

■ Devigny a profité d'un physique avantageux; mais 
comment expliquer la fortune d'un homme comme 
Harduc, par exemple?... Alors, non, Harduc, enfin!... 
songe donc, Harduc. 

FREYDIÈRES. 

Qui est-ce donc, ce Harduc? 

ETIENNE. 

Imaginez-vous le garçon le plus médiocre, qui ne 
savait rien de rien, qui ne comprenait rien à rien. A la 
dernière Exposition, à force d'intrigues et de protections 
il obtient des petits travaux à faire, entre autres- un 
kiosque à gaufres qu'il avait élevé sur un rocher, au 
milieu d'un petit lac. Au premier coup de vent, le 
kiosque est tombé à l'eau. Eh bien, on l'a décoré et il 
est à présent architecte du gouvernement, comblé 
d'honneurs, parce qu'il est le fils de son père. Et com- 
bien pourrais- je vous en citer comme celui-là! D'ail- 
leurs, tu le sais bien, il n'y a qu'à feuilleter l'Annuaire 
de r École : c'est très édifiant. 

FREYDIÈRES. 

L'Annuaire? c'est un livre admirable et d'un ensei- 
gnement merveilleux. Par où en sont les autres, on 
constate exactement où l'on en est soi-même. Excel- 
lent exercice de comparaison! On s'enorgueilht du 
chemin que l'on a fait, on plaint ceux qui sont restés 
en arrière, dans une situation inférieure, à leur place 
en un mot; mais, contre ceux qui sont arrivés aux plus 



ACTE PREMIER 17 

hautes situations, on s'indigne, on s'étonne tout au 
moins, et c'est l'ensemble de ces sentiments : mépris, 
égoïsme, jalousie et même haine, qui constitue, à pro- 
prement parler, la Camaraderie. 

ERNSTEIN. 

Il y a du \Tai dans ce que vous dites. 

Un silence. 

ETIENNE. 

Et ton cousin, le constructeur, Georges Ernstein, 
qu'est-ce qu'il devient? 

ERNSTEIN. 

Ah! mon pauvre cousin, il n'a pas eu de chance, lui... 
il est complètement ruiné... avec ça, pas de santé, 
incapable de remonter sur sa bête. 

ETIENNE. 

Qu'est-ce que tu me dis là? Mais c'est tout nouveau? 

ERNSTEIN. 

Oh ! ce n'est pas vieux, il y a deux mois. 

ETIENNE. 

Alors, sa maison? 

ERNSTEIN. 

Je la reprends... je lui avais prêté deux cent mille 
francs, je ne tenais pas à les perdre, je ne voulais donc 
pas le laisser faire failhte. D'abord, c'est mon cousin, 
nous portons le même nom, et puis c'était le seul 
moyen que la maison ne fût pas revendue dans des 
conditions désastreuses. 

ETIENNE. 

Tu as bien fait. 

ERNSTEIN. 

De sorte que me voilà à la tête d'un atelier de cons- 
tructions métalliques. Il faut même que je trouve quel- 
qu'un pour s'occuper de la partie technique, parce que 
moi!... Tu ne connaîtrais pas quelqu'un par hasard? 

S. 



18 L'AUTRE DANGER 

ETIENNE. 

Ma foi, non. 

ERNSTEIN. 

Mais, au fait, j'y pense. Puisque tu ne parais pas 
satisfait de ta situation dans ton chemin de fer, pour- 
quoi ne viendrais-tu pas avec moi? 

ETIENNE. 

Venir avec toi, comment? 

ERNSTEIN. 

Comme directeur associé. Tu aurais des appointe- 
ments fixes, une part dans les bénéfices. Pour ça, je 
suis tranquille, nous nous mettrions toujours d'accord. 
Plus tard, tu pourrais me racheter la maison. Eh 
bien, qu'en dis-tu? 

ETIENNE. 

Je ne sais pas... tu me proposes ça, comme ça, tout à 
coup. 

Il regarde Claire. 

ERNSTEIN. 

Tu regardes ta femme... tu as raison... il faut toujours 
regarder sa femme, surtout quand elle est johe. Voyons, 
qu'en pensez-vous, madame? 

CLAIRE. 

Oh! dans ces questions-là, mon mari est seul juge. 
En tout cas, il faut réfléchir. 

ERNSTEIN. 

Réfléchir à quoi ?. . . Je connais Jadain.. . c'est un ancien 
camarade... un ami... je sais ce qu'il vaut. 

CLAIRE. 

Croyez-vous que ce nouveau genre de travaux puisse 
lui convenir?... Ça demande peut-être un apprentis- 
sage? 

ETIENNE. 

Mais, ma chère amie, je ferais chez Ernstein ce que 



ACTE PREMIER 19 

je fais depuis douze ans au chemin de fer; ce sont les 
mêmes travaux... je connais ce métier-là. 

ERNSTEIN. 

Et puis, avec toi, je pourrais faire des choses très 
intéressantes. Ainsi, pour commencer, je suis très lié 
avec H ardue. 

ÉTIENîhE, méfiant. 

L'homme au kiosque? 

ERNSTEi:^. 

Précisément, et, par lui, j'obtiendrai des travaux 
importants pour l'Exposition dont il est un des grands 
lamas. Tu vois qu'il ne faut pas en dire de mal. 

ETIENNE, très sincère. 

Mais je n'en ai pas dit de mal; son kiosque est toml)é 
dans l'eau, ça peut arriver à tout le monde. 

ERNSTEIN. 

Je te le répète, il y a des choses très intéressantes à 
faire. D'ailleurs, si tu veux venir avec moi, dans mon 
cabinet, je te montrerai les plans. Harduc me les a 
prêtés justement ces jours-ci. Tu peux te rendre compte, 
ça ne t'engage à rien. 

ETIENNE. 

Oh! certainement. 

Les deux hommes remontent en causant vers l'hôtel. 



SCÈNE II 

FREYDIÈRES, CLAIRE, MADAME ERNSTEIN, 
DE MEILLAN. 

Ernstcin et Etienne sont partis. Pendant la conversation qui précède, 
Mme Ernstein et de Meiilan n'ont cessé do causer à voix baise, 
complètement isolés. 

FREYDIÈRES, à Claire. 

Vous savez qu'Ernstein considère déjà la chose 
comme faite. 



20 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Il va un peu vite. 

FREYDIÈRES. 

Il est comme ça en tout et, quand ses décisions sont 
mauvaises, il a du moins l'excuse de les avoir prises 
rapidement. 

CLAIRE. 

Ce n'est pas une excuse. 

MADAME ERNSTEIN. 

Que sont donc devenus ces messieurs ? 

FREYDIÈRES. 

C'est étonnant comme vous êtes à la conversation ! 

MADAME ERNSTEIN. 

Vous disiez des choses qui n'avaient aucun intérêt. 

FREYDIERES. 

Ces messieurs sont en train d'examiner les plans de 
la prochaine Exposition ; votre mari veut entreprendre 
des travaux considérables! 

MADAME ERNSTEIN. 

Ah ! (un silence.) Dites douc, Mcillan, vous savez que 
vous n'êtes pas ici pour vous amuser. Nous avons à 
travailler. 

FREYDIÈRES. 

Qu'est-ce que vous allez faire ? 

MADAME ERNSTEIN. 

Nous allons répéter les duos que nous devons chanter 
vendredi à la garden-party de la duchesse de Mortagne. 

FREYDIÈRES. 

Comme ça, après dîner, vous n'aurez pas de voix. 

MADAME ERNSTEIN. 

Il faut bien que nous répétions, nous n'avons plus 



ACTE PREMIER 21 

beaucoup de temps... mardi, mercredi, jeudi, vendredi, 
c'est dans quatre jours, et Meillan n'est jamais libre 
dans la journée; on ne peut pas mettre la main dessus. 

FREYDIÈRES. 

C'est à se demander où il passe ses après-midi. 

MADAME ERNSTEIN. 

Alors, je profite de ce qu'il est là. (a ciaire.) Vous 
voyez, madame, que je ne me gêne pas. Vous m'excusez. 

CLAIRE. 

Mais, vous avez bien raison, madame. 

MADAME ERNSTEIN. 

D'ailleurs, comme nous chantons en plein air chez la 
duchesse, vous pouvez nous rendre un service : c'est de 
nous écouter d'ici et vous nous direz si l'on nous entend, 
si la voix porte. Vous voulez bien ? 

FREYDIÈRES. 

Certainement. Qu'est-ce que vous allez chanter? 

MADAME ERNSTEIN. 

Les duos des Poèmes d'amour. Venez-vous, Meillan? 

DE MEILLAN. 

Je suis à vos ordres, madame. 

Ils se dirigent vers la maison. Frcydières et Claire restent seuls. 



SCÈNE III 
FREYDIÈRES, CLAIRE. 

FREYDIÈRES. 

La façon dont Mme Ernstein se débarrasse de nous 
et nous prie de restera notre place ne manque pas d'une 
certaine désinvolture. 



22 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Il n'y a là rien que de très naturel. 

FREYDIÈRES. 

Oui... Enfin!... Comment trouvez-vous M. de Meil- 
lan? 

CLAIRE. 

Distingué... C'est un très joli garçon. 

FREYDIÈRES. 

Voilà pour le physique. 

CLAIRE. 

Autrement, je n'ai guère pu le juger. Il n'a pas ou- 
vert la bouche. 

FREYDIÈRES. 

Il ne l'ouvre que pour chanter et, il faut être juste, il 
chante bien. 

CLAIRE. 

Ah! 

FREYDIÈRES. 

Vous allez l'entendre. C^est même en chantant qu'il a 
touché le coeur de Mme Ernstein. Vous savez qu'elle en 
est folle ? 

CLAIRE. 

Pourquoi dites-vous cela? 

FREYDIÈRES. 

Parce que c'est' la vérité. D'ailleurs, vous vous en 
êtes fort bien aperçue. 

CLAIRE. 

Moi?... Pas du tout. 

FREYDIÈRES. 

Allons donc? 

CLAIRE. 

Je vous assure que non. Mon caractère n'est pas de 



ACTE PREMIER 23 

soupçonner le mal comme ça, sans savoir. Et puis, même 
en supposant que ce soit vrai, il est étrange que vous 
parliez si légèrement d'un amour qui est peut-être 
toute la vie de cette femme et qu'elle croit secret. 

FREYDIÈRES. 

Je vous en parle légèrement, parce que c'est ainsi qu'il 
convient de parler de choses légères. Et puis enfin, ce 
n'est pas un secret. Mme Ernstein ne cache pas cette 
Maison, pas assez même... elle l'affiche presque... Vous 
voyez combien elle se gêne peu devant vous qu'elle 
voit ce soir pour la première fois ; c'est une femme que 
son mari délaisse et qui se console. 

CLAIRE. 

C'est très malheureux. 

FREYDIÈRES. 

Oui, c'est malheureux. Elle était charmante, cette 
petite Mme Ernstein, quand elle s'est mariée; elle 
aimait son mari, elle ne demandait qu'à lui rester fidèle 
jusqu'au dernier jour; mais Ernstein n'a vraiment pas 
fait ce qu'il fallait pour ça. Alors, elle a cherché des dis- 
tractions : elle était musicienne, elle avait une jolie 
voix, elle s'est jetée à cœur perdu dans la musique. 

CLAIRE. 

Elle est entrée en musique comme on entre en reh- 
gion. 

FREYDIÈRES. 

A peu près, et ce qui devait arriver est arrivé, elle a 
rencontré le ténor... le ténor! 

CLAIRE. 

Et puis, elle n'a pas d'enfant. 

FREYDIÈRES. 

Ça n'aurait rien empêché. 



24 L'AUTRE DAiNGER 

CLAIRE. 

Si elle avait aimé cet enfant... 

FREYDIÈRES. 

Vous croyez donc qu'on ne peut être à la fois amante 
et mère ? 

CLAIRE. 

A la fois... non; il faut choisir. 

FREYDIÈRES. 

Qu'en savez-vous? 

CLAIRE. 

C'est vrai, au fait, on ne sait pas. 

FREYDIÈRES. 

Vous avez des enfants? 

CLAIRE. 

J'ai une grande fille. 

FREYDIÈRES. 

Oh! si grande que ça?... 

CLAIRE. 

Elle a déjà douze ans... 

FREYDIÈRES. 

Elle est jolie, votre fille? 

CLAIRE. 

Comment voulez- vous que je vous réponde? Pour 
moi, pour moi, elle est la plus jolie; mais elle vous pa- 
raîtrait peut-être insignifiante. 

FREYDIÈRES. 

Elle vous ressemble? 

CLAIRE. 

On le trouve. 

FREYDIÈRES. 

Alors, vous ne pensez pas un mot de ce que vous 
dites. 



ACTE PREMIER 25 

CLAIRE. 

C'est vrai, je fais de la modestie et c'est absurde, car 
ce n'est pas parce que c'est ma fille... 

F 

Naturellement... 

CLAIRE. 

Mais elle est adorable. 

FREYDIÈRES. 

Alors, elle est jolie. 

CLAIRE. 

Étrange, (eiic se reprend. ) Oh ! non. Oh ! non, c'est trop... 
comment dirais-je?... spéciale. Oui, c'est ça, spéciale. Et 
puis, elle a une âme délicate, un cœur charmant... 

FREYDIÈRES. 

Comment s'appelle-t-elle? 

CLAIRE. 

Madeleine. 

A ce moment, on entend les premiers accords du premier duo des 
Poèmes d'amour. 

FREYDIÈRES. 

Quelle drôle de chose que la vie!... Ce matin encore... 

Mais il ne continue pas. 

CLAIRE. 

Ce matin encore ? 

FREYDIÈRES. 

Je vous dirai ça tout à l'heure, laissons passer ce 
luo... 

On entend la voix de Meillan qui commence : 

Ouvre tes yeux bleus, ma mignonne, 
Voici le jourl 

Puis la voix de Mme Ernstein qui finit : 

Et le grand soleil qui nous brûle 
Est dans mon cœur ! 

lY. 3 



26 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Mme Ernstein a une très jolie voix. 

FREYDIÈRES. 

Ce n'est pas à moi qu'il faut le dire, c'est à elle. Ça lui 
fera bien plus de plaisir. 



SCÈNE IV 
Les Mêmes, MADAME ERNSTEIN, 

à la fenêtre du salon. 



MADAME ERNSTEIN. 

Est-ce qu'on nous entend? 

FREYDIÈRES. 

On n'entend que vous ! 

CLAIRE. 

C'est ravissant! 

MADAME ERNSTEIN. 

Alors, ça va bien? 

CLAIRE. 

Très bien. 

MADAME ERNSTEIN. 

Où donc êtes- vous?... Je ne vous vois pas. 

FREYDIÈRES. 

Nous sommes exactement à la place où vous nous 
avez laissés. Nous n'avons pas bougé. 

MADAME ERNSTEIN. 

Je ne vous vois pas du tout. 

FREYDIÈRES. 

Il y a des arbustes qui nous cachent. 



ACTE PREMIER 27 



MADAME ERNSTEIN. 

Et VOUS, est-ce que vous nous voyez? 

FREYDIÈRES. 

Non, pas du tout. 

Mme Ernstein rentre. 



SCÈNE V 

FREYDIÈRES, CLAIRE. 

CLAIRE. 



Pourquoi dites-vous ça? Puisque nous les voyons 
très bien à travers le feuillage ? 

FREYDIÈRES. 
Pourquoi j'ai dit ça?... (On voit de Meillan et Mme Ernstein 

s'embrasser.) Tenez!... Regardez... j'ai dit ça pour ça! 

CLAIRE, riant. 

Oh ! mais c'est une trahison ! 

FREYDIÈRES. 

C'est une complicité. Il faut toujours protéger les 
amoureux. 

CLAIRE. 

Comme ils sont imprudents!... Son mari qui est à 
côté... et nous ici qui les voyons... un domestique pour- 
rait venir... 

FREYDIÈRES. 

Us ne pensent pas à tout ça. 

De Ueillaa et Mme Emstain s'embrassent encore. 
CLAIRE. 

C'est très amusant; la musique a tout à fait cessé. 



28 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Une autre commence. Je vous disais tout à Theure : 
quelle drôle de chose que la vie! Nous voilà tous les 
deux, ce soir, dans ce jardin. Ah! je ne savais pas, en 
venant dîner ici, que je vous rencontrerais. 

CLAIRE. 

C'est vrai ? 

FREYDIÈRES. 

Ernstein m'a téléphoné seulement ce matin de venir 
dîner avec de Meillan et un de ses anciens camarades 
d'École dont il ne me disait même pas le nom. Alors, 
quand je suis entré dans ce salon et que je vous ai aper- 
çue, je me suis senti pâlir... vous avez bien dû le voir 
d'ailleurs ? 

CLAIRE. 

Je n'ai pas remarqué. 

FREYDIÈRES. 

Ah! vous n'avez pas remarqué, c'est possible. Enfin, 
de vous voir là, après treize ans... comprenez donc, c'est 
toute une époque de ma jeunesse qui ressuscitait sou- 
dain. Pendant tout le temps de ce dîner, je vous regar- 
dais... vous n'avez pas changé. 

CLAIRE. 

Vous êtes trop aimable. 

FREYDIÈRES. 

Certes, la jeune fille que j'ai connue est devenue une 
femme; mais ça n'a pas été chez vous comme chez 
d'autres une transformation, non, c'est une continua- 
tion; c'est autre chose et c'est la même chose. La pro- 
fonde expression de votre regard, la douceur prenante 
de votre voix, l'harmonie de vos gestes, tout ce qui 
fait votre grâce infinie, rien de tout cela n'a changé... 
Alors, une foule de sentiments que je croyais... ou plu- 
tôt qui n'étaient que... enfin, je suis très ému! Mais 
vous ? vous ? 



ACTE PREMIER 29 

CLAIRE. 

Moi? 

FREYDIÈRES. 

Oui, VOUS. Ça ne vous a rien fait de me revoir? 

CLAIRE. 

J'ai été surprise. 

FREYDIÈRES. 

Oui, vous avez été surprise d'abord... mais mainte- 
nant? 

CLAIRE. 

Ça me fait plaisir. 

FREYDIÈRES, brusquement. 

Ah ! vous ne dites pas le mot qu'il faut. 

CLAIRE 

Je dis ce que je pense. Mais vous, vous me parlez 
avec une brusquerie ! 

FREYDIÈRES. 

Oh! 

CLAIRE. 

Vous feriez croire... ma parole d'honneur, je ne sais 
pas, moi... 

FREYDIÈRES. 

Oui, je sais ce que vous pensez. Je n'ai pas le droit de 
vous parler ainsi. Il n'y a rien eu entre nous. Non, évi- 
demment, il n'y a rien eu au sens vulgaire où Ton entend 
y avoir quelque chose... et, pourtant, il y a eu tout. Il y 
a eu six années passées l'un près de l'autre, dans l'inti- 
mité la plus tendre, la plus fervente. Il y a eu mes rêves, 
mes espérances, mes désirs... il est impossible que vous 
ayez oublié tout cela. 

CLAIRE. 

C'était un roman d'enfants, comme il y en a tant. 

3, 



30 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Vous n'étiez pas une enfant : six mois après, vous 
épousiez M. Jadain. Je n'ai pas voulu assister à ce ma- 
riage, d'ailleurs... Je vous détestais. 

CLAIRE, souriant. 

J'espère que maintenant vous m'avez pardonné? 

FREYDIÈRES. 

Je ne sais pas. 

CLAIRE. 

Vous ne pouviez pourtant pas m'épouser, vous étiez 
si jeune. 

FREYDIÈRES. 

C'est vrai, nous sommes du même âge. 

CLAIRE. 

Vous avez même un an de moins que moi. 

FREYDIÈRES. 

Pourtant, il faut bien croire que l'impression qu'a 
faite une jeune fille sur un cœur de dix-huit ans peut 
être profonde... ineffaçable... c'est bête, n'est-ce pas, 
ce que je dis? Oh! je le sens bien. Enfin, qu'est-ce que 
vous croyez ? 

CLAIRE. 

Je crois... je crois... Mon Dieu, je crois qu'en ce mo- 
ment vous êtes en train de vous suggestionner vous- 
même et que ma présence soudaine a, pour quelques 
heures, tiré de l'oubH où elle était raisonnablement en- 
sevelie votre première et lointaine aventure d'amour. 

FREYDIÈRES. 

Eh bien! vous vous trompez... je ne vous ai jamais 
oubliée et vous devez me croire... car, pour vaincre la 
pudeur que j'éprouve à vous dire des choses qui peuvent 
vous paraître aussi banales, il faut que moi-même je me 
sente profondément sincère. Autrement, ce serait trop 



ACTE PREMIER 31 

facile et ridicule... et inutile, puisque vous repartez de- 
main et que je ne vous reverrai peut-être jamais. Voyez- 
vous, par cela seul que nous avons été élevés ensemble, 
que nous avons vu les mêmes horizons, il y a entre nous 
mille rapports de sensibilité qui nous lient plus étroite- 
ment que nous ne le pensons nous-mêmes, et, si lointain 
que vous apparaisse ce premier amour, j'y suis resté 
fidèle. 

CLAIRE. 

ous allez un peu loin. 

FREYDIÈRES. 

ais oui, fidèle par le souvenir. 

CLAIRE. 

Ah! bien! 

'. FREYDIÈRES. 

É\'idemment, j'ai eu des Maisons, mais pas bien dan- 
gereuses. 

CLAIRE. 

Mlle Blanche Guillot, par exemple. 

FREYDIÈRES. 

Mais comment savez- vous ? 

CLAIRE. 

La renommée... Vous êtes célèbre... On s'occupe de 
vous. 

FREYDIÈRES. 

C'est bien agréable. 

CLAIRE. 

Non, je vous taquine... j'ai appris ça par hasard, il y 
a deux ans, pendant un séjour à Paris. Nous étions allés 
voir une pièce dans laquelle cette personne jouait et, 
pendant un entr'acte, des gens parlaient d'elle dans 
une loge à côté de la nôtre et quelqu'un disait : « Elle 
est avec Freydières. » Voilà!... Vous avez l'air contra- 
rié... Je me mêle de ce qui ne me regarde pas? 



32 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÊRES. 

Pas du tout... pas du tout... D'ailleurs, elle vous res- 
semble... je ne dis pas ça pour les besoins de la cause; 
vous avez pu le constater vous-même, puisque vous 
Tavez vue. 

CLAIRE. 

C'est vrai... c'est sans doute ce que vous entendez 
par votre fidélité. 

FREYDIÊRES. 

Oui, il y a des hommes qui, dans des circonstances et 
sous des formes différentes, restent fidèles au même 
idéal, au même type de femme. 

CLAIRE. 

C'est dangereux pour celles qui aiment ces hommes- 
là : elles ont à craindre toutes les femmes qui leur res- 
semblent. 

FREYDIERES. 

C'est moins dangereux que si elles avaient à craindre 
toutes les femmes qui ne leur ressemblent pas... il y en 
a bien davantage. 

CLAIRE. 

Évidemment. 

FREYDIÊRES. 

Mais, pour en revenir à ce que nous disions tout à 
l'heure, on voudrait oubher, souvent on ne le pourrait 
pas et, quand bien même on ne garderait pas un culte 
fervent pour une certaine femme, mille images d'elle se 
sont formées dans le cerveau, qu'une musique, un par- 
fum, une couleur de ciel, un arbre, un mot, les détails 
extérieurs les plus insignifiants, font réapparaître avec 
une netteté singuHère. C'est une mémoire spéciale dont 
quelques êtres sont doués, une mémoire sentimentale. 
Ainsi, je ne peux pas entendre un air que vous avez 
joué, sans être plongé dans une mélancohe, un regret 
profonds... Et alors, vous m'apparaissez dans le salon 



ACTE PREMIER 33 

de la vieille maison de Glisson, le salon blanc et or, avec 
les meubles recouverts de velours rouge et, sur la che- 
minée, l'éléphant de bronze qui porte sur son dos une 
pendule que surmonte un amour doré. Je vous vois, je 
vous vois assise devant votre piano et, à un ruban près, 
je pourrais vous décrire quelle robe vous aviez ce 
jour-là. 

CLAIRE. 

C'est curieux. 

FREYDIÈRES. 

C'est très curieux. 

CLAIRE. 

Comment faut-il dire ? 

FREYDIÈRES. 

Non, non, vous dites bien... c'est curieux. Tenez, il y 
a cinq ans, après votre mariage, lorsque mon père est 
mort, nous sui\âons, pour le conduire au cimetière, ce 
chemin creux que l'on appelle la Cavée et où nous nous 
sommes promenés si souvent ensemble. 

CLAIRE. 

Oui, je me rappelle. 

FREYDIÈRES. 

C'était un matin d'été. Pourquoi me suis-je rappelé 
tout à coup une matinée semblable où nous suivions le 
même chemin PC'était la première fois que vous mettiez 
ce parfum dont vous vous servez encore, n'est-ce pas?... 
Je l'ai reconnu... 

CLAIRE. 

Oui. 

FREYDIÈRES. 

Vous en aviez trop mis. 

CLAIRE. 

Comme quand on commence. 

FREYDIÈRES. 

Et vous attiriez un essaim de guêpes que vous eni- 



ZA L^AUTRE DANGER 

vriez. J'étais fort occupé à les chasser... vous riiez et 
vous aviez très peur. Vous portiez une robe de toile 
blanche semée de petits bouquets d'œillets et un grand 
chapeau tout blanc garni de roses trémières avec des 
dentelles qui retombaient. 

CLAIRE. 

Oui, c'est vrai, je me rappelle. 

FREYDIÈRES. 

Eh bien ! dans cette circonstance affreuse, tandis que 
je marchais derrière le cercueil de mon père, c'est donc 
à vous que je pensais! C'est curieux, n'est-ce pas? Et, 
par un soir comme celui-ci, croyez-vous que vous auriez 
besoin d'être près de moi, pour que je revoie d'autres 
soirs de douceur et d'étoiles où nous étions assis dans le 
jardin, l'un à côté de l'autre, où je vous tenais la main 
dans l'ombre, et rien qu'à la tenir, cette petite main que 
j'adore et qui est bien la main de votre âme, il me sem- 
blait que je vous possédais tout entière, (n lui prend la 

main pendant ces dernières paroles.) A qUOi pcnSCZ-VOUS ? 
CLAIRE, lentement. 

Je pense à tout ce que vous me dites. Je^ne savais 
pas que vous m'aviez aimée ainsi. 

FREYDIÈRES. 

Et ça vous fait plaisir? 

CLAIRE. 

Je trouve cela très doux... je suis très émue... très 
troublée... 

FREYDIÈRES. 

C'est vrai? 

CLAIRE. 

Oui... mais à quoi bon parler de tout cela? A quoi nous 
sert-il d'évoquer ainsi le passé?... Et puis, demain, je 



ACTE PREMIER 35 

reprends ma vie tranquille entre ma fille que j'adore et 
mon mari... 

FREYDIÈRES. 

Que vous estimez. 

CLAIRE. 

Et que j'aime... oui, que j'aime bien. 

Cependant, dans le salon, Mme Ernstein et de Meillan, cessant leurs 
jeux, se sont décidés à travailler et chantent le dernier duo des 
Poèmet d'amour. Voix mêlées : 

Oh ! ne finis jamais, nuit clémente et divine I 



FREYDIERES. 

Mais vous pouvez revenir à Paris... vous avez entendu 
tout à rheure, Ernstein vous en offrait le moyen et je 
suis sûr que vous avez assez d'influence sur M. Jadain... 

CLAIRE. 

Oh! non... Oh! non... Paris me fait peur. Chaque fois 
que j'y viens, je suis trop contente d'y venir. Les pre- 
miers jours, c'est une espèce de fièvre, une véritable 
griserie. J'en aime le bruit, l'agitation. Et puis, bientôt, 
une lassitude immense m'envahit, une indéfinissable 
tristesse à me sentir seule dans cette foule... toute seule... 
toute seule. 

FREYDIÈRES. 

Seule? Vous n'y venez donc pas avec votre mari? 

CLAIRE. 



Mais si ! 



FREYDIÈRES. 



Ah! (un silence.) Oui, c'cst ccttc scusation-là qu'on 
éprouve dans certaines villes, lorsqu'on y vient seul et 
sans amour; alors la joie des autres vous devient insup- 
portable. Il y a dos matins de printemps où l'employé 
et la modiste qui passent en se tenant la main et en se 
souriant sont les jeunes dieux que Ton jalouse et, cer- 



36 L'AUTRE DANGER 

tains soirs de fête, la ville entière peut être illuminée, 
embrasée, elle parait sombre si Ton ne porte en soi- 
même son illumination... 

CLAIRE. 

Mais elle parait plus sombre encore, lorsqu'on est 
deux et que Tun des deux n'apporte dans le frissonne- 
ment qui l'entoure que la douceur amère de la fidélité 
et la poignante satisfaction du devoir rempli. 

FREYDIÈRES. 

Claire ! 

CLAIRE. 

Laissez-moi, laissez-moi... je suis lâche... je n'ai pas 
le droit de me plaindre... je suis très heureuse... et je 
n'ai qu'à rentrer chez moi, dans ma province, pour 
retrouver la tranquillité et certainement le bonheur. 

FREYDIÈRES. 

Un bonheur auquel vous vous résignez. 

CLAIRE. 

Non, mais que je choisis, que j'accepte librement et 
dont je sens tout le prix. 

FREYDIÈRES. 

Il y a un autre bonheur pourtant : c'est celui d'aimer 
et d'être aimée. 

CLAIRE. 

Taisez- vous, taisez- vous... C'est mal ce que vous 
faites; vous abusez d'un instant d'abandon et de fai- 
blesse. 

FREYDIÈRES. 

Je vous demande pardon. 

Pendant ces derniers mots, Jadain et Ernstein sont descendus. 



ACTE PREMIER 37 



SCÈNE VI 

Les Mêmes, ETIENNE, ERNSTEIN, 
puis MADAME ERNSTEIN. 

ETIENNE. 

Oh ! évidemment, c'est très intéressant, ça me séduit 
beaucoup. 

ERNSTEIN. 

Et puis, je te dis, c'est une affaire faite, je déjeune 
demain avec Harduc... après déjeuner, j'aurai la com- 
mande. 

ETIENNE. 

Claire, tu sais quelle heure il est? 

CLAIRE. 

Je ne m'en doute pas. 

ETIENNE. 

Minuit, il faut t'apprêter. 

CLAIRE. 

Je crois bien. 

ERNSTEIN. 

Il n'est pas tard. 

FREYDIÈRES. 

A Grenoble, il y a beau temps qu'à cette heure-là les 
coccinelles sont couchées. 

CLAIRE. 

Ne vous moquez pas. 

MADAME ERNSTEIN, descendant le perron. 

Madame, vous allez prendre une tasse de thé... ou des 
boissons glacées, si vous préférez... J'ai fait préparer ça 
dans le petit salon. 

IV. 4 



38 L'AUTRE DANGER 

ETIENNE. 

C'est que... 

MADAME ERNSTEIN. 

Ah ! non, par exemple, vous n'allez pas me laisser ce 
thé sur les bras. Léon, insistez auprès de Mme Jadain. 

ERNSTEIN. 

Tout de suite, chère amie, nous vous suivons, j'ai 
seulement un mot à dire à Mme Jadain. 

MADAME ERNSTEIN. 
Faites donc, (a Jadain et à Freydières.) VcnCZ-VOUS, meS- 

sieurs ? 

Freydières et Jadain remontent vers l'hôtel. Ernstein et Mme Jadain 
restent seuls. 



SGENE VII 
ERNSTEIN, CLAIRE. 

ERNSTEIN. 

Est-ce ennuyeux que vous soyez obhgée de partir 
demain matin! Enfin, je compte bien vous revoir bien- 
tôt. 

CLAIRE. 

L'année prochaine. 

ERNSTEIN, 

L'année prochaine? Avant! avant! Je viens de cau- 
ser très sérieusement avec votre mari... j'ai travaillé 
pour vous... dans deux mois, il est plus que probable 
que vous serez installés à Paris. 

CLAIRE. 

Gomment?... Alors, ça s'est décidé... comme ça? 

ERNSTEIN. 

Mais oui. 



ACTE PREMIER 39 

CLAIRE. 

Ah! mon Dieu. 

ERNSTEIN. 

Vous avez l'air atterré. 

CLAIRE. 

Oui... les choses nouvelles m'épouvantent toujours. 

ERNSTEIN. 

Que craignez- vous ? 

CLAIRE. 

Je ne sais pas... tout. D'abord, vous ne connaissez pas 
Etienne, il est d'un caractère ombrageux... peut-être 
ne s'entendra-t-il pas avec vous, s'il devient votre as- 
socié. 

ERNSTEIN. 

On s'entend toujours avec moi et l'on ne risque jamais 
rien à entrer dans le cercle d'un homme qui a de la 
chance. Avant de se servir de quelqu'un, Mazarin de- 
mandait toujours : « Est-il heureux? » C'est une auto- 
rité, ça, Mazarin. 

CLAIRE. 

Je ne la conteste pas. 

ERNSTEIN. 

Or, je suis heureux : en même temps que la mienne, 
j'ai toujours fait la fortune de ceux que j'ai intéressés 
dans mes affaires. 

CLAIRE. 

Oh! la fortune!... 

ERNSTEIN. 

C'est à considérer pourtant. Dites-moi donc, vous 
n'allez pas empêcher Etienne d'accepter la situation 
que je lui offre? 

CLAIRE. 

Hélas! s'il a dans son idée d'accepter, tout ce que je 
pourrai dire n'empêchera rien. 



40 L'AUTRE DANGER 

ERNSTEIN. 

Comme vous dites ça! Je ne vous comprends pas... je 
vous assure que ce que je propose à votre mari n'est pas 
à dédaigner... et il faut toujours saisir l'occasion qui 
passe... elle ne passe qu'une fois. On n'a pas le droit de 
rester dans une situation médiocre, modeste tout au 
moins, lorsqu'on peut en occuper une plus brillante : il 
faut toujours chercher à s'améliorer, à s'élever. Allons, 
ne faites pas cette figure-là... vraiment, je croyais vous 
annoncer une bonne nouvelle. 

CLAIRE. 

Je vous demande pardon... mais cette décision prise 
si brusquement, si fatalement... oui, si fatalement... et 
puis tant d'événements qui viennent me surprendre ce 
soir... 

ERNSTEIN. 

Tant d'événements... il n'y en a qu'un... et des plus 
simples... 

CLAIRE. 

Des plus simples... non, c'est tout un changement 
d'existence. 

ERNSTEIN. 

Vous aurez tout de même une existence plus gaie, 
plus vivante, plus en rapport avec vos goûts. Voyons, 
une femme comme vous, à Grenoble! Alors, quoi? c'est 
de la décentrahsation. Tandis qu'ici, nous vous distrai- 
rons, nous vous entourerons, nous vous fêterons. Vous 
êtes- vous ennuyée ce soir? 

CLAIRE. 

Oh! non! 

ERNSTEIN. 

Eh bien, ce sera tous les soirs la même chose. Allons, 
venez prendre une tasse de thé. (ii lui offre le bras.) 
C'est ma foi vrai, vous êtes toute tremblante. 

Et pendant qu'ils remontent vers l'hôtel, le rideau tombe. 

Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 



Quatre ans après, à Paris, chez les Jad.iin. Uo petit salon; fenêtre 
à gauche, porte au fond par laquelle on va dans le cabinet 
de Jadain, porte à droite communiquant avec le reste de l'ap- 
partement. Au lever du rideau, Etienne et son père, assis 
devant une petite table, jouent aux cartes; Mme Jadain, la 
mère, assise dans un fauteuil, lit un journal. Madeleine des- 
sine le portrait de sa grand'mère. Mme Chenevas est occupée 
à quelque ouvrage de femme. Mme Jadain est une bonne dame 
de province d'une soixantaine d'années. Madeleine est une 
jeune fille de seize ans. 



SCENE PREMIERE 

MONSIEUR JADAIN PÈRE, ETIENNE JADAIN, 

MADAME JADAIN MÈRE, MADELEINE, 

MADAME CHENEVAS. 

MONSIEUR JADAIN, jetant ses cartes avec mauvaise humeur sur la 

table. 

Rien à faire avec ce jeu-là... Donnes-tu des cartes? 

ETIENNE, résolument. 

Non. 

MONSIEUR JADAIN. 

Naturellement. 

MADELEINE, riant. 

Bien sûr, grand-père, tu ne dissimules pas assez ton 

4. 



42 L'AUTRE DANGER 

mécontentement; alors, papa voit tout de suite que tu 
as un sale jeu et il ne te donne pas de cartes... mets- toi 
à sa place. 

MONSIEUR JADAIN. 

Évidemment. 

ETIENNE. 

D'ailleurs, j'ai le roi. 

MONSIEUR JADAIN. 

C'est un bel homme. 

ETIENNE. 

Ça me fait quatre et voilà mon jeu. 

Il étale ses cartes. 

MONSIEUR JADAIN. 

Tu as encore gagné... Faisons-nous une autre partie? 

ETIENNE. 

Oh! non, père, j'ai à travailler... et puis, je t'avouerai 
que je ne suis pas fou de l'écarté. 

MADELEINE. 

Ah ! papa, ça t'ennuie de ne pas avoir ton Freydières 
pour te faire ta partie d'échecs ? 

ETIENNE. 

Ah! il me manque beaucoup. Allons! je vais tra- 
vailler. 

MADAME JADAIN. 

Comme ça, tout de suite après ton déjeuner, c'est 
mauvais pour la digestion.Tune te reposes donc jamais? 



ETIENNE. 



Jamais, mère, jamais. 

Il s'en va dans son cabinet. 



ACTE DEUXIÈME 43 



SCÈNE II 

MADAME JADAIN, MONSIEUR JADAIN, 
MADELELNE, MADAME CHENEVAS. 

MONSIEUR JADAIN, 

Où est donc ta mère? 

MADELEINE. 

]yiaman ? Je ne sais pas, elle doit être dans sa chambre. 

MONSIEUR JADAIN. 

Ah! ah!... Qu'est-ce que tu fais donc là, la Bichette? 

MADELEINE. 

Je fais le portrait de grand'mère. 

MONSIEUR JADAIN. 

Ah! ah! Tu apprends donc le dessin, maintenant? 

MADELEINE. 

Maintenant! Il y a quatre ans que je Tapprends, 
puisque j'ai commencé lorsque nous sommes arrivés à 
Paris. 

MONSIEUR JADAIN. 

Ah ! ah! c'est juste, je ne me rappelais plus, (ii va près 
de la fenêtre.) Vous ne trouvez pas qu'ou étouffe ici? 

MADELEINE. 

La bouche du calorifère est pourtant fermée. 

MONSIEUR JADAIN. 

C'est égal, il fait beaucoup trop chaud; on chauffe 
trop les appartements à Paris. 

Il se promène en s^fflaiU l'air du chœur des vieillards de Faust. 



U L'AUTRE DANGER 

MADAME JADAIN. 

Je t*en prie, mon ami, ne siffle pas comme ça : c'est 
insupportable, quand on lit. Tu es comme une âme en 
peine... Je ne comprends pas qu'on soit désœuvré à ce 
point-là ! 

MONSIEUR JADAIN. 

Je m'ennuie. 

MADAME JADAIN. 

Tu t'ennuies, tu t'ennuies... Occupe-toi, lis. 

MONSIEUR JADAIN. 

Tu accapares le journal. 

MADAME JADAIN. 

Tiens! prends-le. 

MONSIEUR JADAIN. 

Je l'ai déjà lu. 

MADAME JADAIN. 

Alors, va te promener. 

MONSIEUR JADAIN. 

Merci. 

MADAME JADAIN. 

Mais oui, va te promener, va faire un petit tour, ça te 
distraira. 

MONSIEUR JADAIN. 

Avec ce temps-là... il pleut à verse, 

MADELEINE. 

Tiens, c'est vrai... Freydières dirait : « Si ça com- 
mence à cette heure-ci, nous en avons pour toute la 
journée », et il ajouterait : « mais ça tombe trop fort 
pour durer ». 

Elle rit. 

MADAME JADAIN. 

Qu'y a-t-il de drôle là-dedans? C'est ce qu'on dit. 

MADELEINE. 

Précisément, c'est ce qu'on dit. 



ACTE DEUXIÈME 45 

MADAME JADAIN. 

Il faut croire que je ne suis pas initiée. 

MADELEINE. 

Grand-père, j'ai une idée : c'est aujourd'hui jeudi et 
la semaine du Jour de l'An... si tu allais à une matinée? 

MONSIEUR JADAIN. 

C'est ça... donne-moi un conseil, la Bichette. 

MADELEINE, prenant le journal. 

Veux-tu voir une pièce triste ou gaie? Veux-tu en- 
tendre de la musique ? 

MONSIEUR JADAIN. 

Qu'est-ce qu'on joue à l'Opéra-Comique? 

MADELEINE. 

Le Domino noir... C'est joli ça, Le Domino noir. 

Elle fredonne : 

J'entends la danse 
Qui recommence. 

MONSIEUR JADAIN. 

Il ne faut pas t'en moquer... c'est une musique très 
agréable. 

MADELEINE. 

Mais je ne me moque pas, grand-père, je respecte 
toutes les croyances. 

MONSIEUR JADAIN. 

J'irais bien entendre Le Domino noir., mais rester 
assis pendant trois heures, sans bouger... 

MADAME JADAIN, faisant de grands bras. 

Ah! 

MADELEINE. 

Il y a une matinée aux Folies- Bergère pour les enfants. 

MADAME JADAIN. 

C'est tout à fait son aiïaire. 



46 L^AUTRE DANGER 

MADELEINE. 

Il y a un promenoir, tu pourras te promener. 

MONSIEUR JADAIN. 

Eh bien ! c'est ça, c'est ça. Tu ne viens pas avec moi, 
Cloto? 

MADAME JADAIN. 

Appelle-moi Clotilde... à nos âges, ces noms-là sont 
ridicules. Non, mon ami, je ne t'accompagnerai pas, j'ai 
des courses à faire, il faut que j'aille au Bon Marché. 

MONSIEUR JADAIN. 

Bien, bien, je m'en vais. 

Il se dirige vers le cabinet d'Etienne. 

MADAME JADAIN. 

Où vas-tu par là? 

MONSIEUR JADAIN. 

Je vais dire au revoir à mon fils. 

MADAME JADAIN. 

Etienne travaille... ne le dérange pas, puisque tu vas 
revenir tout à l'heure. 

MONSIEUH JADAIN. 

Tu as raison... je vais tout de même lui dire au revoir. 

Il y va. 



SCÈNE m 

MADAME JADAIN, MADELEINE, 
MADAME CHENEVAS. 

MADELEINE. 

Pauvre grand-père ! il s'ennuie ! Pourtant, pour quel- 
ques jours que vous venez passer auprès de nous à la 
nouvelle année, il devrait être content de nous revoir 
et ne pas trouver le temps long. 



ACTE DEUXIÈME 47 

MADAME J AD AIN. 

Depuis qu'il a pris sa retraite, il est ainsi. Encore, à 
Grenoble, il a ses amis, ses habitudes... ici, il est dé- 
sœuvré. 

MADELEINE. 

Est-ce drôle d'être comme ça! Moi, je ne sais pas ce 
que c'est que de m'ennuyer. 

MADAME J AD AIN. 

Oh! toi, ce n'est pas la même chose, tu es jeune. 

MADELEINE. 

Les journées passent, je n'ai même pas le temps de 
m'en apercevoir 

MADAME JADAIN. 

Et puis, tu es d'un caractère très gai. 

MADELEINE. 

Oh! très gai, ça dépend. Je suis très triste ausd, quand 
je veux. 

MADAME JADAIN. 

Gomment, quand tu veux? 

MADELEINE. 

Oui, j'aime ça être triste, et comme je n'ai aucune 
raison de l'être, je m'amuse à faire des exercices de 
tristesse. 

MADAME JADAIN. 

G'est une distraction singulière. Je voudrais bien 
savoir, par exemple, comment tu t'y prends. 

MADELEINE. 

C'est très simple : je reste dans ma chambre, sans 
lumière, quand la nuit tombe; le crépuscule contient 
en lui-même une mélancoHe infinie... alors, les pensées 
tristes viennent toutes seules. 



-48 L'AUTRE DANGER 

MADAME JADAIN. 

Quelle drôle de petite fille tu fais ! Mais qui t'a appris 
ça? 

MADELEINE 

C'est Tabbé Gonderam, tu sais, celui qui prêchait la 
retraite, l'année de ma première communion. Le soir, 
à l'église, il nous faisait mettre à genoux et il nous 
disait : « Méditez ! ». 

MADAME JADAIN. 

Ça ne se commande pas. 

MADELEINE. 

Non, c'est vrai. Eh bien ! on méditait tout de même : 
on songeait à la mort, au jugement dernier, dans 
l'église où, seule, une petite lampe brûlait... et l'on en 
sortait toutes tremblantes. 

MADAME JADAIN 

Il y avait de quoi! Surtout toi, qui étais très exaltée 
à ce moment-là. Ça a duré assez longtemps, tu voulais 
même te faire rehgieuse. 

MADELEINE. 

A un certain âge, toutes les petites filles dont l'ima- 
gination est un peu vive croient qu'elles ont cette vo- 
cation. Tu as dû passer par là! 

MADAME JADAIN, avec orgueil. 

Jamais ! 

MADELEINE, la toisant. 

Oui, toi, peut-être... mais je suis sûre que, lorsqu'elle 
avait treize ou quatorze ans, tante Alice voulait être 
religieuse; n'est-ce pas, tante? 

MADAME CHENEVAS. 

Tu as raison : il semble que quelques-unes d'entre 
nous, dans le moment qu'elles vont devenir femmes, 
cherchent instinctivement un refuge contre le monde où 
elles pressentent qu'elles ne seront guère heureuses. 



ACTE DEUXIÈiME 49 

MADELEINE. 

Tu es triste, tante, aujourd'hui. 

MADAME CHENEVAS. 

Ça ne me change pas... Je n'ai pas de raisons d*être 
hien gaie. 

MADAME JADAIN. 

Qu'y a-t-il encore?... Est-ce que cette lettre de votre 
avoué?... 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, il m'écrit que je suis complètement ruinée; mon 
mari a embrouillé, ou plutôt ordonné ses affaires de 
telle façon qu'il n'y a aucun espoir que je rentre en pos- 
session du peu que j'avais. 

MADELEINE. 

C'est abominable. 

MADAME CHENEVAS. 

Ainsi, non content de m'avoir trompée et torturée 
au point que j'ai été obhgée de demander le divorce, il 
m'a ruinée. Moralement et matériellement, je suis sa 
victime et me voilà, à trente-cinq ans, seule dans la 
vie, sans ressources et riche seulement de souvenirs 
désolés. 

MADELEINE, allant embrasser sa tante. 

Tu n'es pas seule... nous t'aimons tous... tu retrou- 
veras au milieu de nous un foyer d'affection et de ten- 
dresse... maman n'abandonnera jamais sa sœur... tu es 
ici chez toi. 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, ma chère petite, vous avez des cœurs excellents; 
mais tu ne peux pas comprendre ça : quelque généreux 
et doux que soit l'accueil, il est toujours dur d'être non 
pas accueilhe, mais recueillie. 

MADELEINE. 

Tout n'est pas perdu... Freydières revient aujour- 
IV. 5 



50 L'AUTRE DANGER 

d'hui... nous le verrons probablement tout à Theure... 
tu sais combien il t'est dévoué, il te donnera un bon 
conseil. 

MADAME CHENE VAS. 

Il me conseillera de me résigner ou de faire un procès. 

MADELEINE. 

Et il le gagnera... il a tant de talent et ta cause est si 
juste ! 

MADAME CHENEVAS. 

Tu as de belles illusions. Il ne suffit pas qu'une cause 
soit juste pour qu'elle triomphe. 

MADELEINE. 

C'est égal... moi, j'ai la plus grande confiance dans 
Freydières. Outre qu'il est très éloquent, il a la répu- 
tation de n'avoir jamais plaidé que des causes honnêtes. 

MADAME CHENEVAS. 

Faire éclater la vérité, c'est tenter un miracle. 

MADELEINE. 

Il l'accomplira. 

MADAME CHENEVAS. 

Je ne demande pas mieux. 

Un silence. '^M 

MADELEINE. M 

Ma tante, tu avais pourtant fait un mariage d'amour? 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, d'amour... tu vois où cela m'a conduite... Que ça 
te serve d'exemple! 

MADAME JADAIN. 

Pourquoi dites-vous ça à cette enfant, Alice? Ge 
n'est pas une raison, parce qu'un tel mariage ne vous a 
pas réussi à vous... ^J 

MADAME CHENEVAS. . 

A moi, comme à tant d'autres. : 



ACTE DEUXIÈME 51 

MADAME J AD AIN. 

A ce compte-là, on peut en dire autant des mariages 
de raison. 

MADELEINE. 

Et^toi, grand'mère, as-tu fait un mariage d'incli- 
nation ou de raison ? 

MADAME JADAIN. 

Oh ! Tun et l'autre. 

MADELEINE. 

Half and haiî... Le mariage est une chose grave. 

MADAME JADAIN. 

C'est vrai... le moment sera bientôt venu pour toi 
d'y songer. 

MADELEINE. 

Oh ! j'ai bien le temps ! 

MADAME JADAIN. 

Eh! pas tant que ça... dans deux ans, tu auras dix- 
huit ans... tu seras bonne à marier. 



MADELEINE. 



Mais il ne s'agit pas de se marier pour se marier; il 
faut pouvoir choisir. 



MADAME JADAIN. 



Je suis bien tranquille : jolie comme tu l'es, avec la 
dot que tu auras, tu pourras choisir. 



MADELEINE. 



Oh! la dot, ne parlons pas de ça... et puis, pour une 
femme, l'essentiel, ce n'est pas qu'elle soit jolie, jolie; 
mais qu'il se dégage d'elle un pouvoir de plaire... 
comme maman, par exemple. 11 est incontestable que 
maman, en outre qu'elle est jolie, elle, exerce sur tout 
le monde une grande séduction. 



52 L'AUTRE DANGER 

MADAME CHENE VAS. 

Tu lui ressembles beaucoup, d'ailleurs, à ta mère. 

MADAME JADAIN. 

Vous trouvez, Alice? Je ne trouve pas; elle serait 
plutôt du côté de son père, c'est une Jadain. 

MADELEINE, riant. 

Ah! ah! grand'mère, une Jadain... une Jadain! Tu 
as dit ça comme s'il s'agissait d'une Montmorency. Tu 
veux que je ressemble à ton fils plutôt qu'à ta belle- 
fille, c'est tout naturel. Mais, pour en revenir à ce que 
je disais, ce pouvoir de plaire vous donne le droit de 
choisir et, avec ce pouvoir-là et de la volonté, l'homme 
que l'on a choisi doit vous aimer. D'abord, je veux 
connaître celui que j'épouserai. 

MADAME JADAIN. 

Comment, le connaître ? Tu le connaîtras forcément. 

MADELEINE. 

Oui, mais je ne veux pas l'avoir rencontré dans un 
bal et me marier par présentation ; un mariage de con- 
venance, quelle horreur! Là-dessus, j'ai mes idées... et 
puis, surtout, je veux épouser quelqu'un qui soit quel- 
qu'un. 

MADAME JADAIN. 

Oh! tu es ambitieuse; ça ne se trouve pas comme ça, 
et il est bien rare qu'un homme très jeune soit quel- 
qu'un, comme tu dis. 

MADELEINE. 

Je ne tiens pas non plus à un homme très jeune. 

MADAME JADAIN. 

Oui, je sais, les jeunes filles d'à présent n'hésitent 
pas à épouser des hommes déjà mûrs. 



ACTE DEUXIÈME 53 



MADELEINE. 

Déjà mûrs! il ne faut pas non plus exagérer. On est 
bien avancé si Ton est assorti sous le rapport de l'âge 
et que Ton s'ennuie ensemble. Une telle chose n'est pas 
à craindre avec un homme supérieur, tandis qu'un im- 
bécile est toujours vieux. 

MADAME JADAIN. 

Il me semble que tu as des idées bien arrêtées sur tout 
ça? 

MADELEINE. 

Il faut savoir ce que l'on veut. 

MADAME JADAIN. 

Est-ce que par hasard tu aurais déjà quelqu'un en 
vue? 

MADELEINE, qui rougit subitement. 

Ah ! ma foi non ! 

MADAME JADA 

Tu es devenue toute rouge. 

MADELEINE. 

Pas du tout, c'est toi qui vois rouge. 

MADAME JADAIN, riant. 

Voyons, Alice, regardez-la. 

MADELEINE. 

J*ai le sang à la tête, il fait très chaud ici. Et puis, 
c'est ridicule, c'est stupide..., naturellement, mainte- 
nant que tu m'as dit ça, c'est fini. Non, grand'mère, je 
t'en prie, ne ris pas comme ça.. Je ne trouve pas ça 
drôle du tout. 

MADAME JADAIN. 

Bien... bien... Jene cherche pas à pénétrer tes secrets. 

MADELEINE. 

Mais je n'ai pas de secrets... c'est curieux qu'une 

5. 



54 .L'/\ni t u^(Ir. 

jeune fille ne puisse pas parler de mariage d'une façon 
générale, sans qu'aussitôt on prenne des airs entendus 
et qu'on fasse des personnalités. 

Elle se lève et se dirige vers la porte. 

MADAME JADAIN. 

Tu t'en vas ? Tu es fâchée ? 

MADELEINE, sur la porte. 

Oh! pas le moins du monde, grand'mère. Je m'en 
vais dans ma chambre, parce qu'il n'y a pas moyen de 
causer sérieusement avec toi. Je croyais que nous 
étions entre femmes, je me suis trompée, voilà tout. 

MADAME JADAIN. 

Tu vas faire tes exercices de tristesse ? 



MADELEINE. 



Peut-être. 

Elle sort. 



SCÈNE IV 
MADAME JADAIN, MADAME GHENEVAS. 

MADAME JADAIN. 

C'est qu'elle a l'air vraiment contrarié. J'ai sans 
doute touché juste. Vous ne trouvez pas que tout ce 
qu'elle a dit correspondrait assez au signalement de 
M. Freydières? 

MADAME GHENEVAS. 

Oh! je ne sais pas. Non, pourquoi? 

MADAME JADAIN. 

Vous l'avez entendue : elle ne tient pas à épouser un 
tout jeune homme, mais quelqu'un qui soit quelqu'un, 



ACTE DEUXIÈME 55 

et, d'un autre côté, en fait d'hommes, elle ne voit guère 
que M. Freydières dans Tintimité, car il vient fré- 
quemment ici. 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, il s'occupe de mon divorce et comme j'ai élu 
domicile chez ma sœur, il vient assez souvent dans la 
maison. 

MADAME J AD AIN. 

Il y venait aussi avant ; je l'ai toujours vu ; il ne serait 
pas impossible que la petite l'eût remarqué et se fût 
monté la tête pour lui. 

MADAME CHENEVAS. 

Vous croyez? 

MADAME J AD AIN. 

Vous ne vous êtes aperçue de rien? 

MADAME CHENE VAS. 

Non. 

MADAME JADAIN. 

Il est vrai que vous êtes absorbée dans vos préoccu- 
pations. Mais il est évident que Madeleine fait le plus 
grand cas de ce M. Freydières ; elle en parle volontiers. 
C'est un homme distingué, séduisant, célèbre... Quel 
âge peut-il avoir? Trente- quatre, trente-cinq ans? 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, 

MADAME JADAIN. 

Pour un homme, c'est encore jeune, et une telle 
union ne serait pas invraisemblable. 

MADAME CHENEVAS. 

11 a vu Madeleine toute petite et il la considère 
toujours comme une enfant. 

MADAME JADAIN. 

Mais elle le considère comme un homme ; il y a peut- 
être là un danger, surtout si, lui, ne songe pas à Tépou- 



56 L'AUTRE DANGER 

ser. Tout ceci entre nous, et je vous en parle, c'est le 
cas de le dire, parce que vous êtes là... Je n'en parlerai 
même pas à Claire... bien que nous soyons en excellents 
termes, c'est ma belle-fille et elle entend que je ne me 
mêle de rien... Après tout, je me trompe peut-être. 
C'est égal, elle est devenue rouge comme une pivoine. 

A ce moment, une femme de chambre introduit Freydières dans le 
petit salon. 



SCENE V 

MADAME JADAIN, MADAME CHENEVAS, 
FREYDIÈRES, puis CLAIRE. 

FREYDIERES, après avoir serré la main à Mme Chenevas et s'inclinant 
devant Mme Jadain. 

Bonjour, madame. 

MADAME JADAIN. 

Bonjour, monsieur. 

FREYDIÈRES. 

Votre santé est toujours bonne, madame? 

MADAME JADAIN. 

Comme vous voyez. 

FREYDIÈRES. 

Vous êtes ici pour quelque temps? 

MADAME JADAIN. 

Nous repartons dans les premiers jours de la semaine 
prochaine. 

FREYDIÈRES. 



M. Jadain se porte bien? 



ACTE DEUXIÈME 57 

MADAME JADAIN. 

Mais oui, je vous remercie; il est allé aux Folies- 
Bergère. 

FREYDIÊRES. 

Oh! oh! 

MADAME JADAIN. 

Sur les conseils de sa petite-fille. 

FREYDIÊRES. 

Ah! ah! 

Claire entre. 

CLAIRE, à Freydières. 

Bonjour... Vous êtes revenu ce matin? 

FREYDIÊRES. 

Oui. 

CLAIRE. 

Vous avez vu votre mère. Comment va-t-elle ? 

FREYDIÊRES. 

Très bien, elle ne change pas : elle est \Taiment ex- 
traordinaire pour son âge. 

CLAIRE. 

Elle était contente de vous voir? 

FREYDIÊRES. 

Pauvre femme ! très contente. 

CLAIRE. 

J'ai reçu des belles fleurs, je vous remercie... Vous 
voyez, elles sont admirablement conservées. 

MADAME JADAIN. 

Je vous demande la permission de vous quitter, 
monsieur, j'ai des courses à faire. D'ailleurs, je ne vous 
dis pas adieu, mais au revoir. 

Elle sort. 



98 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Ma sœur vous a dit qu'elle avait reçu une lettre de 
son avoué? 

FREYDIÈRES 

Nous n'avons pas encore eu le temps de causer. 

(a Madame Chenevas.) VouS avez Cette lettre? 
MADAME CHE^JEVAS. 

Tenez... 

Il lit la lettre que lui tend Mme Chenevas 
CLAIRE. 

Qu'en pensez-vous? 

FREYDIÈR 

Ce n'est pas très bon. 

MADAME CHENEVAS. 

Croyez- VOUS que nous obtenions quelque chose? 

FREYDIÈRES. 

Ce sera difficile; votre mari est insaisissable : il de- 
meure chez sa mère et fait ses affaires sous un nom 
d'emprunt. 

CLAIRE. 

On ne peut pas exiger la liquidation? 

FREYDIÈRES. 

Pas avant trois ans. 

MADAME CHENEVAS. 

Que faire? 

FREYDIÈRES. 

Il faut d'abord aller voir votre avoué puisqu'il veut 
vous parler... dites-lui que je le verrai demain au 
Palais. 

MADAME CHENEVAS. 

Je vais y aller. 

Elle sort. 



ACTE DEUXIÈME 59 

SCÈNE VI 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 

CLAIRE, voyant que Freydières fait un mouvement vers elle. 

Non, non, ne t'approche pas, je viendrais dans tes 
bras et sur tes lèvres et, ici, tout s'y oppose. 

FREYDIÈRES. 

Ma chère petite Claire ! 

CLAIRE. 

Ah! mon Jacques, toute cette longue semaine sans 
te voir... il n'y a cependant que huit jours que tu es 
parti, il me semble qu'il y a des mois. Jamais le temps 
ne s'eat aussi lamentablement traîné! Ah! je suis heu- 
reuse de te revoir! Et toi! t'es-tu bien ennuyé au 
moins? Pensais-tu à moi là-bas? 

FREYDIÈRES. 

J'ai passé, moi aussi, une triste semaine et surtout 
un jour de l'an transi... Quoi donc? 

CLAIRE. 

Rien, je croyais qu'on venait. 

FREYDIÈRES. 

Votre mari est là? 

r 
CLAIRE, d'un ton officiel. 

Oui, je l'ai fait prévenir de votre visite. Vous êtes 
resté seul avec votre mère ? 

FREYDIÈRES. 

Pendant quatre jours nous avons eu des oncles, des 
tantes, des cousins, que sais-je? un tas de parents soi- 



60 L'AUTRE DANGER 

disant éloignés et qui sont toujours là, dans ces cir- 
constances. Alors, il a fallu s'occuper de tous ces gens; 
on est distrait de ses plus chères pensées... c'est un sup- 
plice. 

CLAIRE. 

Oui, lorsqu'on est forcé d'être séparés, la seule chose 
à désirer, c'est la solitude. Certes, il est cruel de ne 
pas se voir; mais il est plus cruel encore de ne pas se 
penser. 

FREYDIÈRES. 

Et vous, comment avez- vous passé ce jour affreux? 

CLAIRE. 

Ah! mon pauvre ami, mon mari était de mauvaise 
humeur, ma sœur pleurait, ma belle-mère était ma 
belle-mère... je vous assure que ça n'était pas gai. 

FREYDIÈRES. 

On a bien raison de dire : jour de l'an, navrant quand 
on n'a pas de famille, odieux quand on en a. 

CLAIRE. 

Écoutez donc!... Est-ce qu'on n'a pas sonné? 

FREYDIÈRES. 

Si, je crois. 

Voix dans l'antichambre. 

CLAIRE, prêtant roreille. 

C'est quelqu'un pour Etienne... on n'est pas très 
tranquille ici. 

FREYDIÈRES 

Vous n'êtes pas du tout sortie ? 

CLAIRE. 

Non... c'est-à-dire que nous sommes allés finir l'année 
chez les Ernstein. 

FREYDIÈRES. 

C'est vrai... au fait. Racontez-moi. Gomment ça 



ACTE DEUXIEME 61 

s'est-il passé? Mme Ernstein avait-elle donné suite à 
son projet de café-concert? 

CLAIRE. 

Mais oui. Mme Lacorte a dansé une valse renversée 
avec le jeune Listel, comme s'ils n'avaient fait que ça 
toute leur vie. 

FREYDIÊRES. 

C'était un joli numéro. 

CLAIRE. 

Mme des Trembles a chanté des chansons gaillardes : 
M. Loriot l'accompagnait au piano. 

FREYDIÊRES. 

Et Mme Ernstein n'a pas fait sa partie dans ce 
café-concert? 

CLAIRE. 

Elle a chanté et dansé avec M. de Meillan une jota 
aragonaise. 

FREYDIÊRES. 

Il y a encore des Pyrénées ! 

CLAIRE. 

Elle avait un costume qui lui allait à ravir, une 
jupe très courte... 

FREYDIÊRES. 

Naturellement... dans cet ordre de plaisanteries, les 
plus courtes sont les meilleures. 

CLAIRE. 

De Meillan était en toréador. 

FREYDIÊRES. 

En garde! Ça devait être amusant toutes ces folles 
qui cabotinaient avec leurs amants. 

CLAIRE. 

Amusant, non, c'était plutôt attristant ! 

IV. 6 



62 L'AUTRE DANGER 

FRET D 1ÈRE s. 

Ah ! il n'y a pas que les valses qui soient renversées 
dans ce milieu-là. Pourquoi riez- vous ? 

CLAIRE. 

Je ris parce qu'il y a eu pourtant une chose réelle- 
ment drôle. Toutes les personnes qui avaient ainsi 
chanté et dansé se trouvaient tellement bien dans leurs 
costumes qu'elles les ont gardés après, entre autres la 
petite Mme Flotter qui s'était habillée en petit tam- 
bour de la RépubUque, pour chanter des rondes enfan- 
tines. 

FREYDIÈRES. 

Non? 

CLAIRE. 

Je vous le jure. 

FREYDIÈRES. 

Mais c'est la femme de soixante ans ! 

CLAIRE. 

Oui, et cet accoutrement était si peu en rapport 
avec son âge qu'il eût paru ironique de lui faire des 
comphments... Alors, pendant toute la soirée, on a 
fait semblant de ne pas s'en apercevoir. Elle a vraiment 
touché le fond du ridicule. 

FREYDIÈRES. 

On vous a fait la cour? 

CLAIRE. 

Oh! non. Lorsqu'une femme aime un homme comme 
je vous aime, elle est isolée; il y a autour d'elle une 
atmosphère qui la protège contre toutes les tentatives, 
comme il y a en elle une force qui la protège contre 
toutes les tentations. Les gens ne s'y trompent pas. 

FREYDIÈRES. 

Pourtant, Ernstein est toujours très assidu auprès 
de vous? 



ACTE DEUXIÈME 63 

CLAIRE. 

Oui, quand vous n'êtes pas là. Que voulez- vous? Il 

a commencé, il continue sans espoir, c'est un délicat 
hommage qu'il me rend. 

FREYDIÈRES. 

Oh! sans espoir. Emstein est de ces hommes qui ont 
des théories générales sur les femmes : il attend itou- 
jours l'heure du muletier. 

CLAIRE. 

On attend l'heure qu'on peut. Vous n'êtes pas 
jaloux. 

FREYDIÈRES. 

Non... il ne faut même pas, vous, lui en vouloir. 

Sur ces derniers mots, Etienne est entré. 



SCÈNE VU 

GLAIRE, FREYDIÈRES, ETIENNE. 

ETIENNE. 

Ah! voilà ce bon Freydières... Vous allez bien, cher 
ami?... J'espère que vous avez pris des vacances! 

FREYDIÈRES. 

Oh! une semaine à peine. 

ETIENNE. 

Vous avez encore de la chance de pouvoir vous 
absenter même une semaine. Moi, je ne le peux pas. 
Quand je pense qu'en quatre ans, depuis que nous 
sommes venus à Paris, je n'ai pas trouvé un moment 
pour aller chez moi, en Dauphiné ! 



64 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Vous êtes toujours très occupé. 

ETIENNE. 

Ne m'en parlez pas... avec ça, Ernstein me laisse 
tout à faire... il ne s'occupe de rien... il n'est jamais là... 
il part ce soir pour San Remo. Ah! il ne se tue pas. A 
propos, Glaire, tu ne sais pas ce que je viens d'appren- 
dre? 

CLAIRE. 



Non. 

Delanglu sort d'ici. 

Delanglu? 



ETIENNE. 



CLAIRE. 



ETIENNE. 

Oui... un ancien camarade d'École... il m'a affirmé 
et il tient de source certaine qu'Ernstein va être 
nommé officier! 

CLAIRE. 

Comment, officier? 

ETIENNE. 

Oui, officier de la Légion d'honneur... ça n'est pas 
dans la territoriale, bien sûr. C'est fait, la nomination 
va paraître dans quelques jours à V Officiel. 

CLAIRE. 

Eh bien? 

ETIENNE. 

Eh bien, c'est indigne... c'est... c'est révoltant... 
c'est monstrueux! 

CLAIRE. 

Oh! monstrueux. 

ETIENNE. 

Ah! tu es bien comme les autres, toi... parbleu, tu 
trouves ça tout naturel, qu'Ernstein soit nommé offi- 
cier, tandis que moi, ton mari, je ne suis rien, rien du 
tout. Tu admets aisément que ce soit moi qui travaille, 



ACTE DEUXIÈME 65 

qui m'esquinte comme je le fais, et que ce soit lui qui 
soit décoré. 

CLAIRE. 

Qu'est-ce que ça peut te faire ? 

ETIENNE. 

Ça m'exaspère, ça me révolte... l'injustice me ré- 
volte... ce n'est pas que je tienne à un misérable bout 
de ruban... Ah! grands dieux, je suis au-dessus de ça. 

CLAIRE. 

Eh bien, alors? 

ETIENNE. 

Seulement, dans tout ça, je trouve qu'Ernstein ne se 
conduit pas bien vis-à-vis de moi. Comment! c'est par 
Delanglu que j'apprends sa nomination! 

FREYDIÊRES. 

Il voulait sans doute vous en faire la surprise. 

ETIENNE. 

Et puis, surtout, je trouve qu'il manque de pudeur... 
oui, il devrait avoir la loyauté, la pudeur de dire aux 
personnages influents qu'il connaît : « J'ai là, à mes 
côtés, un collaborateur consciencieux, un ami dévoué 
qui fait toutes les études de ces travaux pour lesquels 
vous me comblez d'honneurs, parce que, moi, Ernstein, 
j'en suis tout à fait incapable, et je suis resté ce que 
j'étais à l'École, c'est-à-dire un cancre, un véritable 
cancre. » Voyons, est-ce vrai? 

FREYDIÊRES. 

Reconnaissez, cher ami, qu'il est bien difficile à Ern- 
stein de porter un tel jugement sur lui-même. Tout de 
même il ne faut pas exagérer. Ernstein n'est pas dé- 
pourvu de mérite... c'est un administrateur de premier 
ordre. 

ETIENNE. 

Il a surtout le mérite d'avoir de l'argent. 

6. 



66 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

C'en est un... par là, il vous évite les préoccupations 
matérielles et à des hommes d'études comme vous, il 
faut avant tout la tranquillité. 

ETIENNE. 
iiit 1 obscurité. (ll se promène à grands pas. Claire et Freydières 
échangent des regards de lassitude.) C'est COmmC pOUP CG 

dôme, le fameux dôme de l'Exposition... C'est moi qui 
en ai fait tous les calculs... Je les ai recommencés plus 
de dix fois, pour être sûr de ne pas me tromper... 
Pensez donc, cette responsabilité! j'ai passé les nuits à 
travailler, je ne mangeais plus, je ne dormais plus... 
tout ça, pour arriver à quoi? A ce qu'il soit connu 
dans le monde entier sous le nom de Dôme Ernstein... 
le Dôme Ernstein, c'est admirable!... c'est du plus 
haut comique!... Ah! la gloire et la popularité lui 
seront venues facilement à celui-là. Enfin, je serai, 
toute ma vie, un collaborateur obscur. 

CLAIRE. 

N'as-tu pas toi-même des collaborateurs plus humbles. 
11 ne faut pas toujours regarder au-dessus de soi, mais 
au-dessous. 

ETIENNE. 

Comment, au-dessous? 

CLAIRE. 

Je ne sais pas, moi; mais, si tu te plains d'avoir passé 
quelques nuits à travailler, quelles paroles trouveras-tu 
donc pour plaindre ces malheureux ouvriers qui se sont 
tués, la semaine dernière, lorsqu'un échafaudage s'est 
écroulé ? 

ETIENNE. 

Qu'est-ce que tu vas chercher là? Ça n'a pas le 
moindre rapport ; il n'y a pas que les gens qui tombent 
des échafaudages, qui se tuent. Avec tous les tourments 
que j'ai, je pourrais bien y laisser ma peau, un de ces 
jours, moi aussi. Non, je fais un métier de dupe. 



ACTE DEUXIÈME 67 



CLAraE. 



En quoi es-tu dupe? Ernstein a tenu ses engage- 
ments : il t'a fait une situation; il te donne une part 
dans ses bénéfices, c'est ce qu'il t'avait promis. Ces 
tourments dont tu parles, c'est toi-même qui te les 
crées, et tu t'irrites là simplement pour des questions 
d'amour-propre. 

ETIENNE. 

D'amour-propre, tu as raison. Ah ! tu en prends faci" 
lement ton parti. D'ailleurs, les femmes ne compren- 
nent rien à ces choses-là... les femmes, parbleu, les 
femmes... pourvu que le mari travaille, fasse de l'argent, 
comme on dit en Amérique, le reste importe peu. Il est 
là pour ça, le mari. C'est égal, j'étais plus heureux 
quand nous étions à Grenoble. 

CLAIRE. 

Mais là-bas, ton irritation était la même; tu voyais 
partout des injustices et des passe-droit; tout te por- 
tait ombrage et tu ne cessais de répéter que la vie, dans 
ces conditions, n'était plus tenable... enfin, exacte- 
ment ce que tu dis maintenant et que j'avais prévu. 

ETIENNE. 

C'est entendu, j'ai un caractère insupportable, je 
ne peux rester nulle part, ni m'entendre avec personne. 
C'est ça que tu veux dire, n'est-ce pas? Mais alors, 
puisque tu me connais si bien, il fallait m'empêcher 
d'accepter les propositions d'Ernstein. 

CLAIRE. 

Aussi, c'est bien malgré mes conseils que tu les as 
acceptées, mais ta décision était irrévocable. N'inter- 
vertis donc pas les responsabilités. Au surplus, ce n'est 
pas la première discussion que nous avons à ce sujet, 
et ce ne sera pas la dernière, hélas ! 

ETIENNE. 

Tu as raison... tout est très bien... tu es contente, 



68 L'AUTRE DANGER 

c'est le principal, (ii tire sa montre.) Trois heures et demie, 
il faut que je m'en aille. 

CLAIRE. 

Où vas-tu? 

ETIENNE. 

Je vais au chantier, voir où en sont les travaux, 
pendant qu'Ernstein se prépare à se reposer de mes 
fatigues sur la Côte d'Azur. Avec ça, il fait un temps 
de chien. 

CLAIRE. 

Tu ne peux pas remettre à demain? 

ETIENNE, haussant les épaules. 

Demain! c'est aujourd'hui que j'ai rendez-vous avec 
l'architecte. Un rendez-vous d'architecte, ça ne se 
remet pas comme ça. Enfin! tu n'es pas forcée desavoir. 
Il pleut, mon Dieu, il pleut; ça n'a aucune espèce d'im- 
portance, comme on dit maintenant. Je pataugerai 
dans la borne, voilà tout. Qu'est-ce que je risque? Un 
rhume ; mettons les choses au pire, une bronchite, une 
fluxion de poitrine? Ce n'est pas à comparer, évidem- 
ment, avec ces malheureux ouvriers qui se sont tués 
en tombant d'un échafaudage... évidemment... Allons, 
au revoir, Freydières. Dites-moi, j'aurais besoin de 
vous parler à propos de ce brevet... je voudrais bien 
éviter un procès. 

FREYDIÈRES. 

Je suis à votre disposition. 

ETIENNE. 

Je passerai vous voir demain... Quel jour est-ce de- 
main? Vendredi... c'est que je ne pourrai peut-être 
pas... Au fait, venez donc dîner avec nous... c'est bien 
plus simple... nous causerons après dîner. Arrangez ça 
avec Glaire. 

Il sort. 



ACTE DEUXIÈME 69 

SCÈNE VIII 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 

CLAIRE. 

Tu l'as entendu... tu vois que je n'exagère pas quand 
je te dis combien il devient désagréable. 

FREYDIÈRES. 

Il est resté celui qui est sorti le premier de l'École; il 
ne supporte pas que, dans la vie, d'autres soient avant 
lui. Pauvre homme, il est à plaindre. 

CLAIRE. 

Sans doute, mais ceux qui sont autour de lui sont 
aussi à plaindre. Ah! je t'assure que la vie n'est pas 
drôle tous les jours. 

FREYDIÈRES. 

Pourtant tu devrais y être habituée. 

CLAIRE. 

Je devrais; mais ça m'est toujours pénible, chaque 
fois que je le vois mécontent et injuste... Il ne peut plus 
souffrir Ernstein. 

FREYDIÈRES. 

C'est l'associé : en cela il ne fait qu'obéir aux lois de 
l'association. 

CLAIRE. 

Enfin! ne parlons plus de lui... tu es là, tu es là... 
c'est l'essentiel... Ah! vois-tu, j'ai tant besoin de me 
sentir aimée. 

FREYDIÈRES. 

Je t'aime, ma chère petite Claire, et je t'aime davan- 
tage quand je te vois un peu malheureuse. 



"0 L^AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

C'est vrai... alors je voudrais Têtre toujours. 

FREYDIÈRES. 

Non, ça n'est pas indispensable. 

CLAIRE. 

Et puis, je viens de rester huit jours seule... il ne 
faut plus être absent aussi longtemps. Loin de toi, 
mon cœur a eu bien froid. 

FREYDIÈRES. 

Ma pauvre chérie! mais je le réchaufferai, je le ré- 
chaufferai, ton cœur... oui, nous avons besoin d'être 
l'un à l'autre. Écoute, écoute, je vais te dire au revoir. 

CLAIRE. 

Déjà! 

FREYDIÈRES. 

Attends... Je vais rentrer chez moi, chez nous, où 
tout est préparé pour te recevoir, et tu viendras me 
rejoindre tout à l'heure... Tu viendras? 

CLAIRi:. 

Hélas ! je ne pourrai pas. 

FREYDIÈRES. 

Pourquoi ? 

CLAIRE. 

Il faut que je fasse une visite à Mme Ernstein. 

FREYDIÈRES. 

Oh!... Tu ne peux y aller une autre fois? 

CLAIRE. 

Mais non, c'est son premier jeudi... c'est son pre- 
mier jeudi. 

FREYDIÈRES. 

Le diable emporte Mme Ernstein et son jeudi; 
elle aurait vraiment pu choisir un autre jour. 



ACTE DEUXIÈME 71 

CLAIRE. 

Elle ne savait pas. 

FREYDIÈRES. 

Alors, fais ta visite tout de suite et viens après. 

CLAIRE. 

Après... c'est que je serai avec Madeleine... 

FREYDIÈRES. 

Ah! c'est juste, Madeleine, maintenant... Tu ne pour- 
rais pas t'en débarrasser. 

CLAIRE. 

Oh! m'en débarrasser! je n'aime pas ce mot-là quand 
il s'agit de ma fille. 

FREYDIÈRES. 

Bien sûr, quand il s'agit de ta fille, il faut peser ses 
paroles. Ah! je finirai par la détester, cette petite, si 
elle se trouve toujours entre nous. 

CLAIRE. 

Ah! ne dis pas ça... 

FREYDIÈRES. 

Mais si, je le dis... Voyons, mets-toi à ma place; 
j'arrive ici, heureux de te revoir, et tout se ligue contre 
ma joie; c'est la mauvaise humeur de ton mari, c'est 
le jeudi de Mme Ernstein, c'est Madeleine! Com- 
prends donc que j'aurais désiré te sentir plus à moi... 
Je te demande une heure, ce n'est pas beaucoup, pour- 
tant... Depuis huit jours, je vis dans l'espérance et dans 
l'attente de cette heure-là, et tu me la refuses. 

CLAIRE. 

Je ne te la refuse pas... je la désire autant que toi... 
je t'explique pourquoi c'est impossible... je viendrai 

demain. 



72 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÊRES. 

Demain, ce sera autre chose. Madeleine aura sans 
doute quelque cours de dessin ou de solfège auquel 
tu devras la conduire. 

CLAIRE. 

Il n'est pas question de ça... mais ce n'est plus une 
enfant, c'est bientôt une jeune fille, tu ne t'en aperçois 
donc pas ? 

FREYDIÊRES. 

Alors ? 

CLAIRE. 

Alors, tu devrais comprendre à quelles précautions 
je suis tenue envers elle. 

FREYDIÊRES. 

Quelles précautions? 

CLAIRE. 

Songe donc, si jamais elle se doutait! Car il suffit 
d'un hasard, d'une imprudence de ma part pour que 
ce témoin jusqu'ici candide devienne clairvoyant et 
même un juge. Je suis obligée de l'emmener aujourd'hui, 
n'en conclus pas qu'elle est toujours entre nous. 



Certainement, elle est toujours entre nous. 

CLAIRE. 

Ne parle pas si haut. 

FREYDIÊRES, à mi-voix. 

Certainement elle est toujours entre nous. Rappelle- 
toi, lorsque tu es venue à Paris, lorsque nous nous 
sommes retrouvés, c'est à cause d'elle que tu as lutté 
si longtemps contre moi et contre toi-même, contre ton 
amour... et, dans les commencements, lorsque je t'ai 
suppliée de partir avec moi et de nous aimer librement, 
c'est encore à cause d'elle que tu es restée. 



ACTE DEUXIÈME 73 

CLAIRE. 

Je ne pouvais pas l'abandonner ni mettre dans sa 
vie un exemple pareil. Certes, le scandale ne m'effrayait 
pas pour moi. 

FREYDIÈRES. 

Ce scandale n'eût été qu'un désordre apparent et 
momentané. En tous cas, il était préférable au désordre 
constant, à la régulière irrégularité que nous avons 
acceptée et dont nous souffrons tous les jours. 

CLAIRE. 

Ah! parfois, j'en arrive à le croire, surtout quand 
je te vois aussi injuste et que tu me reproches, à propos 
de la moindre contrariété, le sacrifice que j'ai fait en 
restant auprès de ma fille. Ce n'est pas généreux de 
ta part, car tu dois bien penser que, moi aussi, j'en 
sens profondément l'amertume. 

FREYDIÈRES. 

Je ne te reproche rien; seulement aujourd'hui, tu me 
fais prévoir que notre situation déjà si comphquée va 
se comphquer encore davantage, parce que ta fille 
grandit... tu me fais prévoir, dans notre amour, encore 
plus de gêne, de contrainte, de ruses, de mensonges, 
de comédies, car c'est ça au fond... il y en a pourtant 
bien assez comme ça! Alors, dans ce cas, il vaudrait 
mieux avoir deux existences franchement séparées. 

CLAIRE. 

Séparées..,? Comment ça? 

FREYDIÈRES. 

Je ne viendrai plus ici... je te verrai chez moi, quand 
tu pourras venir. De cette façon, je resterai en dehors de 
tant de compromissions qui me blessent, me chagrinent 
et me rendent injuste, je le sens bien; si nous n'avons 
que de rares instants à passer ensemble, je ne t'attris- 
terai pas de ces récriminations qui jaillissent d'une exis- 
IV. 7 



74 L'AUTRE DANGER 

tence irritante. Nous ne connaîtrons que des heures 
d'amour et d'étreintes. 

CLAIRE. 

Est-ce que deux êtres qui s'aiment peuvent se con- 
tenter de ces heures-là seulement, si ardentes et si 
rapprochées qu'elles puissent être ? Mais, rappelle- toi, 
dans les commencements, nous avons essayé, nous 
n'avons pas pu. Quel prétexte, d'abord, donnerais-tu 
pour ne plus revenir? 

FREYDIÈRES. 

J'en ai bien trouvé pour venir. 

CLAIRE. 

C'était plus facile!... Les circonstances ont permis 
que tu deviennes le famiher et l'ami de cette maison... 
Profitons-en... 

FREYDIÈRES. 

Ah! nous en profitons... De ce côté-là, nous n'avons 
rien à nous reprocher. Mon couvert est mis ici tous les 
soirs, si je veux, entre le tien et celui de ta sœur, en face 
de ton mari et de ta fille. 

CLAIRE. 

Après tout, nous ne sommes pas des exceptions. 

FREYDIÈRES. 

Il faudrait en être. 

CLAIRE. 

Il aurait fallu commencer plus tôt et rester l'un et 
l'autre dans tout le devoir... Cette atmosphère de con- 
traintes et de mensonges me pèse autant qu'à toi; mais 
nous la respirons ensemble et, quand je ne puis être à 
toi, comme aujourd'hui, j'ai du moins la consolation 
de te voir, de te parler, de t'entendre. J'ai besoin, com- 
prends-tu, j'ai besoin que tu sois mêlé à ma vie, que tu 
sois dans ma vie... J'ai tout arrangé pour ça... j'y suis 
trop habituée... et tu voudrais que brusquement... 



ACTE DEUXIÈME 75 

FREYDIÈRES. 

Ça peut se faire sans brusquerie. 

CLAIRE, dans les larmes. 

Alors, c'est la fin de tout... Il vaut mieux en finir tout 
de suite, si c'est ça que tu veux, plutôt que de séparer 
nos existences comme tu le proposes. Mais moi, je ne 
le veux pas... D'abord je ne le pourrai pas... c'est au- 
dessus de mes forces... rien qu'à cette pensée, vois-tu, 
il me semble que je tombe dans un grand trou noir... 
il me semble que je... je... je ne sais pas... tout m'est 
égal... tout m'est égal. 

FREYDIÈRES. 

Voyons, Claire, ne pleure pas... je t'en prie... ne 
pleure pas comme ça... si ta fille venait. Je suis désolé, 
je ne croyais pas... tu ne m'as pas du tout compris. 

CLAIRE. 

J'ai compris que tu me disais des choses effroyables. 

FREYDIÈRES. 

Non, mais raisonnables. 

CLAIRE. 

Oh! 

FREYDIÈRES. 

Je n'ai fait que te suivre; c'est toi qui as commencé... 
tu m'as dit... 

CLAIRE. 

Moi, je t'ai dit des choses raisonnables? 

FREYDIÈRES. 

Mais oui, tu m'as dit que Madeleine pourrait s'aper- 
cevoir... 

CLAIRE. 

Mais elle ne s'apercevra de rien du tout. 

FREYDIÈRES. 

Alors, bien. 



76 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

C'est vrai, je ne sais même pas pourquoi tu m'as parlé 
de ça... Nous ne nous affichons pas, Dieu merci! Et 
puis, elle a pour moi une adoration qui l'aveugle, elle 
est toute innocence, elle ne connaît pas d'autres jeunes 
filles plus averties, elle est toujours restée' auprès de 
moi, elle t'a toujours vu dans cette maison. Alors, 
comment veux-tu qu'une telle pensée entre dans son 
esprit ? 

FREYDIÈRES. 

C'est très juste. 

CLAIRE. 

Tu ris ? 

FREYDIÈRES. 

Je souris et tu pleures... je suis doublement désarmé. 

CLAIRE. 

Tu me trouves inconséquente. 

FREYDIÈRES. 

Tu ne l'es pas plus que moi. 

CLAIRE. 

Il ne faut pas me demander d'être héroïque... Ah! 
vois-tu, tu n'as pas besoin de me tourmenter. Et, sur- 
tout, ne t'en prends pas à Madeleine... ne la déteste 
pas, aime-la au contraire. Si tu savais quelle exquise 
compagne elle est pour moi et combien, le plus souvent, 
la maison me serait pénible sans elle; tandis qu'elle en 
est le clair sourire et la tendre joie. C'est un lis gai qui 
fleurit auprès de moi et, quand tu es absent, comme 
ces jours-ci, elle me fait tout de même trouver les 
heures moins noires. Et puis, c'est la seule qui sache 
bien me parler de toi. 

FREYDIÈRES. 

C'est vrai? Pauvre petite! 



ACTE DEUXIÈME 77 

CLAIRE. 

J'ai assez de remords de partager ma tendresse entre 
elle et toi, car elle m'aime exclusivement, et c'est en 
quoi elle m'est supérieure. 

FREYDIÈRES. 

Ce n'est pas la même chose : une femme peut être à 
la fois une amante et une mère, tu en es la preuve pas- 
sionnée. Elle aussi, plus tard, partagera sa tendresse 
entre toi et l'homme qu'elle aura choisi... si elle la par- 
tage... car elle peut se donner corps et âme à cet étran- 
ger et tu ne compteras plus guère. 

CLAIRE. 

Ah! tais-toi, tais-toi, tu dis peut-être la vérité... et 
c'est à elle pourtant que j'aurai sacrifié la plus belle chose 
qui soit au monde : la liberté dans l'amour. 

FREYDIÈRES. 

Oui, la liberté dans l'amour. Ah! Claire, songes-tu 
parfois aux bonheurs qui nous sont défendus? Tiens, 
j'y pensais encore ce matin, dans le train qui me rame- 
nait vers toi. Songes-tu que nous ne voyagerons jamais 
ensemble, seuls, tous les deux, et qu'il existe pourtant 
des villes de rêve et des paysages d'émotion et que nous 
mourrons sans les avoir jamais contemplés ensemble? 
Et, jamais non plus, nous ne pourrons vivre sous le 
même toit, dans la maison tranquille, dans l'intimité 
charmante des longues causeries parmi les choses fami- 
hères; nous ne connaîtrons jamais la tendre continuité 
des heures... Ah! vois-tu, je trouve cette pensée-là 
poignante. C'est toute la tristesse d'une liaison comme 
la nôtre. Enfin! la grande lumière n'est pas pour nous 
et nous sommes condamnés à n'être que deux pau\Tes 
petites ombres, dans un perpétuel crépuscule, comme 
en ce moment. 

CLAIRE. 

Nous ne sommes pas toujours des ombres : songe 

7. 



7« L'AUTRE DANGER 

aux instants où je suis une femme contre ta poitrine 
et dans tes bras. Nous n'avons pas la liberté dans 
l'amour; mais, en revanche, je te donne tant d'amour! 

FREYDIÊRES. 

C'est vrai; mais, moi aussi, je t'aime, je t'adore, tu 
le sais bien; je ferai ce que tu voudras, je te demande 
pardon de t'avoir fait de la peine et j'embrasse tes 
chers yeux qui ont pleuré. 

CLAIRE. 

Ah! mes pauvres yeux, auront-ils versé des larmes 
à cause de toi !... Tu as été bien méchant tout à l'heure... 
si méchant même... 

FREYDIERES. 

Que tu viendras demain. 

CLAIRE. 

Oui, et tu auras la maîtresse la plus fervente, (ils 

s'étreigaent longuement, lèvres à lèvres ; on entend une porte se fermer. 

Elle le quitte brusquement.) On vient.... fais attention. 



SCÈNE IX 
CLAIRE, FREYDIERES, MADELEINE- 

MADELEINE, entrant. 

Oh ! comme il fait sombre ici ! 

CLAIRE. 

C'est vrai. La nuit vient vite. 

Elle va tourner les boutons d'électricité. 
MADELEINE. 

Bonjour, monsieur Freydières. 



ACTE DEUXIÈME 7» 

FREYDIÈRES, 

Bonjour, Madeleine. 

MADELEINE. 

Maman, tu sais qu'il est cinq heures. Ne devons- 
nous pas aller chez Mme Ernstein? 

CLAIRE. 

Je vais m*apprcter. 

FREYDIÈRES. 

Au revoir, madame, je vais vous laisser faire votre 
visite. 

MADELEINE. 

Vous vous en allez quand j'arrive? Savez-vous que 
ça n'est pas très poli? Vous pouvez bien rester un peu 
avec moi. 

CLAffiE. 

Mais oui, restez donc avec Madeleine... nous descent 
drons ensemble... je n'en ai pas pour longtemps. A tou- 
à l'heure. 

Elle sort. 



SCÈNE X 
FREYDIÈRES, MADELEINE. 

MADELEINE. 

Vous devriez venir avec nous chez les Ernstein. 

FREYDIÈRES. 

Oh! non... il faut que je rentre chez moi... j'ai à tra- 
vailler. 

MADELEINE. 



Vous avez fait un bon voyage? 



80 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Très bon. 

MADELEINE. 

Votre mère se porte bien? 

FREYDIÈRES. 

Aussi bien que possible. 

MADELEINE. 

Je vous remercie des chocolats que vous m'avez 
envoyés dans une magnifique boite... beaucoup trop 
belle même. Venez ici que je vous gronde bien fort. 
Non, sérieusement, vous m'avez gâtée. 

FREYDIÈRES. 

Vous m'avez déjà remercié : vous m'avez écrit une 
lettre charmante. 

MADELEINE. 

Oui, je crois qu'elle était charmante. Je suis contente 
de vous revoir; vous n'avez pourtant été absent que 
huit jours et il me semble qu'il y a beaucoup plus long- 
temps que vous êtes parti. C'est étonnant comme votre 
absence a fait un vide ici. Je suis tellement habituée à 
vous voir, à causer avec vous. Alors, vous me man- 
quez... Et puis, vous êtes mon ami... n'est-ce pas? 

FREYDIÈRES. 

Mais certainement. Et avez-vous reçu beaucoup 
d'étrennes ? 

MADELEINE. 

Je n'ai pas à me plaindre. D'abord, maman m'a donné 
une très joHe bague. Tenez, regardez. 

FREYDIÈRES. 

En effet, elle est très jolie. 

MADELEINE. 

Oh! maman a tant de goût. Papa, lui, m'a donné un 



1 



ACTE DEUXIÈME 81 

très bel album avec mon chiffre et un fermoir en or, un 
album qui ferme à clé. 

FREYDIÈRES. 

A clé? 

MADELEINE. 

Oui, c'est pour écrire mon journal. 

FREYDIÈRES. 

Votre journal? Marie Bashkirtseff. 

MADELEINE 

Connais pas. 

FREYDIÈRES. 

Et qu'allez-vous écrire là-dedans, sans indiscrétion? 

MADELEINE. 

Dame, mes pensées, mes impressions. 

FREYDIÈRES. 

Vous avez donc des impressions? 

MADELEINE. 

Je ne sais pas... je crois... vous vous imaginez peut- 
être que je pousse comme une salade. 

FREYDIÈRES. 

Oh! oh! oh! une salade... la grossièreté de ça! 

MADELEINE. 

Mais vous devenez insolent ! 

FREYDIÈRES. 

Alors, vous avez décidé qu'à partir du premier jan- 
vier de cette année, vous penseriez, vous sentiriez? 

MADELEINE. 

A partir du premier jan^^er exactement, vous l'avez 
dit et vous ne saviez même pas si bien dire. Oui, 
j'ai des sensations nouvelles... des pensées sérieuses, 
graves même... je n'envisage plus la vie comme avant. 



82 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES, souriant. 

Vous évoluez? 

MADELEINE. 

Oui... il ne faut pas sourire. Je sais bien que vous me 
considérez toujours comme une petite fille. 

FREYDIÈRES. 

Oh! quelle idée. Je n'oserais pas... Qu'est-ce qui peut 
vous faire croire ça? 

MADELEINE. 

Si, si, vous me traitez toujours en backfîsch. 

FREYDIÈRES. 

Oh! oh! en backfîsch... qu'est-ce encore que ce mot- 
là? 

MADELEINE. 

C'est un mot allemand qui signifie poisson frit... 

FREYDIÈRES. 

Moi! je vous traite en poisson frit? 

MADELEINE. 

Et c'est par ce mot-là qu'on désigne en Allemagne les 
jeunes filles dans Fâge ingrat, ou si vous aimez mieux 
dans l'âge bête... vous savez, les jupes courtes et les 
nattes dans le dos. Je ne suis plus cette personne-là. Je 
peux entendre des choses graves. 

FREYDIÈRES. 

Je n'en doute pas. Et qu'est-ce qu'on vous a donné 
encore ? 

MADELEINE. 

Grand'mère m'a donné un bronze, pour orner ma 
chambre... un bronze artistique, puisque ça représente 
un amour qui fait des bulles de savon. Je l'ai mis sur 
mon bureau, mais quand grand'mère sera partie, je le 
fourrerai dans une armoire... Je ne connais rien de plus 
laid. 

FREYDIÈRES. 

Ge n'est pas si laid que ça. 



ACTE DEUXIÈME 83 

MADELEINE. 

Le voulez-vous?... Je vous le donne. 

FREYDIÈRES. 

Oh! non. 

MADELEINE. 

Vous voyez bien. Une bulle de savon en bronze, c'est 
tout de suite léger... ça a l'air d'un biscaïen. 

FREYDIÈRES. 

Calmez- vous... calmez-vous! 

MADELEINE. 

Oui, je le fourrerai dans une armoire et ne l'en reti- 
rerai que lorsque grand'mère reviendra. You comprend? 

FREYDIÈRES. 

Oh ! parfaitement. 

MADELEINE, limitant. 

Oh ! parfaitement ! 

Elle éclate de rire. Claire entre. 

CLAIRE. 

Mon Dieu ! comme tu es gaie ! Tu as bien raison, va, 
tu ne riras pas plus jeune. 

MADELEINE. 

Je ne rirai peut-être pas plus vieille. 

CLAIRE. 

Eh bien ! nous partons. 

MADELEINE. 

Andiamo ! 

CLAIRE. 

Alors, vous dînez avec nous demain, Freydières? 

MADELEINE. 

Oh! quel bonheur! il dîne avec nous. 

Elle sort, puis Claire suivie de Freydières. 

Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Dix-huit mois après, chez les Ernstein. — Un petit salon très élé- 
gant; porte-fenêtre à gauche donnant sur le jardin; dans le 
fond, un escalier par lequel on monte à une galerie conduisant 
à la salle de bal. Porte à droite. 

Au lever du rideau, deux jeunes gens, Luynais et Clémentier, 
causent près de l'embrasure de la porte-fenêtre qui donne sur 
le jardin; un troisième, Prabert, vient les rejoindre. 



SCÈNE PREMIÈRE 
LUYNAIS, CLÉMENTIER, PRABERT. 

PRABERT. 

Qu'est-ce que vous faites là? 

LUYNAIS. 

Tu le vois... nous prenons Fair entre deux airs. 

CLÉMENTIER. 

C'est toujours la partie de concert? 

PRABERT. 

Vous n'entendez donc pas? 

On entend une voix de femme qui chante : 

m Amour, viens aider ma faiblesse, 
Verse le poison dans son sein ! x» 



ACTE TROISIEME 85 

LUYNAIS. 

Qui chante là? 

PRABERT. 

Mais c'est Mme Ernstein. 

G LÉM ENTIER. 

C'est son droit, elle est chez elle. 

Une Toix d'homme a succédé à la voix de femme : 

c J'ai gravi la montagne 
Pour venir jusqu'à toi. 
Dagon qui m'accompagne 
M'a guidé vers ton toit! » 

LUYNAIS. 

Ah! c'est Mme Ernstein... écoutez donc, comme elle 
a une grosse voix, ce soir ! 

PRABERT. 

Ce n*est pas elle, la grosse voix... c'est le Grand- 
Prêtre... 

CLÉMENTIER. 

Quel Grand-Prêtre ? 

PRABERT. 

D'où sortez-vous? Vous n'avez donc pas regardé le 
programme : on joue le second acte de Samson et Dalila 
avec les costumes, un magnifique décor. 

CLÉMENTIER. 

Vous m'en direz tant! 

LUYNAIS. 

Mme Ernstein doit être très belle en Dalila. 

PRABERT. 

Très belle... elle a surtout une coiffure qui lui va... 

LUYNAIS. 

Comme un gant. 

IV. 8 



86 L'AUTRE DANGER 

PRABERT. 

Tu es bête. 

CLÉMENTIÎ31. 

Et Samson? 

PRABERT. 

C'est M. Fontenay. 

CLÉMENTIER. 

Bravo ! bravo ! 

LUYNAIS. 

Ainsi, une chose pareille se passe ce soir, chez les 
Ernstein et, demain, quelques privilégiés pourront dire 
avec fierté : « J'y étais ». C'est admirable ! 

CLÉMENTIER. 

C'est renversant! Nous en avons une veine. 

PRABERT. 

Vous y êtes de loin... vous devriez vous rapprocher, 
avoir Tair au moins de vous intéresser à ce qui se fait; 
vous n'êtes pas polis en restant ainsi à l'écart. 

LUYNAIS. 

Mon brave ami, nous ne bougerons pas d'ici. Que 
Mme Ernstein chante, ça la regarde, c'est son affaire; 
dans une soirée comme celle-ci, chacun a ses attribu- 
tions : la nôtre est de rester dans l'embrasure de cette 
fenêtre. 

CLÉMENTIER. 

Nous sommes les jeunes gens préposés aux embra- 
sures. 

PRABERT. 

Eh bien! moi, je vais rentrer dans le grand salon. 

LUYNAIS, avec force. 

D'où tu n'aurais jamais dû sortir. 

PRABERT. 

Et où il y a des jeunes filles ravissantes. 



ACTE TROISIÈME 87 

LUYNAIS. 

Je les connais, tes jeunes filles, c'est toujours les 
mêmes. 

PRABERT. 

Il y en a une nouvelle... une petite créature adorable, 
exquise, délicieuse, blonde, des yeux bleus, un petit nez 
pas plus gros qu'une noisette, une bouche comme une 
cerise... une taille de guêpe, une gorge... 

CLÉMENTIER. 

De guêpe, ne cherchez pas. 

PRABERT. 

Une gorge de jeune déesse... des hanches... 

LUYNAIS. 

De guêpe... vas-y donc ! 

PRABERT. 

Gomme c'est spirituel!... des hanches qui n'ont pas 
dit leur dernier mot... 

LUYNAIS. 

Et qui ne le diront peut-être jamais! 

PRABERT. 

Et une attache de cou... une nuque!... et vous savez 
si j'aime les nuques. 

LUYNAIS. 

Elles te le rendent bien. 

CLÉMENTIER. 

Et qui est cette merveille dont vous parlez comme le 
jeune Montaigut quand il vit pour la première fois 
MUoCapulet? 

PRABERT. 

C'est Mlle Jadain. 



88 L'AUTRE DANGER 

LUYNAIS. 

La fille de Jadain, l'associé d'Ernstein? 

PRABERT. 

Oui. 

CLÉMENTIER. 

Je ne la connais pas; mais, d'autorité, je préfère sa 
mère. D'ailleurs, chaque fois qu'on m'a présenté une 
jeune fille, je suis tombé éperdument amoureux de la 
mère... c'est nerveux!... Ainsi, je donnerais toutes les 
jeunes filles qui sont ici, y compris sa fille, pour Mme Ja- 
dain. Ah ! celle-là, quelle maîtresse incomparable ça doit 
être. Ce n'est pas votre avis? 

LUYNAIS. 

Je ne sais pas, moi; c'est à Freydières qu'il faut de- 
mander ça. 

CLÉMENTIER. 

Elle en est toujours très amoureuse. 

PRABERT. 

Ça dure depuis cinq ans et il n'y a pas de raison pour 
que ça finisse; mais vous verrez sa fille, elle est très bien. 

CLÉMENTIER. 

Prabert a beaucoup de succès auprès des jeunes 
filles. 

LUYNAIS. 

Il est joli garçon et il a des gilets personnels, c'est une 
entrée en matière. Et puis, il ne manque pas d'aplomb. 
Sous son frac d'homme du monde, c'est un maréchal 
des logis ; il me rappelle ce favori d'une reine d'Angle- 
terre qui, sous des dehors séduisants, cachait une âme 
basse. 

PRABERT. 

Dis donc, toi ! 



ACTE TROISIÈME 89 

LUYNAIS. 

Ça ne t'enlève aucune de tes autres qualités, d'abord, 
parce que tu n'en as pas ; mais te voilà emballé sur cette 
petite Jadain, tu vas te faire présenter, danser avec elle 
et lui dire des horreurs... c'est le résultat de tes mau- 
vaises lectures. Quel plaisir peux-tu trouver à ça? 

PRABERT. 

Celui de sentir contre moi un être délicat, fragile. 

LUYNAIS. 

A quoi ça t'avance-t-il, puisque tu ne vas pas plus 
loin? C'est une jouissance de vieux monsieur. Tu n'es 
qu'un corrupteur... un corrupteur, pas même, un frico- 
teur. Voilà ce que tu es. C'est dégoûtant! Tu ne seras 
jamais l'initiateur. 

PRABERT. 

Qu'en sais-tu?... J'en épouserai peut-être une un 
jour. 

LUYNAIS. 

Oui... tu es bien capable de te marier avec une jeune 
fille qu'on t'aura présentée, comme ça, un soir dans un 
bal. Quelle banalité ! Ah ! mieux vaut cent fois épouser 
sa maîtresse. 

PRABERT. 

Pourquoi n'épouses-tu pas la tienne? 

LUYNAIS. 

Parce qu'elle ne veut pas se marier avant sa mère. 
Elle me l'a dit : je ne veux pas être mariée et que ma- 
man reste fille. 

CLÉMENTIER. 

Le concert est fini. On éclate en applaudissements. 



8. 



m L'AUTRE DANGER 



SCÈNE II 

En effet, on entend le bruit des applaudissements. Des gens se répandent 
dans le petit salon et en exclamations admiratives. Tohu-bohu, brouhaha. 

Il y a là : CLàlRE JADAIN, MADELEINE, MADAME 
LACORTE, FREYDIÈRES, DE MEELLAN, JADAIN, 
HEYBENS, etc., qui entourent MADAME ERNSTEIN- 
DALILA, FONTENAY-SAMSON et LE GRAND- 
PRÊTRE. 

On entend des phrases comme celles-ci : 

C'est admirable! c'est superbe!... Quelle voix déli- 
cieuse, chaude! La voix de Bréval... Et ce costume... 
Une merveille..., etc. 

MADAME ERNSTEIN. 

Oh! c'est un plaisir de chanter avec lui. 

Elle désigae Samson. 

MADAME LACORTE. 

Le fait est que vous vous complétez admirablement- 
Quel beau couple, quel ravissant duo ! c'est une jode de 
vous entendre. 

Cependant Luynais et Clémenlier se sont rapprochés. 
LUYNAIS, à Madame Emstein. 

Ah! madame, je ne vous fais pas de compliments. 

CLÉMENTIER. 

Vous m'avez donné le grand frisson. 

MADAME ERNSTEIN. 

C'est vrai? 

LUYNAIS. 

Rien qu'à vous écouter, nous étions devenus tout 
pâles. 



ACTE TROISIÈME 9* 

CLÉMENTIEK- 

II n'exagère pas... comment vous remercier du plai- 
sir que vous nous avez fait ? 

MADAME ERNSTEIN. 

C'est bien simple, en vous occupant des jeunes filles, 
en leur offrant le bras pour les conduire au buiïet, pen- 
dant qu'on va ouvrir les fenêtres dans le grand salon, 
pour donner un peu d'air... Il faisait une chaleur là- 
dedans! Alors, il y a des jeunes filles qui doivent litté- 
ralement mourir de soif. 

LUYNAIS. 

Et elles espèrent le bras protecteur sur lequel 
s'appuyer pour pisser vers des coupes de Champagne. 

MADAME ERNSTEIN. 

Vous avez compris ? 

LUYNAIS. 

Elles n'ont donc pas de frères? 

CLÉMENTIER. 

Pas de parents ? 

LUYNAIS. 

Pas d'amis? 

MADAME ERNSTEIN. 

Allez... Allez!... 

PRABERT, à Madame Ernslein. 

Madame, voulez- vous me présenter à Mlle Jadain? 

MADAME ERNSTEIN. 

Que vous avais-je dit? N'est-ce pas qu'elle est jolie? 

PRABERT. 

Ravissante ! 

MADAME ERNSTEIN. 

Et puis, c'est une vraie jeune fille; elle vient d'avoir 
dix-huit ans; elle fait ce soir son entrée dans le monde; 



92 L'AUTRE DANGER 

c'est son premier bal. Promettez-moi d'être très conve- 
nable. 

PRABERT. 

Mais je n'ai pas l'habitude... 

MADAME ERNSTEIN. 

C'est que je vous connais... vous avez une réputa- 
tion... 

PRABERT. 

Je vaux mieux que ma réputation, je vous assure... 
On va danser, n'est-ce pas? 

MADAME ERNSTEIN. 

Oh! il est déjà tard. On va faire deux ou trois tours 
de valse avant le cotillon. 

Elle amène Prabert auprès de Madeleine qui est dans un petit 
groupe avec sa mère, son père, Freydières. 

MADAME ERNSTEIN. 

Madeleine, je vous présente M. Prabert. 



Mademoiselle, voudrez-vous me faire l'honneur de 
m'accorder la première valse ? 



MADELEINE. 



Oui, monsieur. 



PRABERT. 

Vous n'avez pas soif, mademoiselle ? 

MADELEINE. 

Si, monsieur, j'ai très soif... 

PRABERT. 

Me permettrez- vous de vous accompagner au buffet ? 

MADELEINE, à sa mère. 

Maman, je te retrouverai ici. 



ACTE TROISIÈME 93 

CLAIRE. 

Oui, ma chérie.... tu me retrouveras ici dans ce petit 
salon. 

Madeleine sort au bras de Prabert ; Mme Ernstein glisse vers un autre 
groupe. Fontenay cause avec le Grand-Prêtre, de Meillan avec une 
très jolie femme, Mme Lacorte ; Ernstein est venu auprès d'un jeune 
homme à barbe noire qui est tout seul et qui n'a pas l'air de 
s'amuser. 



SCÈNE III 
ERNSTEIN, HEYBENS. 

ERNSTEIN. 

Vous êtes là tout seul, Heybens? 

HEYBENS. 

Mais oui. 

ERNSTEIN. 

Vous ne vous amusez pas beaucoup, peut-être? 

HEYBENS. 

Je ne m'ennuie pas. Gomme Mme Ern stein a bien 
chanté! J'ignorais qu'elle possédât ce beau talent! 

ERNSTEIN. 

Gomment, vous ne saviez pas?... G'est vrai, au fait» 
vous n'êtes plus Parisien. 

HEYBENS. 

Dame, parti depuis huit ans et arrivé d'avant-hier.... 

ERNSTEIN. 

G'est juste... Eh bien! oui, ma femme est passionnée 
de musique et elle chante gentiment. 

HEYBENS. 

Elle chante tout à fait comme une artiste. Ça doit 



être bien agréable pour vous. 



94 L'AUTRE DANGER 

ERNSTEIH. 

Agréable, oui... il y a les gammes... les gammes. On 
n'arrive pas à ce résultat-là sans faire beaucoup de 
gamines. Tout se paye. 

HEYBENS. 

Dites-moi... il me semble que je connais cet hôtel... 
est-ce que ce n'est pas Thôtel de Juliette d'Herblay? 

ERNSTEIN. 

C'est lui-même. A l'époque où je me suis marié, elle a 
épousé un Roumain qui l'a emmenée dans son pays. 
Alors, j'ai acheté son hôtel. 

HEYBENS. 

Oh! mais alors, je crois bien que je le connais. J'y ai 
fait la fête dans cet hôtel. Un soir... je me rappelle... on 
avait bien dîné... Un Anglais complètement ivre avait 
parié de danser en tenant dans sa bouche le canon d'un 
revolver chargé. Il est tombé, tenez... là... près de cette 
porte. Le coup est parti et l'homme ne s'est pas relevé. 

ERNSTEIN. 

0\ii, oui, je sais... on s'y est bien amusé... Vous ne 
venez pas prendre quelque chose au buffet ? 

HEIfBENS. 

Merci, je vais m'en aller... Je suis un peu dépaysé.... 
vous comprenez, après quelques années d'absence... 
c'est étonnant comme tout change à Paris... Je ne con- 
nais plus personne. 

ERNSTEIN. 

Restez donc. Je vais vous présenter à ma nièce... c'est 
cette très joHe personne que vous voyez là, qui a l'air 
d'un Van Loo. 

Il désigne Mme Lacorte. 

ffETBENS. 

En effet. 



ACTE TROISIÈME 95 

ERNSTZIN, 

Ah! ah! Vous ne voulez plus vous en aller, à pré- 
sent. D'ailleurs, vous l'avez connue quand elle était 
jeune fille : Floumoune, on l'appelait Floumoune... 

HEYBENS. 

Ah! c'est Floumoune! Je ne l'aurais pas reconnue. 

ERNSTEFN. 

Elle est mariée, elle s'appelle Mme Lacorte. \'enez, je 
vais vous présenter ou plutôt vous représenter. C'est 
une adorable bavarde, elle vous mettra vite au courant. 

II entraîne Heybens auprès de Mme Lacorte. 



SCÈNE IV 
ERNSTEIN, HEYBENS, MADAME LACORTE. 



Pauline ! 
Mon oncle? 



ERNSTEIN. 
MADAME LACORTE. 



ERNSTEIN. 

Permets-moi de te présenter M. Heybens, un de mes 
bons amis que tu connais déjà; c'est un do nos prospec- 
teurs les plus remarquables. Je l'ai envoyé en Annam 
étudier le terrain, et il vient de découvrir des mines d'or 
qui feront parler d'elles. 

MADAME LACORTE. 

Je reconnais très bien M. Heybens. Vous avez laissé 
pousser votre barbe? 

HEYBENS. 

Quelle mémoire vous avez, madame ! 



96 L'AUTRE DANGER 

MADAME LACORTE. 

N'est-ce pas, monsieur? et vous avez bruni. 

HEYBENS. 

Le soleil ! 

MADAME LACORTE. 

J'allais vous le dire... ça vous va très bien. 

ERNSTEIN. 

Imagine-toi qu'il voulait s'en aller... 

MADAME LACORTE. 

C'est un crime. 

ERNSTEIN. 

Parce qu'il ne connaît personne. 

MADAME LACORTE. 

C'est un enfantillage. 

ERNSTEIN. 

Alors, je te l'ai amené pour le mettre au courant. 

MADAME LACORTE. 

Je crois bien. 

ERNSTEIN. 

Ce sera une bonne action. 

MADAME LACORTE. 

Je ferai de mon mieux, mon bon oncle. 

Ernstein les quitte. Ils causent. 



SCÈNE V 
CLAIRE, FREYDIÈRES, ETIENNE. 

ETIENNE, très animé. 

Tu ne sais pas ce que je viens d'apprendre? Ernstein 
va être nommé président de la chambre syndicale des 
constructeurs. Cet homme qui n'a jamais rien construit, 
c'est admirable! 



ACTE TROISIÈME 97 

CLAIRE. 

Ne parle pas si haut. Ne t'indigne pas ici... ce n'est ni 
l'endroit, ni le moment. Tu t'indigneras à la maison. 
D'ailleurs, les honneurs \iendront aussi pour toi... aie 
un peu de patience... tu sais bien qu'on s'en occupe. 

ETIENNE. 

Je t'affirme que si, au 14 Juillet prochain, je ne suis 
pas décoré, je quitte Ernstein. 

FREYDIÈRES. 

Où irez- vous ? 

ETIENNE. 

Ah! je ne suis pas embarrassé... on m'offre des affaires 
superbes... Seulement, en France, nous sommes timo- 
rés... il ne faut pas hésiter à se déplacer, et au besoin à 
s'expatrier. Quoi? 

CLAIRE. 

Mais je ne dis rien, mon ami. 

ETIENNE, avec force. 

Eh bien! nous irons à Beauvais... nous irons à Beau- 
vais... On me propose d'acheter la maison Debelker qui 
deviendra la maison Jadain et, si je me donne du mal, 
ce ne sera pas pour Ernstein, mais pour moi... 

Il continue de causer avec animation, tandis que Claire l'entraîne et 
tâche à le calmer. 



SCÈNE VI 



HEYBENS, MADAME LACORTE. 



HEYBENS. 

Vous êtes très documentée. 

MADAME LACORTE. 

Nécessairement. 

IV. 9 



98 L'AUTRE DANGER 

HEYBENS. 

Continuez. C'est très intéressant. Alors, Mme Erns- 
tein?... 

MADAME LACORTE. 

Oui, et le jeune homme avec lequel je causais quand 
mon oncle nous a interrompus, c'est M. de Meillan, le 
prédécesseur de Fontenay, celui qui chantait Samson, 
ce soir, avec ma tante, et qui est le ténor qu'elle aime 
pour l'instant. Naturellement, de Meillan trouve que 
Fontenay ne sait pas chanter, qu'il a une voix blanche 
et que c'est l'abomination de la désolation. Quant au 
Grand-Prêtre, c'est un petit jeune homme qui est aussi 
amoureux de ma tante et s'est mis à chanter pour 
l'approcher plus facilement. Il n'a aucune disposition 
et se couvre de ridicule. D'ailleurs, il perd son temps : 
c'est une basse, et les basses ne sont jamais aimées... 
pas plus dans la vie que dans les opéras. La clé de ja 
n'ouvre pas le cœur des femmes en général, ni de ma tante 
en particuher. 

ERNSTEIN, sui-venant. 

Eh bien! ça marche?... tu mets Heybens au courant? 

MADAME LACORTE, modestemeJit. 

Oui, mon bon oncle, je fais de mon mieux. 

ERNSTEIN. 
Oh! je suis bien tranquille. (ll tape familièrement sur 

répauie d'Heybens.) Je VOUS le disais bien, vous êtes en 
bonnes mains. 

Il s'en va. 

MADAME LACORTE. 

Ah! ah! C'est toujours drôle! 

A ce moment, il n'y a plus dans le petit salon que Mme Lacorte et 
Heybens et, à l'autre extrémité, près de la porte-fenêtre, Freydières- 
et Claire. 

HEYBENS. 

Vous êtes méchante, vous. 



ACTE TROISIÈME 99 



MADAME LACORTE. 

Je suis très gentille, au contraire. Voyons, vous 
ennuyez- vous avec moi? 

HEYBENS. 

Pas une minute, vous me faites si bien les déshon- 
neurs de la maison. Dites-moi, est-ce que ce n'est pas 
Freydières, l'avocat, qui est là, près de la fenêtre? 

MADAME LACORTE. 

Oui, c'est lui. 

HEYBENS. 

Avec qui donc cause-t-il? 

MADAME LACORTE, riant. 

Ah! ah! 

HEYBEXS. 

Quoi donc? 

MADAME LACORTE. 

C'est vrai, au fait, vous ne pouvez pas savoir. C'est 
Mme Jadain, la femme de l'associé d'Ernstein. Je vais 
vous raconter ça... Oh! c'est tout un roman; mais ne 
restons pas là, d'autant plus que nous devons bien les 
gêner. Figurez-vous qu'ils étaient amis d'enfance, et il 
paraît que, depuis l'âge de raison, ils s'aimaient à la 
folie... Les Jadain sont venus à Paris et naturelle- 
ment... 

Elle l'entratue tout en causant. Uainteaant le petit salon est vide. 
Claire et Freydières restent seuls. 



SCÈNE VII 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 



CLAIRE. 

Nous sommes seuls. 

FREYDIÈRES. 

Oh! seuls. 



100 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Tout le monde est au buffet ; maintenant, tu peux 
me dire si j'ai une jolie robe, si je te plais. 

FREYDIÈRES. 

Prenez garde, prenez garde. 

CLAIRE. 

Gomme vous êtes prudent! 

FREYDIÈRES. 

Et comme vous l'êtes peu! 

CLAIRE. 

J'ai l'occasion de causer avec vous, j'en profite. Je ne 
vous vois plus... tous ces temps-ci, vous n'êtes pas venu 
déjeuner ni dîner une seule fois à la maison. 

FREYDIÈRES. 

Vous savez pourquoi... Je travaillais. 

CLAIRE. 

Nulle plus que moi ne respecte votre travail... vous 
avez dîné en ville, pourtant. 

FREYDIÈRES. 

Il y a des obligations auxquelles je ne peux me sous- 
traire... Comprenez donc que dans ma situation... 

CLAIRE. 

C'est vrai... j'ai tort... j'empiète sur votre existence 
et j'ai l'air de contrôler vos faits et gestes... Alors ça 
vous impatiente... je suis maladroite, n'est-ce pas? 

FREYDIÈRES. 

Mais non. 

CLAIRE. 

Ah! j'obéis à la règle commune qui veut que lors- 
qu'une femme se croit moins aimée, elle se rende encore 
moins aimable. 



ACTE TROISIÈME iOl 

FREYDIÈRES. 

Vous êtes sévère envers vous et vous vous alarmez 
sans raison. 

CLAIRE. 

C'est votre faute... vous avez un air singulier, ce 
soir; vous n'êtes pas comme d'habitude. 

FREYDIÈRES. 

Mais si, je vous assure. 

CLAIRE. 

Mais non, je vous jure. Voyons, vous n'êtes pas 
fâché ? Je ne vous ai rien fait ? 

FREYDIÈRES. 

Oh! Claire, fâché, pourquoi? 

CLAIRE. 

Je ne sais pas, moi... Quelquefois, il faut si peu de 
chose. Alors, je cherche. Vous ne me trouvez pas trop 
décolletée?... Je sais que vous n'aimez pas ça. 

FREYDIÈRES 

Mais non. . . il me semble que vous êtes décolle tée comme 
les autres femmes. 

CLAIRE. 

Comme les autres femmes, oui. C'est effrayant ce que 
vous venez de dire là. 

FREYDIÈRES. 

Pourquoi, effrayant? 

CLAIRE. 

Si vous ne comprenez pas pourquoi, c'est pis encore. 

FREYDIÈRES. 

Vous attachez à mes paroles un sens qu'elles n'ont 
pas. 

9. 



im L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Vous avez raison, je vous demande pardon, ne faites 
pas attention... je suis très maladroite, je le sens bien. 

(Elle va près de la porte-fenêtre.) Ah! OU respire... COmme il 

fait doux ! C'est par un pareil soir, il y a cinq ans, au 
mois de juin, que nous nous sommes retrouvés ici... 
vous vous souvenez? 

FREYDIÈRES. 

Oui, je me souviens. 

CLAIRE. 

Nous étions assis là-bas, sur ce banc, auprès des 
magnolias. Mme Ernstein et de Meillan chantaient et 
s'embrassaient tour à tour, mon mari examinait des 
plans avec Ernstein; cependant, vous me persuadiez 
que vous ne m'aviez pas oubliée, vous me disiez des 
choses infiniment douces et vos paroles me grisaient 
délicieusement. Le ciel était plein d'étoiles et, sans 
doute, à ce moment-là, la petite étoile qui préside à ma 
destinée a dû briller d'un plus vif éclat, car il faut bien 
croire que tout cela devait arriver et qu'une passion était 
inévitable. Vous ne le croyez pas? Alors, pourquoi Erns- 
tein avait-il rencontré mon mari la veille, pourquoi nous 
a-t-il invités ce soir-là, pourquoi étiez-vous présent, 
pourquoi nous ont-ils laissés seuls, dans la nuit, pour- 
quoi sommes-nous venus à Paris, pourquoi? pourquoi? 

FREYDIÈRES. 

Les hasards peuvent aider à la direction des événe- 
ments, mais je crois que les étoiles s'en désintéressent 
et nous avons aussi notre part de responsabilité dans 
ce qui nous arrive. 

CLAIRE. 

Oh! certainement... d'ailleurs, qu'importe? Il faut 
aimer et le reste n'est rien... Il faut aimer, dût-on en 
souffrir, dût-on même en mourir, comme ces plantes qui 
élèvent très haut vers le ciel une grande fleur éclatante, 
généreux acte d'amour dont elles meurent. 

Pendant ces derniers mots, Ernstein est entré dans le petit salon. 



A.CTE TKOLSIÈME J03 

EHNSTEIN. 

Ah! vous étiez là, Freydières... je vous cherche par- 
tout... Ces dames vous réclament : ma femme voudrait 
vous parler. 

FREYDIÈRES. 

J'y vais. 

Il sort. 



SCÈNE VIII 
CLAIRE, ERNSTEm. 



ERTfSTEIN. 



Vous ne m'en voulez pas de vous avoir arrachée à 
Freydières ? 

CLAIRE. 

Ohî arrachée... 

ERNSTEIN. 

D'ailleurs, ces dames ne le réclament pas du tout; 
c'est un prétexte pour vous avoir à moi tout seul. 

CLAIRE. 

C'est ingénieux. 

ERNSTEIN. 

Vous savez que vous avez un très grand succès... On 
me fait beaucoup de compliments de vous. 

CLAIRE, un peu étonnée. 

A vous? 

ERNSTEIN. 

A moi, c'est une façon de parler... enfin on s'occupe 
beaucoup de vous. 

CLAIRE. 

On est bien bon. 

ERNSTEIN. 

Vous possédez un charme souverain, voilà la vérité- 



lOi L'AUTRE DANGER 

Et puis, c'est un certain air que vous avez et qui vous 
met au-dessus des autres. Je vous demande pardon 
d'être obligé de vous dire tout ça. 

CLAIRE. 

Il n'y a pas d'offense; mais vous exagérez... il y a ici 
des femmes très jolies, très séduisantes. 

ERNSTEIN. 

Aucune de ces femmes n'a ce qui fait votre rare 
séduction, ce je ne sais quoi ou plutôt ce je sais bien 
quoi... ces femmes-là n'aiment pas. Tandis que vous, on 
sent que vous avez un cœur, une âme, un cerveau, 
des nerfs, enfin que vous êtes une vraie femme! Tout 
en vous révèle la passion et elle rayonne autour de vous 
comme une lampe dans un phare. 

CLAIRE. 

Vous vous exprimez très bien : ce n'est pas possible, 
vous avez quelque chose à me demander. 

ERNSTEIN. 

La seule chose que je vous demanderais est précisé- 
ment la seule chose que vous me refuseriez. Aussi, je ne 
vous demande rien; il y a longtemps que j'y ai renoncé; 
je vous aime avec un désintéressement fou. 

CLAIRE. 

Où voulez-vous en venir? 

ERNSTEIN. 

A rien... Absolument à rien... j'avais besoin de vous 
dire ça, voilà tout. Mais ce n'est pas seulement pour ça 
que je vous ai chambrée de la sorte; j'ai à vous parler 
de choses beaucoup plus sérieuses... Dites-moi, seriez- 
vous disposée à marier Madeleine? 

CLAIRE. 

Sans doute; mais je ne tiens pas à la marier tout de 
suite... elle n'a que dix-huit ans; j'aurais désiré la 



ACTE TROISIÈME 105 

garder auprès de moi encore un an ou deux. Pourtant, 
il ne faut pas être égoïste, et s'il se présentait un très 
beau parti... 

ERNSTEIN. 

C'est une idée que je viens d'avoir et vous me con- 
naissez, quand j'ai une idée, je ne perds pas de temps. 

CLAIRE. 

Alors ? 

ERNSTEIN. 

Il y a ici, ce soir, un jeune homme, un de mes pros- 
pecteurs, très intelligent, qui revient d'Indo-Chine. Il 
s'appelle Heybens, Paul Heybens; pas de parents, pas 
de fortune, mais surtout, si je m'en occupe, un très bel 
avenir. Par exemple, il a une chose contre lui. 

CLAIRE. 

C'est? 

ERNSTEIN. 

C'est qu'il est sorti le premier de l'École... Oui, oui, 
que voulez- vous? on n'est pas parfait... C'est tout de 
même un garçon remarquable. 

CLAIRE. 

Quel âge a-t-il? 

ERNSTEIN. 

Trente ans. Physiquement, il est bien. D'ailleurs, je 
vous le montrerai tout à l'heure, et si comme ça, à vol 
d'oiseau, il vous plaît, je vous ferai dîner avec lui la 
semaine prochaine. 

CLAIRE. 

Mais vous ne l'avertirez pas. 

ERNSTEIN. 

Non? 

CLAIRE. 

Non... pas plus que je n'avertirai Madeleine. Avec 
ses idées, un mariage par présentation, ça suffirait pour 



106 y AUTRE DANGER 

qu'elle ne voulût pas en entendre parler. Et, de votre 
côté, n'avertissez pas ce M. Heybens, parce que 
les hommes, dans ces circonstances, ont un air de ne 
pas avoir Fair qui est très caractéristique. Ma fille, 
qui n'est pas une bête, ne s'y tromperait pas. 

ERNSTEIN. 

Soyez sans crainte, il ne sera pas prévenu. Si ce 
mariage se fait, je nomme votre gendre directeur de la 
Société des mines de l'Annam, dont j'établis le siège à 
Paris; je lui fais une très belle situation. Si mon jeune 
ami ne plaît pas à Madeleine, je le renvoie en Indo- 
Chine où il me rendra encore de très grands services.. 
Ce n'est pas plus difficile que ça. Qu'en dites- vous? 

CLAIRE. 

Ça ne me paraît pas impossible. Vous pouvez tou- 
jours me montrer votre Annamite. 

ERNSTEIN. 

Alors, venez avec moi. 

A ce moment, Madeleine paraît au fond sur l'escalier, avec Frey- 
dières, et descend auprès de sa mère. 

MADELEINE. 

Maman, restons-nous jusqu'à la fin? 

CLAIRE. 

Comme tu voudras, ma chérie, ça ne dépend que de 
toi. Comme tu as chaud ! Tu devrais te reposer un peu. 

MADELEINE. 

Oui, je vais rester ici avec Freydières. 

ERNSTEIN. 

C'est ça, c'est ça, ils vont causer ensemble. Venez... 
passons par ici... l'Annamite est dans la serre. 

Claire sort du petit salon au bras d'Ernstein. 



ACTE TROISIÈME 107 

SCÈNE IX 
FREYDIÈRES, MADELEINE. 

MADELEINE. 

Vous voulez bien me tenir compagnie et causer un 
peu avec moi? 

FREYDIÈRES, sur lescaiicr. 

C'est que je m'en vais : il faut que je m'en aille. 

MADELEINE. 

Comme c'est gracieux!... Il suffit que je témoigne le 
désir de causer avec vous, pour que vous témoigniez 
celui de vous en aller. Eh bien! je vous ordonne de 
rester. Et puis, ne jouez pas à être perché comme ça, 
c'est ridicule. Descendez! descendez! vous devez 
m'obéir, puisqu'il parait que je suis la reine du bal. 

FREYDIÈRES. 

Justement, vous avez mieux à faire que de causer 
avec moi... on va venir vous chercher dans quelques 
secondes pour danser. 

MADELEINE. 

Non, on ne viendra pas me chercher, parce que je 
vous ai réservé cette valse. 

FREYDIÈRES. 

Vous savez bien que je ne danse pas. 

MADELEINE. 

Ça ne fait rien, nous allons la causer. 

FREYDIÈRES. 

C'est que... 

MADELEINE, allant le prendre par la main. 

Oh! non, oh! non, restez avec moi... restez avec 
moi ou, sans ça, je serais très offensée... Je croirais que 



108 L'AUTRE DANGER 

je vous ai fait quelque chose, que vous me fuyez. As- 
seyez-vous, asseyez-vous! D'aljord, il faut que je vous 
gronde... il y a des siècles qu'on ne vous a vu... Vous 
nous négligez. Pourquoi n'êtes-vous pas venu à la 
maison tous ces temps-ci?... 

FREYDIÊRES. 

J'ai eu beaucoup à faire. 

MADELEINE. 

Ah! (un silence.) Dieu ! que j'ai chaud, j'étouffe. 
(Elle va près de la fenêtre.) Il doit faire très bon dchors... 
Vous ne savez pas ce que vous feriez si vous étiez 
gentil ? 

FREYDIERES. 

Non. 

MADELEINE 

Vous m'offririez votre bras et nous irions nous pro- 
mener dans le jardin. 

FREYDIÊRES. 

Vous n'y pensez pas? 

MADELEINE. . 

Je viens d'y penser... J'aimerais beaucoup à me pro- 
mener avec vous, sous les arbres, par cette belle nuit, 
tandis que tous ces gens s'agitent ici... on aurait l'air 
d'être en voyage. 

FREYDIÊRES. 

Vous pourriez prendre froid... et puis... 

MADELEINE. 

Et puis?... 

FREYDIÊRES. 

Vous attraperiez du mal. 

MADELEINE. 

L'un est la conséquence de l'autre. Alors, vous re- 
fusez ? 



ACTE TROISIÈME 109 

FREYDIÈRES. 



Absolument. 

MADELEINE. 



Dieu ! que vous êtes ennuyeux. C'est dommage ! 

(Elle va se rasseoir auprès de lui.) Qu'cst-Ce que VOUS aveZ 

ce soir? Vous n'êtes pas comme d'habitude. D'ailleurs, 
VOUS ne me parlez plus jamais comme dans le temps, 
comme à une amie, à une camarade. 



FREYDIERES. 

Vous n'êtes plus la petite fille que j*ai connue, vous 
êtes maintenant une grande demoiselle. 

MADELEINE. 

Tant pis... si cette transformation doit faire cesser 
notre gentille intimité et vous imposer des façons aussi 
cérémonieuses. Alors, parlez-moi comme à une grande 
demoiselle : dites-moi si j'ai une jolie robe, si elle vous 
plaît. Tout le monde, ce soir, me fait des compliments... 
il n'y a que vous qui ne m'en fassiez pas. 

FREYDIÈRES. 

Vous faites ce soir votre entrée dans le monde et 
vous avez le plus grand succès. Vous n'avez pas besoin 
de mes compliments. 

MADELEINE. 

Vous n'en savez rien... C'est certainement ceux qui 
qui me feraient le plus de plaisir. Alors, c'est vrai, même 
pour vous qui m'avez vue avec des robes courtes, je 
fais jeune fille? 

FREYDIÈRES. 

Très... vous faites jeune fille, comme vous dites. C'est 
au point que tout à l'heure, lorsque vous êtes entrée, je 
ne vous ai pas reconnue. 

MADELEINE. 

Oh! que je suis contente... J'ai beaucoup de succès. 
Est-ce vrai que je suis si jolie que ça? 

IV. 10 



110 VAUTRE DANGER 

FREYDIÊRES. 

Que ça, je ne sais pas. 

MADELEINE. 

Vous ne savez pas? 

FREYDIÊRES. 

Vous voulez à toute force que je vous fasse des com- 
pliments ? 

MADELEINE. 

Oui, à toute force. 

FREYDIÊRES. 

Eh bien! vous êtes plus que jolie, et vous répan- 
dez tant de clarté autour de vous que, malgré soi, 
on cherche l'appareil électrique qui vous inonde de 
lumière, vous savez, comme les petites princesses de 
féerie; mais en réalité, cette clarté est faite de votre 
jeunesse et d'une grâce si pure qu'il faut bien se garder 
d'y jeter l'ombre d'un hommage banal. 

MADELEINE. 

Eh bien! je ne vous en demandais pas davantage et 
je suis heureuse que vous me parliez ainsi... cela me 
rend très fière et j'avais besoin de cet orgueil, car 
tout à l'heure, j'ai subi l'humiliation d'être moins déli- 
catement appréciée. Mon danseur... 

FREYDIÊRES. 

Prabert? 

MADELEINE. 

Oui... m'a débité des galanteries un peu directes et 
comme, naturellement, je me taisais, l'imbécile a sans 
doute pris mon silence pour de l'acquiescement. Il m'a 
serrée plus fort dans ses bras, il regardait obstinément 
dans mon corsage, il m'enlevait, mes pieds ne tou- 
chaient plus terre, si bien que j'ai dû feindre un étour- 
dissement et je l'ai prié de me reconduire à ma place. 



ACTE TROISIÈME lll 

EYD 

Quel goujat! 

MADELEINE. 

Quoi? 

FREYDIÈRES. 

Rien... rien... que voulez-vous, il faut se faire une 
raison, c'est la danse... il n'y a rien à dire, c'est la danse ! 
Moi qui vous connais depuis cinq ans, qui suis votre 
ami, si je vous prenais seulement la main autrement 
qu'en vous disant bonjour, ça paraîtrait extraordinaire, 
monstrueux ; mais ce soir, le premier venu a le droit 
de vous enlacer, de vous serrer dans ses bras. Vous 
êtes offensée qu'il ait regardé dans votre corsage, mais 
c'est son droit, c'est son devoir : c'est un valseur, un 
valseur, c'est effrayant ce qu'un tel titre comporte de 
privautés, d'immunités!... et puis ceux qui ne veulent 
pas qu'on voie ce qui se passe chez eux, n'ouvrent pas 
leurs fenêtres toutes grandes. 

M.U)ELEINE. 

Quelles fenêtres? Ah! oui... vous me trouvez trop 
décolletée?... 

FREYDIÈRES. 

Moi... Oh! par exemple!... Vous pleurez? 

MADELEINE. 

Oui, non, je ne sais pas... Au fond, je crois que c'est 
de joie. 

FREYDIÈRDS, se reprenant. 

Vous ne prenez pas au sérieux ce que je viens de vous 
dire. Je plaisantais. D'abord, ça ne me regarde pas... ça 
ne me regarde pas ; je n'ai pas quahté pour... du moment 
que votre mère vous habille ainsi, c'est que c'est bien... 
elle sait mieux que moi ce qui est convenable ou plutôt 

ce qui convient. (Pendant qu'il parle ainsi, Madeleine a mis un* 
ccharpe de tulle sur ses épaules.) Mais CC n'est paS à CaUSe de 

ce que je vous ai dit que vous mettez cette écharpe sur 
vos épaules? 



112 L'AUTRE DANGER 

MADELEINE. 

Pas du tout, c'est parce que j'ai un peu froid. 

FREYDIÊRES. 

Vous aviez trop chaud, tout à l'heure. 

MADELEINE. 

Oui, mais maintenant, j'ai froid... je vous assure. 

FREYDIÊRES. 

Madeleine, je ne vous ai pas fâchée? 

MADELEINE. 

Oh! non, mon grand ami, vous ne m'avez pas fâchée; 
je vous suis reconnaissante, au contraire : vous ne 
m'aviez jamais parlé ainsi. Et, pour la première fois, il 
me semble que vous m'avez parlé comme à une femme. 
Dites-moi bien toujours ce qui vous déplaît en moi, 
pour que je me corrige. 

FREYDIERES. 

Mais rien ne peut me déplaire en vous, Madeleine, et, 
encore une fois, je n'ai pas le droit.. 

MADELEINE. 

Je vous le reconnais, à vous seul; je vous jure que ça 
me fera plaisir, vous ne pouvez pas savoir quel plaisir 
ça me fera. Donnez-moi toujours cette preuve... d'af- 
fection, voulez-vous? D'ailleurs, je ne danserai pas, 
vous avez raison, la danse est une chose stupide. 

FREYDIÊRES. 

Ne faites pas ça... j'ai beaucoup exagéré, je suis allé 
un peu loin. La danse est un exercice élégant et même 
salutaire, quand on le pratique sans emportement, et 
un bon valseur n'est pas nécessairement l'être abject 
que je me suis plu à vous dépeindre. Prabert est heu- 
reusement une exception; mais on peut être bon val- 
seur et honnête homme. Il y faut certaines qualités que 
je ne possède pas... je n'ai jamais pu valser, la tête me 
tourne ; il y avait même un secret dépit dans mon cas. 



ACTE TROISIÈME 113 

MADELEINE. 

Oui, c'est maintenant que vous plaisantez et je n*ai 
plus du tout envie de danser. 

FREYDIÈRES. 

Dansez, au nom du ciel! Autrement, vous commet- 
triez une incorrection vis-à-vis des jeunes gens avec 
qui vous êtes engagée. Ce serait une faute grave envers 
les usages, envers le monde, et rien n'est plus sévère 
que le code du plaisir. Il faut danser et ne plus penser 
à tout ça. 

MADELEINE. 

Quoi? tout ça... 

FREYDIÈRES. 

Rien... rien... il faut danser et voici justement un 
valseur ! 

Sur ces derniers mots, un jeune homme est venu auprès de Made- 
leine. 

LE JEUNE HOMME. 

Mademoiselle, je crois que vous m'avez fait l'hon- 
neur de me promettre cette valse. 

MADELEINE. 

Parfaitement, monsieur. 

Elle consulte du regard Frcydières qui lui fait signe que oui et elle 
part au bras du jeune homme. Freydières la suit des yeux; il ne 
s'est pas aperçu que, depuis quelques instants, Claire les observait 
et que, maintenant, elle est derrière lui. 

SCÈNE X 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 

CLAIRE. 

Comme vous voilà songeur, tout à coup ! 

FREYDIÈRES, se retournant, surpris. 

Vous étiez là? 

CLAIRE. 

Que disiez- vous donc à Madeleine de si intéressant? 

10. 



lu L'AUTRE DANGER 

Vous étiez tellement occupé que vous ne vous êtes pas 
aperçu que j'étais là depuis quelques instants; vous 
parliez avec une animation!... 

FREYDIÈRES. 

Votre fille me disait qu'elle ne voulait plus danser 
et je lui disais, moi, qu'elle devait tenir au moins les 
engagements qu'elle avait pris. 

CLAIRE. 

Je lui aurais donné le même conseil... (un silence.) Je 
viens d'avoir une conversation des plus sérieuses avec 
Ernstein. Il veut marier ma fille. 

FREYDIÈRES. 

Ah! 

CLAIRE. 

Il m'a même parlé d'un jeune homme qui revient 
d'Indo-Ghine...un garçon d'un très grand avenir, parait- 
il... Il s'appelle Heybens, vous le connaissez? 

FREYDIÈRES. 

Il me semble que je connais ce nom-là... Et il vous Ta 
présenté ? 

CLAIRE. 

Non, il me Ta montré... il m'a paru bien, très 
bien même. Ernstein doit nous faire dîner avec lui la 
semaine prochaine. Ce n'est d'ailleurs qu'un projet 
vague... il faut avant tout que ça plaise à Madeleine, 
n'est-ce pas? Mais cette conversation avec Ernstein a 
été pour moi une brusque révélation. 

FREYDIÈRES. 

Une révélation? 

CLAIRE. 

Oui... évidemment, je savais que j'avais une fille à 
marier... je savais qu'un jour ou l'autre il faudrait m'en 
séparer... J'avais souvent pensé au mariage de Made- 
leine; mais il m'apparaissait indéterminé, lointain, et 
voilà que, tout à coup, il est question d'un mariage, 
comprenez- vous? 



ACTE TROISIÈME 115 

FREYDIÈRES. 

Oui, je comprends. 

CLAIRE. 

On me montre un monsieur comme un gendre pos- 
sible... J'ai une fille à marier; depuis tout à l'heure, 
c'est un fait précis, immédiat, et alors, brusquement, 
j'ai compris, avec une netteté singulière et tardive, que 
i*étais une femme très imprudente. 

FREYDIÈRES. 

Comment cela? 

CLAIRE. 

Oui... Il faut penser que plusieurs partis vont se pré- 
senter pour Madeleine... ce soir, elle fait sensation... je 
le dis sans fausse modestie, elle est éblouissante. Si ce 
n*est pas M. Heybens, ce sera un autre. Les parents 
intéressés prendront des renseignements sur la famille 
dans laquelle doit entrer leur fils, et, si Ton apprenait 
que vous êtes mon amant, songez donc, c'est épouvan- 
table, car c'est à l'établissement de ma fille que ça 
pourrait faire le plus grand tort. 

FREYDIÈRES. 

Mais vous paraissez bouleversée... il semblerait vrai- 
ment que cette idée que notre liaison puisse être con- 
nue vous a surprise subitement. 

CLAIRE. 

Non; mais, jamais, elle ne m'est apparue aussi mena- 
çante que depuis un moment. C'est à ce point que j'ima- 
gine que notre liaison est, ce soir, le sujet de toutes les 
conversations... 

FREYDIÈRES. 

Pourquoi voulez-vous?... 

CLAIRE. 

Enfin, ça ne se discute pas, ça no s'explique pas... 
c'est une impression, un pressentiment... une femme, 
vous savez ce que c'est. 



116 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Vous ne pourrez jamais empêcher les gens de parler, 
étant donné surtout que je suis reçu constamment chez 
vous et dans la plus grande intimité. 

CLAIRE. 

Justement... j'ai pensé... il faudrait peut-être que 
vous vinssiez moins fréquemment à la maison... que 
vous espaciez peu à peu vos visites... jusqu'à ne plus 
venir du tout... de façon que le monde puisse croire.. 

FREYDIÈRES. 

A une rupture?... 

CLAIRE. 

Oui. Je n'avais pas osé prononcer ce mot-là; alors 
même que cette rupture sera simulée, car je continue- 
rai de vous voir autrement, n'est-ce pas?... je vous ver- 
rai toujours. 

FREYDIÈRES. 

Sans doute, mais je vous en supplie, ne vous troublez 
pas à ce point... je ferai ce que vous désirez... comme 
toujours, je vous obéirai. 

CLAIRE. 

Je m'exprime mal. 

FREYDIÈRES. 

Je vous comprends bien. 

CLAIRE. 

Je vous verrai demain à l'heure habituelle, nous par- 
lerons de tout cela ; mais ne restons pas ainsi à l'écart 
et même séparons-nous. Ça vaudra mieux. 

FREYDIÈRES. ^ 

D'ailleurs, je vous dis au revoir, je m'en vais. 



ACTE TROISIÈME 11" 

CLAIRE. 

Au revoir! Je voudrais que cette soirée fût finie! A 
demain! 

FREYDIÈRES. 

Oui. 

Il sort. 



SCÈNE XI 

CLAIRE, MADAME ERNSTELN, 

MADAME LACORTE, MADELEINE, 

MADEMOISELLE CHOSCONESCO, HEYBENS, 

Ï>1\ABERT, UN JEUNE HOMME, etc. 



Prabert entre par la porte de droite, suivi de deux domestiques pous- 
sant une sorte de traîneau sur lequel sont disposés les accessoires 
du cotillon. 



PRABERT, aux domestiques. 

Tenez... mettez ça là... et puis, vous irez chercher les 
corbeilles... vous les mettrez sur le canapé et sur les 
fauteuils. 

Les domestiques exécutent les ordres do Prabert. Mme Ernstein 
descend l'escalier avec Mlle Chosconesco. 

MADAME ERNSTEIN, apercevant Prabert. 

Ah! Mademoiselle Chosconesco, voici votre conduc- 
teur, (a Prabert.) Vous préparez vos petites affaires. 
Vous avez tout ce qu'il vous faut ? 

PRABERT. 

Oui, oui, madame, je vous remercie. 

MADAME ERNSTEIN. 

Dans combien de temps serez-vous prêts? 

PRABERT. 

Oh! dans dix minutes, un quart d'heure, nous pour- 



118 L'AUTRE DANGER 

rons commencer, (a Mademoiselle Chosconesco.) VoUS VOyCZ, 

mademoiselle, tous les accessoires sont là... Nous serons 
près de la porte et on nous les passera au fur et à me- 
sure. 

MADEMOISELLE CHOSCONESCO. 

Par quoi commencerons-nous? 

PRABERT. 

Par les arceaux fleuris... Vous avez votre liste? 

MADEMOISELLE CHOSCONESCO. 

Oui... oui... 

PRABERT. 

Si vous voulez, nous allons revoir tout ça ensemble. 

Cependant, Mme Lacorte est entrée suivie d'Heybens. 

MADAME LACORTE, en passant auprès de Prabert. 

Comme vous êtes beau, Prabert ! c'est donc vous qui 
conduisez le cotillon? 

PRABERT. 

Oui... oui... ce n'est pas pour mon plaisir, je vous 
assure. 

MADAME LACORTE. 

Ni pour le mien, je vous en fiche mon billet. 

Et, poursuivie par Heybena, elle vient s'asseoir. 
HEYBENS, très excité. 

Oui, c'est bien compréhensible, mettez-vous à ma 
place... j'ai été si longtemps sevré. Alors, ce bal, cette 
musique, ces lumières, ces fleurs, ces épaules, ça me 
grise, ça me grise! et pour avoir causé seulement une 
heure avec vous qui êtes si jolie, si spirituelle et qui 
devez être si bonne... 

MADAME LACORTE. 

Surtout ! 

HEYBENS. 

Je vous aime; il n'y a pas d'autre mot. Je vous aime 
avec tout ce que ce sentiment comporte. 



ACTE TROISIÈME H9 

MADAME LACORTE. 

A la bonne heure, vous ne perdez pas de temps, vous 
n'y allez pas par quatre chemins. 

HEYBENS. 

Il n'y en a pas quatre non plus. 

MADAME LACORTE. 

Vous êtes pressé... Ça pourrait s'appeler le retour du 
prospecteur. 11 n'y a donc pas de femmes là-bas? 

HEYBENS. 

Il y a les congaïes. 

MADAME LACORTE. 

Qu'est-ce que c'est que ces animaux-là? 

HEYBENS. 

Vous dites bien... Ce sont des petits animaux, des 
petits êtres passifs et sans intérêt... et puis, elles sont 
jaunes. 

MADAME LACORTE. 

Oui, je comprends, je vous fait l'effet du pain blanc 
après le siège. 

HEYBENS. 

Du pain très blanc, si l'on en juge par ce qui est en 
montre. 

M AD. AME LACORTE. 

Voilà un joli compliment de colonial. 

HEYBENS. 

C'est votre faute, vous êtes à moitié nue. 

MADAME LACORTE. 

Vous exagérez. 

HEYBENS, plon-eant. 

Accordez-moi pourtant qu'entre ceci et un corsage 
montant, il y a un abîme. 



120 L'AUTRE DANGER 

MADAME LACORTE. 

Il suffit de le remplir. 

HEYBENS. 

Vous le comblez, vous nous comblez. 

MADAME LACORTE. 

Gomme vous avez dû souffrir! Mais je croyais, au 
contraire, que dans ces pays d'où vous venez, l'amour 
était un art très perfectionné. 

HEYBENS. 

Où avez- vous pris ça?... 

MADAME LACORTE. 

Dans le Kama-Soutra. 

HEYBENS. 

Ah ! vous lisez le Kama-Soutra, ça va bien. Je vous 
assure que les congaïes ne sont pas des artistes. 

MADAME LACORTE. 

Je voulais vous demander si c'est vrai que, dans ce 
pays-là... Oh! non, je n'oserai pas. 

HEYBENS. 

Mais si, osez ! 

MADAME LACORTE. 

Eh bien!... oh! non, je ne peux pas. 

HEYBENS. 

C'est donc si effrayant? 

MADAME LACORTE. 

Approchez- VOUS alors... je vous le dirai tout bas. 

Elle lui parle à l'oreille, derrière son éventail. Cependant, Madeleine 
avec son jeune danseur est entrée dans le petit salon et vient 
auprès de sa mère. 



ACTE TROISIÈME 121 

MADELEINE. 

Ah! maman, je te cherchais. Est-ce que Freydières 
est parti? 

CLAIRE. 

Oui, il vient de partir. 

MADELEINE. 

Monsieur m'a invitée pour le cotillon, je n'ai jamais 
dansé le cotillon... Alors je vais être très maladroite. 

LE JEUNE HOMME. 

Vous vous en tirerez très bien... Il faut d'abord vous 
familiariser avec les accessoires. 

MADELEINE. 

C'est ça... Allons prendre une leçon de choses. 

Tou» deux vont examiner les accessoires. Cepcndmt, Mme Lacorte a 
C€8sé de parler bas à Hcybens. 

MADAME LACORTE. 

Oh ! VOUS êtes dégoûtant ! 

HEYBENS. 

C'est vous qui m'avez demandé... 

MADAME LACORTE. 

Quelle horreur! on me l'avait affirmé, mais je n'avais 
jamais voulu le croire. Vous me dites la vérité? 

HEYBENS. 

L'impure vérité. 

MADELEINE, au jeune homme. 

Ah! j'ai oublié mon éventail... je dois l'avoir laissé 
sur la cheminée du grand salon. 

LE JEUNE HOMME. 

Je vous le rapporte dans un instant. 

Madeleine, resléc seule, continue de regarder les accessoires du 
cotillon. A ce moment, elle se trouve à deux pas de Mme Lacorte 
et d'Heybens. 

IV. 11 



122 L'AUTKE DANGER 

HEYBENS, à Madame Lacorte et en regardant Glaire qui cause avec 
Madame Ernstein. 

Dites-moi donc? il n'est pas à plaindre, Freydières. 

MADAME LACORTE, qui sent Madeleine dans son dos. 

A quel propos dites-vous ça? 

HEYBENS. 

Parce que je regarde la personne qui cause avec 
Mme Ernstein. 

MADAME LACORTE. 

Quel rapport cela a-t-il? 

HEYBENS. 

Gomment, quel rapport?... Vous ne m'avez pas dit, 
tout à l'heure, que c'était sa maîtresse? 

Madeleine, qui a entendu, tombe sur une chaise. 

MADAME LACORTE, avec des yeux aigus. 

Moi, je ne vous ai jamais parlé de ça. 

Elle se lève et entraîne Heybens. 

HEYBENS, insistant. 

Oh! par exemple, c'est trop fort... Vous ne m'avez 
pas dit que cette Mme Jadain?... 

MADAME LACORTE, lui prenant 'le bras. 

Mais taisez-vous donc!... taisez- vous donc!... 

A ce moment, le jeune homme revient près de Madeleine. 
LE JEUNE HOMME. 

Mademoiselle, voici votre éventail... (Et apercevant Made- 
leine évanouie, il appelle.) Prabertl... Prabert!... Venez donc! 

PRABERT. 

Prévenez sa mère... elle est là. 

Le jeune homme va prévenir Claire, qui accourt auprès de Made- 
leine... On s'empresse autour d'elle. 

HEYBENS. 

Qu'est-ce qu'elle a, cette jeune fille? 



ACTE TROISIÈME 153 

MADAME I.ACORTE. 

C'est Mlle Jadain... c'est sa fille... sa fille!... Elle a 
tout entendu. 

HEYBENS. 

Oh! vous croyez? 

MADAME LACORTE. 

J'en suis sûre... Ah! vous n'êtes pas maUn... On voit 
bien que vous revenez de Bac-Xinh. 

CLAIRE, à Madeleine. 

Qu'est-ce que tu as?... Tu es malade?... 

MADELEINE. 

Oui, partons, partons, je ne veux pas rester ici. Je 
ne sais pas ce que j'ai; je me sens très mal. 

MADAME ERIÇSTEIK. 

Voulez-vous prendre quelque chose, Madeleine? 

MADELEINE. 

Non, non, allons-nous-en; il n'y a rien à faire. 

CLAIRE. 

Mais, voyons, mon enfant, tu vas peut-être te re- 
mettre ! 

MADELEINE. 

Non, je ne me remettrai pas ici. 

CLAIRE. 

Mais qu'est-ce qu'a cette enfant? Ah! mon Dieu, 
elle est tellement nerveuse, elle me rendra folle. Au 
revoir, chère madame, et pardon. 

ERNSTEIN, survenant. 

Qu'est-ce qu'il va? Comment, vous partez? \'ous ne 
restez pas pour le cotillon?... On va danser le cotillon. 



124 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Non, Madeleine est souffrante... Ayez Tobligeance 
de prévenir mon mari. 

Claire et Madeleine sortent, accompagnées par Mme Ernstein. Prabert, 
Mlle Chosconesco et le jeune homme s'entretiennent de l'incident. 

HEYBENS. 

Je suis désolé. 

MADAME LACORTE. 

Je sentais venir ça... mais j'avais beau vous faire des 
yeux, vous alliez, vous alliez. Enfin, quand je vous ai 
poussé le pied, vous n'avez donc pas compris?... 

HEYBENS. 

Je ne croyais pas que c'était pour ça... 

MADAME LACORTE. 

Quelle gaffe! Ça m'a donné soif. Venez-vous boire? 



Rideau. 



ACTE QUATRIÈME 



Quinze jours après. Même décor qu'au deuxième acte, c'est-à-dire 
le petit salon des Jadain. — Au lever du rideau, Mme Chene- 
vas, seule, est en train de travailler à quelque broderie quand 
Claire entre dans le salon. 



SCÈNE PREMIÈRE 
CLAIRE, MADAiME CHENEVAS. 

MADAME CHE:^EVAS. 

Gomment va Madeleine, ce matin? 

CLAIRE. 

Toujours la même chose... elle n'a pas dormi cette 
nuit. Alors, vers huit heures, je lui ai fait prendre cette 
potion que le docteur a ordonnée et, enfin, elle s'est 
assoupie. 

MADAME CHENEVAS. 

Je croyais que le docteur, dans l'état de faiblesse où 
est Madeleine, avait recommandé de ne donner la 
potion que si c'était absolument nécessaire. 

CLAIRE, avec un geste de découragement. 

Ah! je sais bien; mais voilà tant de nuits qu'elle ne 
dort pas. Elle ne mange pas; si elle ne dort pas, cela ne 
pourra pas durer bien longtemps. Ah! je suis folle, 
folle!... 

11. 



126 L'AUTRE DANGER 

MADAME CHENEVAS. 

Voyons, Claire. 

CLAIRE. 

Si encore on pouvait savoir ce qu'elle a, mais voilà 
plus de quinze jours qu'elle est dans cet état. 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, depuis ce bal chez les Ernstein... ça fait quinze 
jours... 

CLAIRE. 

C'est affreux de voir son enfant malade et de ne pou- 
voir venir à son secours. Le médecin l'a examinée, 
auscultée... il ne lui trouve aucune maladie. D'ailleurs, 
elle ne se plaint pas... elle dit qu'elle ne souffre pas et, 
pourtant, elle dépérit. 

MADAME CHENEVAS. 

Il prétend que c'est de la neurasthénie. 

CLAIRE. 

C'est leur grand mot, quand leur science ne sait plus ; 
mais on n'est pas neurasthénique du jour au lende- 
main; il y a des symptômes, une progression, tandis 
qu'elle est devenue triste tout à coup et silencieuse... 
elle qui était la joie de cette maison et qui respirait 
l'ivresse de vivre. La veille encore, elle mangeait, elle 
dormait, elle chantait, elle riait ! 

MADAME CHENEVAS. 

Elle rêvait aussi... elle a peut-être un chagrin secret, 
un mal moral dont il faudrait rechercher la cause. 

CLAIRE, avec un peu d'impatience. 

Quand tu répéteras toujours ça! Tu penses bien qu'à 
plusieurs reprises j'ai interrogé Madeleine, avec quelle 
sollicitude! C'est en vain... elle se tait... elle m'a vue 
angoissée et pleurant. Une fois, une seule fois, j'ai cru 
enfin qu'elle allait parler; mais, tout de suite, elle s'est 
reprise et j'ai deviné, derrière son front pâle, la vo- 



ACTE QUATRIÈME 127 

lonté, l'entêtement de ne rien dire. Que peut-il y avoir 
derrière ça... derrière ça... (eu© se frappe le front.) Voyons, elle 
ne te dit rien à toi non plus? 

MADA^IE CHENE VAS. 

Non. 

CLAIRE. 

Pourtant, elle a une grande confiance en toi, tu es 
son amie. 

MADAME CHENEVAS. 

Toi aussi. 

CLAIRE. 

C'est vrai! Ah! je ne sais plus que faire. Tout à 
l'heure, j'ai cherché dans un livre de médecine; je 
pense que je serai plus clairvoyante que les médecins. 
Quelle misère ! 

MADAME CHENEVAS. 

C'est dans son cœur qu'il faudrait hre. 

CLAIRE. 

Oui, dans son cœur, mais comment? 

MADAME CHENEVAS. 

Écoute, j'ai une idée. 

CLAIRE. 

Quoi? 

MADAME CHENEVAS. 

Son journal? 

CLAIRE. 

Tu crois? 

MADAME CHENEVAS. 

Oui... ce caliier que son père lui a donné et où elle a 
écrit ses pensées, ses impressions. 

CLAIRE. 

Oh! nous n'y trouverons rien. 

MADAME CHENEVAS. 

Qui sait? Nous y trouverons peut-être un indice. 



128 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Depuis quinze jours, elle n'y a rien écrit. Tu sais où 
il est ce journal? 

MADAME CHENEVAS. 

Oui, il est dans sa chambre... dans un des tiroirs^de 
son petit bureau. 

CLAIRE. 

Eh bien ! va le chercher, pendant qu'elle dort. 

Mme Chenevas sort. Claire reste seule quelques secondes, puis 
Etienne, venant de son cabinet, entre dans le salon. Il a son cha- 
peau, prêt à sortir. 



SCENE II 
CLAIRE, ETIENNE. 

ETIENNE. 

Elle a fini par s'endormir? 

CLAIRE. 

Oui. 

ETIENNE. 

Il faut espérer que ça lui fera du bien. Pauvre petite, 
c'est désolant. Je ne sais plus comment je vis, je n'ai 
de goût à rien. Au milieu de tout ça, il faut s'occuper 
de ses affaires. Enfin, je suis obhgé de faire quelques 
courses avant le déjeuner. Je rentrerai à midi, midi et 
demi... A propos, j'ai reçu ce matin une lettre de Frey- 
diéres... Il doit venir tout à l'heure nous faire ses 
adieux 

CLAIRE. 

Ses adieux?... II part donc? 

ETIENNE. 

Il faut croire. 



ACTE QUATRIÈME 129 

CLAIRE. 

Où va-t-il? 

ETIENNE. 

"11 va à Tunis, pour ce procès dont il nous a parlé. Il 
t'expliquera ça... En tout cas, retiens-le jusqu'à ce que 
je rentre. Je voudrais bien lui serrer la main avant son 
départ. Tâche qu'il reste à déjeuner... 

CLAIRE. 

C'est bien. 

ETIENNE. 

Allons, au revoir. 

Il sort. 



Il part! 



CLAIRE, restée seule. 



SCENE III 
CLAIRE, MADAME CHENEVAS. 

Mme Chenevas rentre avec le journal de Madeleine. 
CLAIRE. 

Tu l'as? 

MADAME CHENEVAS. 

Oui. 

CLAIRE. 

Elle ne s'est pas réveillée? 

MADAME CHENEVAS. 

Je suis allée si doucement. 

CLAIRE. 

Elle ne se méfie pas de nous, et nous en abusons. 

MADAME CHENEVAS. 

Puisqu'elle ne veut pas parler. Tu es sa mère... tu as 
tous les droits et tous les moyens te sont permis. 



130 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Tu as raison; mais ce livre ferme à clé... nous n'avons 
pas la clé... je tremble de l'ouvrir. Ah ! tant pis ! (Eiie prend, 

sur un meuble à C(Mé d'elle, un petit coupe-papier en métal et fait sauter la 

serrure. — Elle lit.) « l**" janvier... Je commence aujourd'hui 
« mon journal... J'ai besoin d'un confident et de matéria- 
« liser les pensées qui, depuis quelque temps, me ber- 
« cent et m'oppressent. J'ai comme un vertige d'espoir. » 
— « 4 janvier... C'est aujourd'hui qu'il revient. Toute 
« cette semaine sans le voir m'a paru interminable. 
« Il fait froid, il pleut, et pourtant je suis joyeuse d'une 
« joie que je voudrais crier, et je comprends ceux qui 
« ont la foi et qui, dans certains pays, le jour de 
« Pâques, s'embrassent dans les rues en disant : 
({ Christ est ressuscité! ». — « Jeudi soir. Il est venu. 
« Hélas! ma pauvre joie, c'est maintenant de la tris- 
ce tesse. Je suis découragée, il me parle toujours comme 
« à une enfant. Il ne s'aperçoit de rien... » 

MADAME CHENEVAS. 

C'est Freydières. 

CLAIRE. 

Ça ne peut être que lui. 

MADAME CHENEVAS. 

Qu'est-ce que tu as? 

CLAIRE. 

Rien, rien! (euo continue de ure.) Oui, c'est bien ça, elle 
l'aime... elle l'aime, voilà... Ce n'est pas la peine de 
continuer... nous savons à quoi nous en tenir. 

MADAME CHENEVAS. 

Un amour de jeune fille, ça n'est pas bien grave... 

CLAIRE. 

Ses sentiments à elle ne sont jamais superficiels. 

MADAME CHENEVAS. 

Elle l'aime, mais ce n'est pas une raison pour être 



ACTE QUATRIÈME 131 

malade comme elle Test. Il doit y avoir autre chose; 
lui, l'aime-t-il, tout est là. 

CLAIRE. 

Oui, laisse-moi, veux-tu, laisse-moi. 

MADAME CHENE VAS. 

Oui. 

Elle s'en va. Claire reste quelques secondes accoudée, songeuse. Elle 
n'a pas entendu que Madeleine a ouvert tout doucement la porte du 
salon et que maintenant sa fille est derrière elle, enveloppée dans 
une toute blanche matinée et lrè> pâle. 



SCÈNE IV 



GLAIRE, MADELEINE. 



MADELEIN'E, très irritée. 

Ah ! c'est toi qui avais mon journal.^ Pourquoi Tas-tu 
pris ? Pourquoi as-tu fait ça ? Tu n'en avais pas le droit... 
il est à moi, il n'est pas à toi... c'est mal ce que tu as 
fait là! 

CLAIRE. 

Madeleine, Madeleine, tu oublies que c'est à moi, 
que c'est à ta mère que tu parles. 

MADELEINE. 

Je parle à celle qui a pénétré avec effraction daiis 
mes plus intimes pensées, à celle qui a violé mon âme. 

CLAIRE. 

Tais-toi, tais-toi! 

MADELEINE. 
Oui. (h]lle prend le livre et le jette à l'autre bout du salon.) Oll ! 

je n'en ai plus besoin, je n'y tiens plus... tu peux 
le garder. Tout le monde peut le hre maintenant... ça 
m'est bien égal. 



132 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE, très douce. 

Tu as tort, Madeleine, de te révolter, et j'avais le 
droit de faire ce que j'ai fait. 

MADELEINE. 

Alors, pourquoi t'es-tu cachée? Pourquoi as-tu pro- 
fité de mon sommeil pour te glisser dans ma chambre, 
pour fouiller dans mes tiroirs ? Tu espérais remettre ce 
livre à sa place avant que je ne fusse réveillée et je ne 
me serais aperçue de rien; et ta curiosité eût été satis- 
faite. Malheureusement, tu as mal calculé, je me suis 
réveillée avant. D'ailleurs, j'avais rêvé qu'on entrait 
dans ma chambre et, dans mon sommeil, j'ai vu, oui, 
j'ai vu qu'on me prenait ce livre. 

CLAIRE, ramassant le livre. 

Ah! ma pauvre enfant, je ne me suis pas livrée à tant 
de calculs, et ce n'est pas ma curiosité que je désirais 
satisfaire, mais mon angoisse que je voulais éclairer. 
Voilà quinze jours, songe donc, que je te vois minée 
par je ne sais quelle souffrance, que je te vois infini- 
ment triste et silencieuse obstinément; tu te repUes 
sur toi-même, il semble que tu aies perdu ta confiance 
en moi et qu'un abîme se soit creusé entre nous. 

MADELEINE. 

Si je me taisais, c'est apparemment que je voulais 
garder mon secret, et si j'avais voulu mourir même 
avec ce secret, cela ne regardait encore que moi. Ma 
vie intérieure m'appartient, j'imagine, et j'entends 
qu'on la respecte. Je n'avais et je n'ai rien à dire. Je ne 
suis plus une enfant, et il arrive un âge où une jeune 
fille ne se montre plus toute nue, même à sa mère. 

CLAIRE. 

Ah! comme tu méconnais ma tendresse! Mais ta 
colère ne m'irrite pas, tes paroles blessantes ne me 
blessent pas. Ce n'est pas ma chère Madeleine qui parle 



ACTE QUATRIEME 133 

en ce moment, ce n'est pas l'enfant que j'ai bercée, que 
j'ai nourrie, que j'ai élevée avec tant d'amour, c'est un 
être de douleur et de fièvre, et si j'ai tant désiré con- 
naître ton secret, c'était pour tâcher à consoler cette 
douleur et à guérir cette fièvre... Alors j'ai employé le 
seul moyen qui était en mon pouvoir, puisque tu ne 
disais rien. Ce moyen te semble arbitraire, déloyal, 
soit. Eh bien! je te demande pardon... je te demande 
pardon. 

MADELEINE, avec un geste ver» sa mère. 

Oh! maman 

CLAIRE 

Et quelle chose si terrible ai-je donc découverte? 
Tu aimes... tu aimes... pourquoi t'en cacher? Ce n'est 
pas un crime d'aimer et ce n'est pas une honte, on n'est 
pas maître de son cœur. 

MADELEINE. 

Ce n'est pas ça, tu te trompes, ce n'est pas ça. 
D'abord, je ne l'aime plus, je ne peux plus l'aimer. C'est 
fiai, c'est bien fini, va! 

Elle tombe sur un canapé et éclate en sanglots. 
CLAIRE, venant auprès d'elle. 

Voyons, Madeleine, ma chérie, qu'est-ce qu'il y a? 

MADELEINE. 

Ah! mère, je suis trop malheureuse. Tu ne peux pas 
savoir ce que je souffre. Je te demande pardon, ce n'est 
pas ma faute, je ne voulais pas pleurer, je ne voulais 
rien dire, mais ma vie est brisée. 

CLAIRE, 



A ton âge, comment peux-tu dire ça? 



MADELEINE. 



Oui, brisée, je sais bien ce que je dis... Oh! j'ai mal, 
j'ai mal. Il me semble qu'on serre mon cœur gonflé dans 
ma poitrine et puis qu'on le piétine de façon à en faire 
IV. 12 



134 L'AUTRE DANGER 

une pauvre petite chose... une pauvre petite chose 
écrasée. 

CLAIRE. 

Mais je ne peux pas te laisser ainsi! 

I\L.\DELEINE. 

Tu ne peux rien faire. 

CLAIRE. 

Si, je peux t'entendre, t'écouter. Allons, viens tout 
près de moi, sur mes genoux, comme lorsque tu étais 
toute petite. 

Elle la prend sur ses genoux. 

MADELEINE. 

Je ne peux rien dire... surtout à toi. 

CLAIRE. 

Pourquoi, à moi? 

MADELEINE. 

Parce que tu es ma mère, que j'adore. 

CLAIRE, parlant avec précaution et, pour ainsi dire, à tâtons, comme 
une personne qui marche sans lumière, dans une sombre chambre 
inconnue. 

Oubhe alors que je suis ta mère... dis-toi que nous 
sommes deux femmes et que les femmes sont égales 
dans la souffrance d'aimer... Voyons, parle, je vais 
t'aider... Pourquoi ne peux-tu plus Taimer? L'autre 
soir, tu lui as peut-être dit... je ne sais pas, je cherche, 
n'est-ce pas?... Quelquefois, lorsqu'on a un sentiment 
profond, on se trahit malgré soi... Et puis, dans l'atmos- 
phère de ce bal, dans la joie d'être johe et courtisée, tu 
as peut-être prononcé des paroles significatives... défi- 
nitives... qu'il n'a pas entendues... qu'il n'a pas voulu 
entendre. 

MADELEINE. 

Oh ! non, ça n'est pas ça, au contraire. 



ACTE QUATRIÈME 135 

CLAIRE, comme à elle-même. 

Au contraire, ah! Enfin, ce soir-là, il s'est passé 
quelque chose. Parle, aie un peu de courage. 

MADELEINE. 

Eh bien! voilà... je vais tout te dire, parce que je ne 
peux plus garder ça en moi... ça m'étouiïe. Eh bien! 
voilà! Oh! non, ça n'est pas possible! ça n'est pas pos- 
sible ! 

CLAIRE. 

Madeleine, mon enfant, quoi que ce soit, je t'adjure 
de me le dire. 

MADELEINE. 

Eh bien! voilà, c'est une conversation que j'ai en- 
tendue... des gens qui parlaient... un homme et une 
femme que je ne connais pas. J'étais assise auprès 
d'eux... ils ne savaient pas que j'étais ta fille... 

CLAIRE. 

Oui, oui, et alors? 

MADELEINE. 

Alors, ils ont parlé de toi... et de lui... et ils ont dit 
que tu étais sa... 

CLAIRE. 

Ça n'est pas vrai... ça n'est pas vrai ! 

MADELEINE. 

Mais tu ne m'as pas laissé... 

CLAIRE. 

Ah! j e devine ce qu'ils ont pu dire et j e crois les entendre. 
Je comprends maintenant ton désespoir et ton silence 
et pourquoi tu m'as parlé tout à l'heure, non pas comme 
une fille à sa mère, mais comme une femme à sa rivale ; 
non, je ne suis pas ta rivale. Ma pauvre petite, c'est 
vrai, tu ne sais pas ce qu'est le monde, mais un cruel 
instant t'a suffi pour connaître sa méchanceté, sa légè- 
reté et le ton habituel de ses conversations. 



i36 L'AUTRE DANGER 

MADELEINE. 

Mais ils ont dit ça de toi, maman, de toi ! 

CLAIRE. 

Il n'y a pas de femme qui soit à Tabri de ces insinua- 
tions... de ces calomnies, tu t'en rendras compte plus 
tard. Un homme et une femme sont liés, sont amis, le 
monde en déduit de telles conséquences... 

MADELEINE. 

Mais ces gens-là ne te connaissent pas, tu ne leur as 
rien fait; ils sont donc méchants. 

CLAIRE. 

Non, ils ne sont peut-être pas méchants; ils ont dit 
ça sans y attacher d'importance, ignorant que tu étais 
là et que ce qu'ils disaient ainsi légèrement, retombait 
lourdement sur ton cœur... car tu l'as cru... 

MADELEINE. • 

Non, non, je n'ai pas voulu le croire, c'est-à-dire que 
je ne sais pas... Je voulais oublier ces vilaines paroles, 
mais, malgré moi, je les entendais continuellement, elles 
résonnaient en moi. C'était l'écroulement du plus tendre 
idéal en toi et du plus doux rêve en lui. Ah! ces paroles, 
je les aurais entendues toujours ou plutôt j'en serais 
morte!... oui, morte! 

CLAIRE. 

Ne dis pas ça. 

MADELEINE 

Ah! il n'y a qu'une heure encore, je t'assure que je ne 
tenais pas beaucoup à la vie... Je me rappelle, ce soir- 
là, j'étais si heureuse! Je venais de causer avec lui et, 
pour la première fois, j'avais eu la certitude qu'il m'ai- 
mait. 

CLAIRE. 

Comment ? 



ACTE QUATRIÈME i37 

MADELEINE. 

Oh! il ne me l'a pas dit... il ne m'a pas fait une 
déclaration... il est bien trop délicat pour ça, mais 
tu sais, nous autres femmes, nous ne nous y trom- 
pons pas... ça se sent, ces choses-là; et puis, figure- 
toi, il m'a fait une scène... oui, une scène de jalousie à 
propos d'un imbécile avec qui j'avais dansé... un nommé 
Prabert... Prabert, je te demande un peu... c'est fou. Il 
s'est repris tout de suite, naturellement... N'empêche 
qu'il s'est mis en colère... et j'étais si contente!... Et 
puis, quelques minutes après, il a fallu que ces gens... 
Ah! c'est affreux. Alors, je m'exphquais sa réserve avec 
moi, sa froideur depuis quelque temps et pourquoi il ne 
venait plus si souvent à la maison, comme s'il voulait 
m'éviter, me fuir... Et puis, surtout, cette pensée 
qu'une chose pareille était l'obstacle à mon bonheur. 

CLAIRE. 

Mais tu ne le crois plus, maintenant? 

MADELEINE, Iristement. 

Non, je ne le crois plus. 

CLAIRE. 

Ah! tu ne le dis pas bien. 

MADELEINE, regardant sa mère dans les yeux. 

Non, ça n'est pas vrai, ça n'est pas vrai... Tu me 
l'affirmes... tu me le jures? 

CLAIRE. 

Oui, je te le jure. 

MADELEINE. 

Sur ma vie ? 

CLAIRE. 
Oui, sur ta... (eIIc se reprend et dit :) OU plutÔt SUr ton 

bonheur, car, vois-tu, la vie sans bonheur, ce n'est rien, 
sur ton bonheur... 

MADELEINE. 

Ah! mon bonheur, c'est d'être sa femme! 

12 



138 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Eh bien! puisque tu l'aimes et qu'il t'aime, tu seras 
sa femme... me crois-tu maintenant? 

MADELEINE. 

Oh! oui, maman, je te crois... je te demande pardon. 
Ah! si tu savais quel poids de moins j'ai là. Je respire, 
je revis, je vais bien me porter, je le sens, je te le pro- 
mets. Tu n'auras plus de chagrin à cause de moi, je ne 
te ferai plus jamais pleurer. 

A ce moment, la femme de chambre entre. 
MARIE. 

Madame, c'est M. Freydières qui désire parler à Ma- 
dame. 

CLAIRE. 

Dites à Mme Chenevas de venir... On fera entrer 
M. Freydières quand je sonnerai. 

MARIE. 

Bien, madame. 

Elle sort. 

MADELEINE. 

C'est lui, lui, je ne veux pas le voir... je me sauve. 
Que vas-tu lui dire?... Surtout interroge-le adroite- 
ment... n'aie pas l'air de me jeter à sa tête. Enfin, je 
m'en rapporte à toi. Mon bonheur est entre tes mains. 

CLAIRE. 

Tu peux t'en rapporter à moi. 



SCENE V 
CLAIRE, MADELEINE, MADAME CHENEVAS. 

madame"" CHENE VAS. 

Tu m* as fait demander? 



ACTE QUATRIÈME 139 

CLAIRE. 

Oui, Freydières est là... je voudrais lui parler... em- 
mène Madeleine... reste avec elle. 

MADAME CHENE VAS. 

Oui. 

Elle sort avec Madeleine. Claire reste soûle, en proie aux réflexions 
que l'on devine; puis elle sonne. La femme de chambre introduit 
Frcvdières. 



SCÈNE VI 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 

FREYDIÈRES. 

Bonjour, Claire, comment allez-vous? 

CLAIRE. 

Pas bien, mon pauvre ami, comme vous pouvez le 
penser. 

FREYDIÈRES. 

Gomment va Madeleine, ce matin? 

CLAIRE. 

Mieux, je vous remercie, ou plutôt j'espère qu'elle va 
aller mieux. Ah! je viens de passer deux semaines 
affreuses. J'ai beaucoup réfléchi, il faut môme que je 

vous parle très gravement. (EIIc lui fait sl-ne de s'asseoir.) 

Depuis quelque temps, la vie devient très sombre au- 
tour de moi et, au milieu de trop de soucis de toutes 
sortes, j'ai compris, j'ai senti que je ne devais plus vous 
aimer comme par le passé. Oh! je vous garderai tou- 
jours, vous n'en doutez pas, une grande affection et je 
vous demande de transformer, tous les deux d'accord^ 
en amitié, avec tout ce qu'un tel sentiment peut conte- 
nir de fidélité, de sécurité, de dévouement et aussi de 
souvenirs, un autre sentiment qui comporte, lui, bien 



i40 L'AUTRE DANGER 

des tourments et des remords et... peut-être des dé- 
sastres! Une telle proposition de ma part vous sur- 
prend ? 

FREYDIÈRES. 

Je Tavoue, mais comment un tel changement?... 

CLAIRE. 

Je ne suis plus la femme que vous avez connue. Oui, 
j'ai cru jusqu'ici que l'amour était tout... j'ai été im- 
prudente, jalouse, sensuelle, exclusive, passionnée, 
mais, voyez- vous, il y a tout de même d'autres choses... 
je m'en aperçois bien aujourd'hui, et il a suffi que Made- 
leine tombât malade pour que je me croie punie en elle 
et que mes sentiments envers vous se soient transfor- 
més. Vous avez été pendant cinq années, Jacques, ma 
seule raison de vivre... vous resterez, quoi qu'il arrive, 
celui que j'aurai uniquement aimé. D'ailleurs, il parait 
que vous partez? C'est seulement tout à l'heure et par 
Etienne que j'ai appris cette nouvelle. 

FREYDIÈRES. 

Ne vous en offensez pas : tous ces jours-ci, je n'ai 
pu vous parler, au milieu de vos inquiétudes. D'ailleurs, 
la date de mon départ n'était pas absolument décidée; 
mais, en effet, je quitte Paris après-demain. 

CLAIRE. 

Oui, vous partez, parce que vous ne m'aimez plus. 

FREYDIÈRES. 

Glaire, pourquoi dites-vous cela? 

CLAIRE. 

Parce que je veux venir au secours de votre faiblesse, 
au-devant de votre pitié. Il y a longtemps que j'ai 
senti que vous vous détachiez de moi et, si j'ai parlé la 
première, c'est pour vous faciliter le triste devoir de 



ACTE QUATRIÈME 141 

parler à votre tour... Ne m'épargnez donc pas... Soyez 
franc et fort... Mais vous pleurez! 

FREYDIÈRES. 

Oui, je pleure... je pleure sur vous et de la peine que 
je vous fais, car je n'ai pas été dupe de votre ruse géné- 
reuse. 

CLAIRE. 

Non, vous n'avez pas été dupe, mais vous n'avez pas 
protesté, vous n'avez pas crié vers moi. Alors, pleurez, 
vos larmes sont un aveu. Vous ne m'aimez plus, ce 
n'est pas votre faute... je ne vous en veux pas... Je vous 
plains, au contraire, vous êtes malheureux. Il se passe 
en vous un drame poignant, car, non seulement 
vous ne m'aimez plus, mais vous en aimez une autre. 

FREYDIÈRES. 

Je vous jure... 

CLAIRE. 

Vous en aimez une autre et c'est ma fille... 

FREYDIÈRES. 

Non, Claire, vous vous trompez. 

CLAIRE. 

Ah! tant pis alors, parce qu'elle vous aime et, ce 
qui est plus grave, elle a pu croire que vous l'aimiez. 

FREYDIÈRES. 

Je ne le lui ai jamais dit! 

CLAIRE. 

Ah! tu vois bien. Eh bien! c'est ce que je voulais sa- 
voir. Tu n'es qu'un misérable. C'est monstrueux, ce 
que tu as fait là... ça n'a pas do nom. Je comprends que 
tu aies assez de moi... au bout de cinqans,je ne te plais 
plus, cinq ans, c'est déjà très beau et je n'ai pas à me 
plaindre. Je t'ai donné tout mon cœur et toute ma chair, 
tu n'en veux plus, soit! Je comprends que tu sois las de 



142 L'AUTRE DANGER 

Tadultère et de ses complications, de ses précautions et 
de ses gênes. Je comprends que tu désires une maî- 
tresse libre; je me rends compte aussi que tu arrives à 
rage où un homme sent le besoin d'avoir un foyer à soi- 
Je comprendrais que tu me quittes pour te marier, 
que tu choisisses une jeune fille, c'est dans l'ordre, mais 
pas ma fille, ah! non, pas celle-là! Elle aurait dû t'être 
sacrée entre toutes, tu n'aurais même pas dû l'effleurer 
d'une pensée, et tu y as pensé pourtant ! 

FREYDIÈRES. 

Vous vous égarez, Claire... mais quels projets me 
prêtez-vous donc? Vous me parlez comme si j'avais 
voulu ce qui arrive; mais je ne sais comment ce senti- 
ment est né en moi... en vérité, je ne le sais pas. Mais 
songez donc que je la voyais sans cesse; alors, de vivre 
continuellement auprès d'elle, c'était une épreuve dan- 
gereuse. J'ai été séduit, malgré moi, oui, malgré moi, 
par ce charme mystérieux de la jeune fille et qui, chez 
Madeleine, est tout-puissant parce qu'il est fait d'inno- 
cence véritable. Et puis, on ne se méfie pas, on pense 
qu'un si doux parfum ne vous enivrera pas : il vous 
enivre pourtant et l'on en est tout imprégné. Je ne me 
rendais pas compte de ce qui se passait en moi... tout 
ce que je vous dis là, je ne me le formulais même pas. 
Il n'y a encore pas bien longtemps, je la considérais 
comme une enfant, comme la petite fille que j'avais 
connue, et ce n'est que du jour où j'ai senti le trouble 
qu'elle éprouvait auprès de moi que j'ai compris la 
nature du charme que j'éprouvais auprès d'elle, et son 
amour m'a révélé le mien. Alors, j'ai voulu fuir, j'ai 
voulu ne plus revenir dans cette maison et, la pre- 
mière, rappelez-vous, vous vous êtes alarmée de mon 
absence. Il n'y a donc pas eu préméditation, de ma part 
ni trahison envers vous. Je ne me suis pas fait aimer 
d'elle, je ne lui ai jamais dit une parole d'amour. Je ne 
me défends ni ne m'accuse : je vous expHque sincè- 
rement... 



ACTE QUATRIÈME 143 

CLAIRE. 



Cruellement... 

FREYDIÈRES. 

C'est la même chose, je vous explique ce qui s'est 
passé en moi, et vous devez me croire, Claire, je vous 
en supplie... vous devez m? croire : la preuve, c'est que 
j'ai décidé ne ne plus la revoir. 

CLAIRE. 

Je vous crois... je vous crois... mais ce n'en est pas 
moins horrible pour moi. Songez donc... vous deux, 
vous deux, et je ne puis rien dire. C'est vous, c'est vous 
qui me donnez un coup de couteau dans le cœur, et 
c'est elle, ma fille, qui me bâillonne pour que je ne crie 
pas. Vous m'assassinez tous les deux! 

Elle éclate en sanglots. 

FREYDIÈRES. 

Claire, écoutez-moi. 



Oh! laissez-moi, laissez-moi, ne me dites plus rien. 
J'avais résolu d'être plus vaillante, mais c'est plus fort 
que moi. Je ne vous en veux même pas. Je ne suis pas 
jalouse de ma fille, n'est-ce pas? J'ai eu tort de vous 
attirer ici et d'organiser votre intimité dans cette mai- 
son. J'aurais dû prévoir qu'un jour Madeleine aurait 
dix-huit ans, mais on ne pense jamais à cet autre dan- 
ger, et que vous retrouveriez en elle, on dit qu'elle me 
ressemble, votre premier et jeune amour en moi. Oh! 
ne protestez pas, si vous saviez comme tout m'est égal, 
maintenant. Je ne tiens plus à rien... une heure comme 
celle-ci vous vieillit plus que vingt années. Désormais, 
je serai plus que vieille, je me survivrai. Mais il ne s'agit 
déjà plus de moi. 11 s'agit de ma fille. Qu'allez-vous 
faire ? 

FREYDIÈRES. 

Je vous l'ai dit : je vais partir et je ne la reverrai plus. 



144 L'AUTRE DANGER 

CLAIRE. 

Je ne peux pas annoncer ça à Madeleine. 

FREYDIÈRES. 

Vous n'avez rien à lui annoncer. 

CLAIRE. 

Elle sait que vous êtes là et, après l'explication que 
je viens d'avoir avec elle... 

FREYDIÈRES. 

Une explication? 

CLAIRE. 

Oui, je viens d'apprendre tout à l'heure et d'elle- 
même pourquoi, l'autre soir, elle était partie, boulever- 
sée, de chez les Ernstein. Elle m'a avoué que, ce soir-là, 
elle avait surpris une conversation qui lui a révélé notre 
liaison... Comprenez-vous? 

FREYDIÈRES. 

Oh! Et alors ?j 

CLAIRE. 

Alors, je lui ai crié que ce n'était pas vrai; je le lui ai 
juré sur sa vie, sur son bonheur et, pour faire un tel 
serment, je n'ai pas hésité, je vous assure. 

FREYDIÈRES. 

Vous avez bien fait... vous avez bien fait... 

CLAIRE. 

J'ai bien fait, n'est-ce pas? 



Oui. 

CLAIRE. 

J'ai été plus loin et pour que, malgré ce serment, il ne 
subsistât plus aucun doute en elle, puisqu'elle vous 



ACTE QUATRIÈME U5 

aime et que vous Taimez, je lui ai dit qu'elle serait 
votre femme. 

FREYDIÈRES. 

Comment! Vous voudriez que j'épouse Madeleine? 
Voyons, Claire, vous n'y pensez pas... c'est impos- 
sible... je ne veux pas... je ne peux pas... Et c'est vous 
qui me proposez ça, mais vous n'avez donc pas réfléchi? 
Vous n'avez donc pas songé à la situation épouvan- 
table qu'une telle solution créerait entre nous? 

CLAIRE. 

Il ne s'agit pas de nous, il s'agit de Madeleine; elle 
ignorera, c'est l'essentiel. 

FREYDIÈRES. 

Mais supposez que, plus tard, elle apprenne la vérité, 
elle aura le droit de vous reprocher d'avoir installé son 
bonheur sur une complicité. 

CLAIRE. 

Sur un sacrifice. 

FREYDIÈRES. 

Votre sacrifice vous aveugle sur la qualité delà réso- 
lution que vous prenez. 

CLAIRE. 

Et puis, lorsqu'une femme a auprès d'elle un homme 
qui peut la défendre, il y a des choses qu'on ne vient 
pas lui dire. Le monde n'est pas brave. 

FREYDIÈRES. 

Ah! puisque vous en parlez, comment vous jugera- 
t-il le monde? Il dira que vous avez donné cyniquement 
votre amant à votre fille et il sous-entcndra, de notre 
part, dans une toile union, les plus vils arrangements. 

CLAIRE. 

II ne sauvera pas ma fille, le monde. Donc, peu m'im- 
porte ce qu'il dira. J'ai juré à Madeleine que je n'avais 
IV. 13 



]i6 L'AUTRE DANGER 

pas été votre maîtresse, je lui ai promis qu'elle serait 
votre femme, nous sommes engagés vis-à-vis d'elle. 

FREYDIÈRES. 

Vous êtes engagée, vous, mais pas moi. 

CLAIRE. 

Nous sommes solidaires. 

FREYDIÈRES. 

Voyons, voyons, Claire, une chose pareille est im- 
possible, n'est-ce pas? Nous la discutons là, comme 
deux ennemis, comme deux adversaires. C'est affreux ! 
Unissons-nous, au contraire... Cherchons ensemble. Il 
ne manque pas de raisons à donner à Madeleine. Oui, 
c'est vrai, notre amour sombre désespérément dans 
des circonstances effroyables ; mais nous devons rester 
deux amis, deux amis tendres et désolés. Je vous ai 
aimée, Claire, je vous ai aimée... je suis torturé moi 
aussi, et je souffre et je pleure... Tout le déchirement 
des séparations est en moi; mais, du moins, ne faisons 
pas avec des fleurs de deuil un bouquet de fiançailles. 
Ah ! croyez-moi, votre sacrifice est inutile, ce n'est pas 
le bonheur de Madeleine que vous avez décidé. 

CLAIRE. 

Pourquoi? 

FREYDIÈRES. 

Parce que le bonheur est plus exigeant, parce qu'en 
admettant même qu'elle ne sache jamais rien et que sa 
foi en vous ait chassé tous ses doutes, vous seriez tou- 
jours impUcitement, mystérieusement, auprès de nous, 
entre nous ; son instinct de femme devinerait votre pré- 
sence errante et son cœur serait plein d'angoisse. Non, 
je vous le jure, nous ne serions pas heureux. 

CLAIRE. 

Ah ! ne dites donc pas ça ! J'étais déjà auprès de vous, 
entre vous, et pourtant vous vous êtes aimés. Mais si 



ACTE QUATRIÈME 147 

cette porte s'ouvrait en ce moment et si Madeleine en- 
trait, la clarté d'un beau jour entrerait avec elle; vous 
ne regarderiez plus dans le sombre passé, et tout le 
bonheur vous apparaîtrait certain et désirable. 

FREYDIÈRES. 

Je n'en sais rien... c'est peut-être vrai... tout est pos- 
sible; mais je ne veux même pas y songer... je ne veux 
pas vivre en vous sachant enterrée vivante. Non, non, 
Claire, écoutez-moi : je suis prêt à tout, je m'en irai 
pour toujours; je disparaîtrai complètement, s'il le 
faut... je recommencerai ailleurs, n'importe où, une 
autre vie, mais pour Madeleine, ce sera comme si 
j'étais mort. 

CLAJRE. 

Alors elle dira : c'était donc vrai ! 

FREYDIÈRES. 

Mais non, dites-lui qu'elle s'est trompée, que je ne 
l'aime pas, car enfin je ne lui ai jamais rien dit qui l'au- 
torise... 

CLAIRE. 

Votre accès de jalousie, l'autre soir, a éclaté devant 
des yeux clairvoyants... ou alors, il fallait être plus 
maître de vous. 

FREYDIÈRES. 

Ah! pourquoi ai-je connu Madeleine? Ahî oui, vous 
avez eu tort de m'attirer chez vous et j'ai eu tort de ne 
pas résister. Alors, votre fille a grandi aupr^^s de nous, 
dans l'influence éparse de notre amour, dans l'atmos- 
phère contagieuse de l'adultère et, de compromissions 
en compromissions, nous en arrivons aujourd'hui à dis- 
cuter, à oser discuter une infamie, une sorte d'inceste, 
un véritable crime. 

CLAIRE. 

Combien de drames intérieurs se déroulent autour de 
nous dont nous ignorons les dénouements silencieux... 



U8 L'AUTRE DANGER 

FREYDIERES. 

Et hypocrites... 

CLAIRE. 

Et douloureux! 

FREYDIERES. 

La douleur n'est pas une excuse. 

CLAIRE. 

Mon excuse, c'est que, depuis quinze jours, j'assiste 
à l'agonie de mon enfant et qu'il n'y a que ce moyen de 
la sauver. 

FREYDIERES. 

Vous êtes hypnotisée, en ce moment, par cette idée 
que votre fille peut en mourir et cette idée-là vous cache 
tout le reste; mais elle a dix-huit ans... dix-huit ans! 
c'est-à-dire toute la vie devant elle pour oublier... et 
elle oubhera. 

CLAIRE. 

Et si elle n'est pas de celles qui oublient; n'y eût-il 
qu'une chance pour qu'elle en mourût, c'est cette 
chance-là que nous devons conjurer. 

FREYDIERES. 

Ah ! tenez, vous auriez mieux fait de lui dire la vérité. 

CLAIRE. 

C'est dans les romans qu'on dit la vérité ; mais, dans 
la vie, lorsqu'un hasard la découvre, on tâche à la 
recouvrir, pour ne pas provoquer des malheurs irrépa- 
rables ! 

FREYDIERES. 

Mieux vaut la vérité pourtant, avec toutes ses con- 
séquences, qu'un tel désordre. 

CLAIRE. 

Vous auriez donc voulu que je dise la vérité à Made- 
leine ? 



ACTE QUATRIEME U9 

FREYDIÈRES. 

Oui... cent fois oui! 

CLAIRE. 

Ah! vous ne parleriez pas ainsi si vous l'aviez vue, 
si, comme moi, vous aviez tenu dans vos bras une 
malheureuse enfant pâle et tremblante, si, comme moi, 
vous aviez lu dans ses yeux anxieux la terreur de ma 
faute et la honte de son amour souillé ! Vous compren- 
driez que je n'aie pas eu le courage, la cruauté de lui 
dire la cruelle vérité... oui, j'ai tout promis, j'ai tout 
juré, parce qu'au-dessus de la vérité, il y avait sa can- 
deur et sa fragihté... parce qu'avant tout, il y a la 
pitié... et, puisque vous parlez de crime, le véritable 
crime eût été de frapper, mortellement peut-être, une 
innocente, entendez-vous, une innocente. Si vous ne 
pensez pas ainsi, annoncez vous-même à Madeleine 
votre résolution ; dites-lui que vous partez et que vous 
ne reviendrez plus. Si vous avez décidé que là est votre 
devoir, prenez-en devant elle toute la responsabilité, et 
épargnez-moi du moins les tortures d'une nouvelle 
explication avec mon enfant. D'ailleurs, je ne pourrais 
plus... je suis à bout de forces... je vais la faire appeler 
et vous lui parlerez. 

Elle va sonner. 

FREYDIÈRES. 

Vous n'y pensez pas, Claire, que faites- vous là? 

CLAIRE. 

Il le faut. 

La femme de chambre entre. 

MARIE. 

Madame a sonné. 

CLAIRE. 

Dites à Mademoiselle de venir. 

MARIE. 

Bien, madame. 

Elle sort. 

13. 



150 L'AUTRE DANGER 

FREYDIERES. 

Gomment voulez- vous que je lui dise?.... 

CLAIRE. 

Je ne sais pas... vous trouverez sans doute les rai- 
sons que je n'ai pas su trouver. 



SCÈNE VII 
CLAIRE, FREYDIERES, MADELEINE. 

MADELEINE. 

Tu m'as fait demander, maman ? 

CLAIRE. 

Oui, ma chérie, Freydières voudrait te parler. 

MADELEINE, souriant. 
Ah! (Puis voyant le trouble de Freydières.) GommO VOUS 

me regardez ! vous me trouvez changée, n'est-ce pas ? 
J'ai été très malade, vous savez, très malade. 

FREYDIERES. 

Je le vois bien... je le vois bien. 

MADELEINE. 

Mais vous m'effrayez! Vous avez l'air de ne pas me 
reconnaître; je suis donc changée à ce point-là? Ah! je 
ne dois pas être très joHe et je ne suis guère coquette 
pour paraître devant vous avec une figure pareille. 
Mais vous avez à me parler? 

FREYDièRES, avec un grand effort. 

Oui, je viens vous dire adieu. 



Comment, adieu? Vous partez? 



I 



ACTE QUATRIEME 151 

FREYDIÈRES. 

Oui, jr pars. 

MADELEINE. 

Pourquoi me dites-vous adieu et non pas au revoir? 
Vous partez donc pour toujours... Je ne vous reverrai 
plus... Je ne vous reverrai plus... 

Ses yeux se remplissent de larmes; elle est sur le p.-iiu de tomber. 
FREYDIÈRES, s'élançant vers elle. 

Non, non, Madeleine, je reviendrai... je reviendrai... 
Je suis obligé de partir... Lorsque j'ai pris cette déci- 
sion, votre more ne m'avait pas encore pari-; je ne con- 
naissais pas encore vos sentiments... mais s'ils n'ont 
pas changé... à mon retour... 

MADELEINE. 

Voici ma main, mon grand ami, quoi qu'il arrive, 
mes sentiments à moi ne changeront jamais. (Eiie va se 

jeter dans les bras de sa mère, puis, très troublée, elle dit :) J ai 

laissé tante AUce très inquiète... j'ai promis de la. 
rassurer... je vais la chercher. 

Elle sort. 



SCÈNE YIII 
CLAIRE, FREYDIÈRES. 

FREYDièRES. 

Vous avez raison... c'est dans les romans qu'on dit 
la vérité... Quand j'ai vu cette enfant... Mais vous, 
qu'allez- vous devenir? 

CLAIRE. 

La vie est finie pour moi, elle continue pour vous. 
Vous oublierez et je me résignerai. 



152 L'AUTRE DANGER 

FREYDIÈRES. 

Tout de même, notre part n'est pas égale. 

CLAIRE. 

Vous savez bien qu'en amour, c'est toujours la 
femme qui expie. 

FREYDIÈRES. 

Je vous vénère. 

CLAIRE. 

Je suis une malheureuse. 

Elle pleure silencieusement pendant que le rideau tombe lentement. 



Rideau. 



LE RETOUR 

DE JÉRUSALEM 

COMÉDIE EN QUATRE ACTES 



Représentée pour la première fois, sur le théâtre du Gymnase, 
le 3 décembre 1903. 



PRÉFACE 



On avait dit et écrit tant de choses^ à cause de ce Retour 
de Jérusalem, qu'au lendemain de la première repré- 
sentation^ plusieurs personnes m'ayant sollicité de 
donner mon avis^ je leur répondis que j'examinerais 
dans une préface^ quand la pièce serait imprimée^ les 
dii^erses objectioTis que l'on avait pris la peine de me 
faire. J'aurais du dire simplement à ces personnes : 
« Ma pièce est fort bien jouée et^ si je me suis trompé^ 
tout ce que j'écrirai sur ce que j'ai voulu faire ne fera 
pas que je l'aie fait. » 

Pourtant^ comme il ne s'agissait pas, da?is cette 
comédie, d'une aventure purement passionnelle, d'une 
histoire d'amour de tout repos {l'adultère, ainsi que l'a 
spirituellement formulé M. Francis Chevassu, n'est-il 
pas, au théâtre et à la ville, ce qui nous divise le moins?) 
comme j'avais aborde, au contraire, une des questions 
qui, à l'heure actuelle, semblent nous diviser le plu^, je 
pensais que des explications étaient nécessaires. Je 
m'imaginais avoir beaucoup de clioses à dire, moi aussi. 
C'est pourquoi je ne balançai pas à prendre cet engage- 
ment d'une préface. 



456 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

En relisant la critique du Retour de Jérusalem, plu- 
sieurs arguments auxquels j'amis résolu de répliquer^ 
m' apparaissent aujourd'hui sans réplique, en ce sens 
qu'ils tombent d'eux-mêmes et me trouvent dans le plus 
grand calme d'esprit. J'ai peut-être attendu un trop long 
temps; mais, d'un autre côté, comment répondre aux 
gens qui prophétisent : « La pièce n'intéressera pas le 
public; elle n'aura pas vingt représentations? » // fau- 
drait être bien outrecuidant pour dire à l'avance : 
« Messieurs, votre erreur est grande; ma pièce aura cent 
représentations, peut-être davantage, puisque c'est à 
cela que vous jugez la valeur d'une œuvre dramatique. » 
Ce n'est qu'avec le temps que l'auteur peut répondre, 
modestement. 

Il est des arguments plus estimables. Avant de les 
discuter, j'avertis le lecteur que cette pièce est imprimée 
telle qu'elle fut représentée le soir de la répétition géné- 
rale. J'ai conservé la scène de Judith et de Lazare qui, 
ce soir-là, terminait le troisième acte et qui fut supprimée 
entre la répétition générale et la première représenta- 
tion. Plusieurs personnes ont regretté cette scène. Elles 
ne l'ont pas regrettée plus que moi. Voilà qui fera 
sourire. « Comment, pensera-t-on, n'étiez-vous pas le 
maître de votre œuvre? Si vous aviez écrit cette scène, 
apparemment c'est que, dans votre pensée, elle était né-- 
cessaire à la signification, à la compréhension de votre 
comédie; sans doute elle développait, de la façon que 
vous désiriez, les caractères de Judith et de Lazare; elle 
concourait à l'ensemble, à l'harmonie, à l'équilibre sur- 
tout que vous aviez voulu... Ou bien était-elle si inutile 
que, du jour au lendemain, son inutilité vous soit brus- 



PRÉFACE 157 

quement apparue?... Ou bien avez- vous cédé à d'occultes 
pressions?... à moins qu'une force majeure^ les pouvoirs 
publics... » 

Hélas! que tout cela est vrai. Je trouvais et je trouve 
encore cette scène nécessaire; les pouvoirs publics ne 
sont pas intervenus^ et^ pourtant.^ elle a été supprimés., 
pour des raisons que je dirai tout à l'heure. 

Quoi qu'il en soit, je présente aujourd'hui au public 
cette pièce^ telle qu'elle fut écrite. Est-ce une pièce par- 
tiale ou impartiale? 

Sur ce point les avis sont partagés. 

« Impartiale^ admirablement impartiale/ » affirme 
celui-ci à qui la pièce a plu. 

■ « Partiale^ aveuglément partiale/)) soutient celui-là à 
qui elle a déplu. 

Tandis qu'un troisième constate l'impartialité et la 
blâme : 

« Nous ne demandons pas à l'auteur d'être impar- 
tial; mais, de juger et de témoigner... Nous voulons 
qu'il marque ses préférences; il n'est pas libre de n'avoir 
pas son opinion à lui et de ne pas la défendre âprement. »> 

Cependant un quatrième hausse les épaules : 

« Ni partiale j ni impartiale, mes bons amis, mais pru- 
dente, oh/ que prudente/)) {La chèvresémiteetlechouaryen.) 

Et voilà une pièce fugée comme l'habit d'Arlequin, 
rouge pour le cardinal, verte pour le perroquet et jaune 
pour le serin. Les presbytes la grandissent, les myopes 
la rapetissent, les aveugles la nient. Elle est antisémite, 
philosémite; elle est courageuse, elle manque de générosité; 
elle est inopportune, elle vient à son heure; cest une 
œuvre saine, c'est une mauvaise action. Quoi, tout cela 
IV. 14 



158 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

à la fois? C'est beaucoup, c'est trop ou ce n'est pas assez. 
Devant tant d'affirmations contraires, comment un au- 
teur s'y reconnaîtrait-il? Il ne sait vraiment plus ce 
qu'il a fait. 

Eh bien, je dis que cette pièce fut écrite avec un si?i- 
cère effort d'impartialité et même, quand elle fut ter- 
minée, je l'ai lue à des personnes que j'ai choisies aux 
deux pôles de l'opinion; malgré cela, d'une parfaite 
probité : il y a d'honnêtes gens partout. Ces personnes 
la trouvèrent juste et modérée et jugèrent que des vérités, 
bonnes ou mauvaises à entendre, y étaient dites de part et 
d'autre. Et puis, le directeur qui montait la pièce, l'in- 
telligente comédienne qui en créait le principal rôle et 
l'aimait, ceux qui, en haut lieu, avaient pris connais- 
sance du Retour de Jérusalem avant d'en autori» 
ser les représentations^, tout cela me confirmait dans li 
certitude que je n'avais pas fait délibérément œuvre d'an- 
tisémitisme. J'étais bien tranquille sur ce point, et je 
l'eusse été encore davantage, si j'avais pu soupçonner 
ce que certaines insinuations m'ont depuis révélé, à 
savoir que, moi-même, j'étais juif. Car, chose singu- 
lière, dès qu'on les étudie d'un peu près, les israélites 
veulent que l'observateur soit un coreligionnaire, comme 
s'il n'y avait qu'un des leurs pour les si bien connaître, 
et les trahir. 



1. Rappelons que cette autorisation a fait lever, peu de temps 
après, l'interdiction qui pesait sur Ces Messieurs de M. Georges 
Ancey, et Décadence de M. Albert Guinon. On a même dit à ce 
propos que l'interdiction de Décadence avait servi Le Retour de 
Jérusalem, en ce sens que, si l'on eût interdit cette dernière 
pièce, c'était déclarer qu'il n'était pas permis de parler des israé- 
lites. De sorte que, si je dois quelque chose à mon confrère et 
ami, Albert Guinon, je suis heureux de le lui avoir rendu. 



PHÉFACE 159 

Mais c'est en vain que l'auteur protestera de l'honnê- 
teté de ses intentions ^ elles ne seront jamais réputées 
pour le fait. Or, le fait, c'est la façon dont le public a 
pris la chose : il l'a prise dans un sens défavorable aux 
juifs, c'est incontestable. 

C'est que, pour une telle pièce, il y a dans une salle 
une majorité de spectateurs quisoulignent pardes applau- 
dissements frénétiques tout ce qui est contre les juifs, et 
s'abstiennent d'approuver bruyamment tout ce qui est 
en leur faveur; tandis que l'autre partie n'accepte ni ce 
qui est contre eux, ni ce qui est pour eux. Aux premiers 
on a beau dire : les juifs sont intelligents, instruits, 
travailleurs, persévérants, tenaces, solidaires; ils ont 
le sens du réel, la raison les guide; ils ne s'encombrent 
pas de préjugés; Us ignorent la sensiblerie et la senti- 
mentalité qui sont les mauvaises herbes du senti- 
ment, comme la sensibilité en est la fleur. Le public 
répond à peu près comme cette femme à qui l'on van- 
tait les mérites d'une autre femme : « C'est pos- 
sible, disait-elle, mais elle a toutes les qualités que je 
n'aime pas et aucun des défauts que j'aime. » Tout 
est là; car Michel n'a pas que les qualités de sa race, 
il en a aussi les défauts. Ce n'est pas un héros, et pré- 
cisément, je n'ai pas voulu qu'il fût un héros. Il est plein 
de contradictions : inquiet, hésitant et, pourtant, dé- 
cidé; faible et énergique, tour à tour; accessible à la pitié 
et capable de cruauté; anarchiste et traditionaliste, pa- 
triote et utopiste, âme frontière, en un mot. Il croit à la 
nécessité d'une morale, et il passe outre. Il abandonne 
sa femme et ses enfants, et sa conscience est obscurcie et 
éclairée à la fois par le remords. Il ne parvient pas à 
mettre d'accord sa sensibilité et sa logique, son cœur et 



160 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

sa raison^ son individualisme et son altruisme^ son reçe 
et la réalité. 

D'aucuns l'en ont jugé sévèrement^ Vont trouvé pleutre 
et veule; on l'a même appelé^ si je ne me trompe^ pignouf 
et mufle. Mais cela ne prouve rien^ pas plus que de 
traiter Judith d'hystérique et de folle. Injurier n'est pas 
définir. Plusieurs^ au contraire, ont reconnu le type 
que j'avais voulu dépeindre : le Français moderne., 
d'assez juste milieu., de conscience moyenne. Arrêtons- 
nous donc un peu sur ce Michel, puisqu'il représente 
l'élément aryen. 

Il n'est pas invraisemblable que l'action se déroule 
entre les années 1898 et 1900 \ et qu'au moment où elle 
commence, Michel Aubier ait 36 ou 37 ans. Fils de la 
bourgeoisie, d'une bourgeoise aisée, mais assez récente 
et très près du peuple {grand-père quarante-huitard, 
oncle dans la Commune), à son âge il a déjà vu bien des 
choses. Il a vu la fin de l'Empire, les fêtes du Ib août et 
les barricades, les crinolines et les blouses blanches; puis 
des régiments ont défilé sur les boulevards, tandis que 
la foule criait : A Berlin ! et ce qui l'a frappé, c'est qu'il 
était permis de chanter La Marseillaise. // l'a chantée. 
Il a vu son père pleurer au lendemain de Sedan; la Ré- 
publique a été proclamée; il s'est trouvé enfermé dans 

1, Cette hypothèse suppriraerait deux répliques, au cours de la 
pièce : l'une, au piemier acte, quand Michel parle de sa sœur 
religieuse; l'autre, au troisième acte, quand l'oncle Emile fait 
allusion à la guerre du Transvaal, qui éclata au lendemain de la 
Conférence de La Haye. 

Comme, étant donné l'état des esprits, je n'ai pas situé la pièce 
à son moment véritable, me privant ainsi d'arguments qui nais- 
saient de ce moment même, je n'ai pas cru devoir me priver des 
arguments que me fournissaient des événements plus récents. 



PRÉFACE 161 

Paris assiégé; la paix fut enfin signée. Et, un soir de 
printemps, sur les collines fleuries entourant la petite 
cille de banlieue où ses parents s'étaient réfugiés, il a 
vu dans le ciel, du côté de Paris, une grande lueur rouge, 
et on lui a dit que c'étaient des palais et des monuments 
qui brûlaient. 

Et ce fut, sous forme d'images impressionnantes 
pour un petit garçon, Vannée terrible. 

On Va mis au lycée. Il enviait les grands qui, deux 
fois par semaine, sous le commandement de vrais ser- 
gents, faisaient Vexercice. Le professeur d'allemand, 
jusque-là tourné en ridicule et sa?îs autorité, devenait 
un personnage redoutable, muni de pouvoirs discré- 
tionnaires. C'était V œuvre de relèvement qui commençait. 
Il donnait cinq francs sur ses économies pour la libéra- 
tion du territoire, et les poésies de Paul Déroulède V en- 
flammaient. On lui montrait, sur la carte de France, 
un petit coin, en haut, à droite, toujours teinté en cou- 
leur de deuil {la tache noire!) et il pensait à la revanche. 

On flétrissait la corruption de V Empire. C'est vers 
cette époque que M. Jules Simon, minisire de V Instruc- 
tion publique, couronnant une rosière à Puteaux, ter- 
minait ainsi un long discours sur les vertus domestiques : 
« Le règne des voleurs et des courtisanes est passé/ y> Pa- 
roles imprudentes. 

C'étaient les jeunes années de la troisième RépU' 
blique. En lisant sur tous les monuments ces trois mots : 
Liberté, Égalité, Fraternité, Michel s étonnait qu'il y 
eût encore des riches et des pauvres, des patrons et des 
ouvriers, des gens qui mouraient de faim, d'autres qui 
assassinaient, et trois classes dans les wagons de che- 
mins de fer, comme avant ! C'est que les enfants pren- 

14. 



162 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

nent les mots au pied de la lettre^ et n'acceptent pas les 
contradictions et les désordres que les hommes acceptent. 

Les contradictions le froissaient de toutes parts. On 
lui recommandait de prier Dieu, et ses parents ne 
priaient pas. Son père n'aimait pas les prêtres. 

Il aidait des petits camarades israélites; mais il ne 
remarquait aucune différence entre eux et lui^ si ce 
n'est que le jeudi et le dimanche, ils demeuraient à 
l'étude, tandis que lui allait à la messe. Peut-être, lors- 
qu'il faisait avec l'un d'eux, de ces échanges que font les 
écoliers, à la façon des sauvages, du sucre d'orge contre 
des plumes, ou du papier à lettres contre des pastilles 
de menthe, s'apercevait-il, après coup, qu'il n'avait pas 
conclu un marché avantageux, ce qui ne V empêchait pas 
d'ailleurs, à la première occasion, de recommencer. 

Michel grandit sous la présidence de M. Thiers et du 
maréchal Mac-Mahon. Il apprend la formation des 
nouvelles dénominations politiques, avec la terminaison 
iste qui marque le respect, et la terminaison ard qui 
marque le mépris. Quand arrive le 16 mai, il comprend 
que la République est en danger. Il lit les journaux et 
l'Histoire de la Révolution, fait des rapprochements entre 
les hommes de 11 et ceux de 89, et plus d'un, parmi les 
363, prend à ses yeux les allures de tel député du Tiers. 
La République est sauvée ! Michel n'attendait que cela 
pour passer son baccalauréat. Il le passe. 

Au Quartier-Latin, comme toute la jeunesse bour- 
geoise de cette époque, il est ardemment républicain. Il 
se réjouit de la première expulsion des Jésuites, il se 
réjouit de la première amnistie. Les premières fêtes 
du 14 juillet l'enivrent; tous les cœurs sont gonflés d'es- 
poir; dans les rues pavoisées et illuminées, il communie 



PRÉFACE 163 

¥èritahlement avec le peuple^ rit, chante, crie et danse 
avec lui. Non, la République ne pouvait pas être plus 
belle sous l'Empire ! Liberté, Égalité, Fraternité, vous 
n*êtes donc pas de vains noms? 

Michel fait son volontariat. Le régiment n'est pas cette 
grande famille qu'il était si disposé à aimer. Le colonel, 
le père du régiment, lui fait l'effet d'un parent éloigné; 
les commandants et les capitaines, de cousins à la mode 
de Bretagne. L'indifférence des officiers le chagrine et le 
décourage; la grossièreté et la vénalité des gradés infé- 
rieurs l'indignent. Sa véritable parenté, c'est avec les 
pauvres et simples soldats, ses frères d'armes, frères 
ctennui morne aussi, d'exercices monotones, de corvées 
répugnantes et stupides, de punitions arbitraires. C'est 
qu'en temps de paix, la logique et la discipline, l'hon- 
neur militaire et la dignité de V homme se livrent des 
combats, parfois meurtriers. Cette grande école d'abné- 
gation et de devoir est pleine, elle aussi, de contradictions. 

Peut-être a-t-il connu, dans son régiment, ce maré- 
chal des logis, joli garçon, et que les femmes aidaient, 
toujours couvert de dettes cependant, et qu'on faisait 
régulièrement sortir de prison, pour escorter le dra- 
peau, dans les grandes occasions, parce qu'il avait 
bon air à cheval et belle tournure militaire? 

Mais les contradictions ?i' étaient-elles pas en lui- 
même? Certes, il n'aimait pas ce métier, et pourtant, 
certains jours de revue, lorsque, dans la grande cour 
du quartier, au son des trompettes rageuses, le régiment 
défilait devant l'aigrette blanche du colonel, entouré de 
son état-major aux plumes tricolores, il oubliait ses ran- 
cœurs, et un frisson d'héroïsme parcourait tout son être. 

Il y avait, parmi les volontaires, de jeunes israélites; 



164 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

mais sous le képi et la veste^ n'étaient-ils pas sem- 
blables à lui? Si, dès leur arrivée, il avait reconnu chez 
eux une ardeur à se lier qu'on pouvait prendre pour de 
la familiarité, ou réciproquement, une aptituie spé- 
ciale à couper aux corvées, un flair plus subtil à décou- 
vrir le sous-off qui accepte à dîner, un savoir-faire 
plein de rondeur dans ces légères transactions, là se 
bornaient ses constatations. 

Il rentre dans la vie dite civile. Sa foi politique va 
être soumise à d'attristantes épreuves. Il est encore plein 
d'illusions : pour lui, la République c'est toujours de 
l'austérité et de la vertu. Sage, belle, prudente, forte, 
pacifique, victorieuse, il la pare de toutes les nobles épi- 
thètes dont les Grecs, en trichant un peu, parèrent jadis 
Pallas Athéné. Mais, vers la fin de l'opportunisme, Ma- 
rianne commence à négliger ses dessous. Michel s'afflige 
des premiers scandales {affaire des décorations). Le 
parlementarisme lui apparaît bientôt comme une ma- 
ladie dont son pays est rongé, avec la succession lamen- 
table des accidents secondaires ou tertiaires {Boulan- 
gisme, Panama). Il se préoccupe d'une question qu'a- 
vaient posée les livres précurseurs d'Edouard Dru- 
mont. Mais sa raison lui défend d'être antisémite; il ne 
rend pas les juifs seuls responsables de tout ce qui arrive 
de fâcheux autour de lui. Parbleu/ il siit bien que s'il 
n'y avait pas de corruptibles, les corrupteurs perdraient 
leur temps. Luttes brèves et inégales de certaines cons- 
ciences contre les tentations; c'est le pot de terre, vide, 
contre le pot de vin, plein. Michel qui n'accepterait pas 
n'oserait pas offrir; à ces représentants du peuple, il 
prêterait ses pudeurs, sa fierté, sa droiture, et ce n'est pas 
cela, paraît-il, qu'il faut leur prêter. 



PRÉFACE 105 

// suit avec passion le soci lisme qui grandit : il y 
rencontre des humanitaires qui se détestent^ des libres- 
penseurs aussi ennemis de la liberté que de la pensée. 
AlorSj il se détourne de la chose publique; il est égale- 
fnent prêt pour l'anarchie et pour le bon tyran. 

Il cultive son Moi, veut se connaître lui-même. Mais 
les systèmes philosophiques se contredisent; la physio- 
logie, la psychologie scientifique V épouvantant : sa mé- 
moire, sa volonté, toutes ses facultés, autant de méca- 
nismes compliqués dont on lui démontre qu'il ne peut 
régler les rouages subtils. Il se découvre l'esclave de son 
libre arbitre, le jouet d'un déterminisme indéterminé; 
et d'une philosophie de baccalauréat, de l'Impératif 
catégorique de Kant, il passe à un Dubitatif non moins 
catégorique. Il est également prH pour le renoncement 
et pour la course au bonheur. 

Entre temps, il a lu Renan; il s'est amusé aux contra- 
dictions élégantes de ce virtuose éminent dont les partis 
les plus opposés peuvent se réclamer; il a admiré que cet 
esprit considérable, parcourant toutes les routes de la 
pensée, se tînt constamment en équilibre sur deux véri- 
tés, comme un cycliste sur les deux roues de sa légère 
machine. A sa suite, il est entré en dilettantisme, re- 
cherchant dans Sirius les raisons supérieures d'une in- 
différence séduisante. Jusqu'au jour où, placé dans le 
milieu, et en face des circonstances que Von connaît, il 
se trouve projeté, presque malgré lui, hors de ses hésita- 
tions habituelles, hors de son éclectisme philosophique. 
Alors, il choisit entre les deux vérités, ou plutôt croit 
choisir celle que lui imposent l'atavisme, l'hérédité, la 
tradition, l'éducation, en un mot, toute sa sensibilité 
collective et française. 



i66 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

Judith, elle, est bien différente de Michel. Elle n'est 
jamais vague, indécise. Toute sa force réside dans le 
parfait accord de ses sentiments et de sa raison. Elle 
n'est embarrassée d'aucu?i scrupule qui l'inquiète sans 
la guider, d'aucune morale ni d'aucune religion, à la- 
quelle elle continue d'obéir sans y croire. Mais elle est 
juive et s'en glorifie; elle croit à la supériorité et à la 
prédominance d'Israël. Fille de banquier, petite- fille de 
rabbin, elle a directement, dans sa famille, les ancêtres 
du juif moderne^: elle est positive et, à sa façon, messia- 
nique, sans contradictions. D'une manière générale, elle 
a l'horreur de l'à-peu-près. Avec son grand- père, savant 
distingué, contemporain et peut-être ami d'un James 
Darmesteter, on imagine sans peine de quel coup d* œil fa- 
vorable elle embrasse l'histoire du peuple juif. Nul doute 
pour elle que l'histoire juive ne longe l'histoire univer- 
selle sur toute son étendue et ne la pénètre par mille trames. 
Nul doute que, depuis la Révolution française, la pensée 
du peuple juif ne se trouve en accord avec la conscience de 
l'humanité'*. Avecune pareille certitude, elle peut aller loin. 
Elle sait aussi que les pratiques de sa religion n'ont 
jamais été un « moyen de croire », un expédient pour 
« abêtir » à la foi une pensée rebelle. Il est probable que 
son père, le banquier, et elle- m£ me n'en observent pas 
le rite minutieux. Mais, ces pratiques supprimées, elle 
sait aussi que les deux dogmes n'en subsistent pas 
moins qui, depuis les prophètes, font le judaïsme tout 
entier : Unité Divine et Messianisme, c'est-à-dire, en 



1. Anatole Leroy-Beaulieu, Israël cha les nations; Cf. pas- 
sim, chapitre VIII : « Psychologie du juif ». 

2. James Darmesteteu, Coup d'c&il sur T histoire du peuple juif ; 
Cf. passim. 



PREFACE 167 

langue moderne, Unité des forces et croyance au Pro- 
grès. Interprétation tendancieuse et qui permet, au nom 
de ce progrès, de poursuivre d'autres religions dans 
leurs pratiques « abêtissantes », sans exiger la fermeture 
des boucheries kascher. 

Malgré cela, Judith a reçu le baptême chrétien, pour 
épouser le jeune Gaston de Chouzé. Aux environs de 
Vannée 1898, on devait tenir, dans sa belle- famille, des 
propos sévères et injustes contre les juifs; qu'on se 
figure une Strohmann épousant un Barfleur, eu mo- 
ment de l'Affaire^. Son amour pour les siens s'en est 
accru. Si, au sortir d'un tel milieu, elle a aimé Michel, 
c'est qu'il n'était pas antisémite. Autrement, elle eût 
été inexcusable. 

On a écrit : « Si Judith n'avait pas été juive, les mtmes 
désaccords entre elle et MicJiel seraient survenus. » Je ne 
le crois pas. D'abord, si J:-dith avait été de la nume race 
et, surtout, de la même éducation chrétienne que Michel, 
elle aurait deviné en lui une certaine puissance de 
souffrir; elle aurait compris ses scrupules, ou lieu de 
s'en irriter; elle aurait prévu ses remords qui l'éîonne- 
ront. Elle n'aurait pas agi de telle sorte que Suzanne 
Aubier puisse dire à son mari : « Voilà lon^gtemps 
qu'elle tourne autour de toi et que je m'aperçois de son 
insistant manège,. » Tandis quelle insiste, tout en te- 
nant à l'homme qu'elle aime la dragée haute, comme on 
dit vulgairement. Ou bien elle se serait donnée, aban- 
donnée, imprudemment sans doute, mais avec toute 
l'ardente faiblesse, toute la générosité que la femme sait 

1. Voir Décadence d'Albert Cuinon. 



168 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

apporter dans la victoire de son vainqueur. Mais Judith 
n'admet pas le partage, et ne consent à aucune des hy- 
pocrisies reçues. Elle ne glisse pas dans l'adultère qui 
n'est pas toujours seulement hypocrisie, mensonge, 
crainte de perdre les avantages d'une situation, désir 
de conserver une façade, mais qui est aussi gêne, con- 
trainte, le plus souvent pitié pour ceux qu'on trompe et, 
en tout cas, renoncement à la plus belle chose qui soit 
au monde, la liberté dans l'amour. Cette liberté dans 
l'amour, Judith la réclame sans cesse comme une des 
formes les plus séduisantes de la lutte pour la vie; 
elle réclame pour la femme le droit de disposer de sa 
personne, et elle veut agir selon ce droit. Et puis, si 
Ju.ith n'avait pas été juive, et en supposant que Michel 
se fât enfui avec elle, les deux amants ne seraient pas 
allés à Jérusalem. Pas d'aller, pas de retour, au sens 
propre et au sens figuré. C'était une autre pièce. 

Eh bien ! cette pièce-ci, je la relis, étant averti, et ne la 
trouve pas immodérée; nulle assertion que je ne puisse 
illustrer par vingt exemples, par vingt anecdotes graves ou 
plaisantes. Et n'ai-je pas précisément négligé l'élément 
le plus exploité et le plus populaire du débat, c'est-à-dire 
la question d'argent, mine pourtant inépuisable? Pour 
moi, il s'agit moins, à celte place, d'analyser la pièce 
que de tâcher à rendre l'atmosphère d'une répétition 
générale, composée d'éléments si divers. 

Les deux premiers actes avaient passé sans encombre; 
ils avaient été écoutés généralement avec faveur. 

Mais, à mesure que le troisième acte se déroulait, agi- 
tant les questions essentielles et, surtout, posant un natio- 
nalisme français en face d'un nationalisme juif qui, 



PREFACE i69 

lui, est international^ la salle se séparait nettement en 
deux camps, non pas égaux, certes, par le nombre du 
moins. Or, je le dis loyalement, je n'aidais pas prévu un 
partage si inégal; et je ne l'avais pas escompté, comme 
quelques-uns l'ont insinué. Les théories dont, à Vheure 
actuelle, semble s'inspirer la politique du gouverne- 
ment, les événements dont nous sommes témoins, les 
conversations que j'en'ends dans les milieux oà je jré- 
quente, tout me faisait craindre, au contraire, que Michel 
Aubier n'eût une majorité contre lui, et que ce qu'on a 
appelé « le couplet sur la Patrie » ne sombrât dans le ridi- 
cu^j", dans l'ironie des intellectuels. D'autre part, n'étant 
pas un habitué des réunions publiques, je ne pouvais 
pas prévoir quelle effervescence provoquerait, chez des 
hommes assemblés, les théories, condensées en dialogues, 
qu'ils lisent depuis cinq ou six ans dans leurs journaux, 
exprimées sans doute avec plus de poids, mais aussi 
moins de mesure. 

Comme on l'a observé très justement, à propos de 
cette pièce, quand un public est sous pression et sous 
passion, il peut lui arriver de charger de ses haines et de 
ses enthousiasmes les répliques les plus innocentes. A la 
première (^'Henriette Maréchal, cette apostrophe : « Ehf 
va donc, abonné de la Revue des Deux Mondes ! » qui, 
aujourd'hui, nous semble à peine odéonienne, déchaîna 
un véritable tumulte. C'est ainsi que la plupart des 
spectateurs, témoins du duel entre Judith et Michel, 
acclamaient avec de véritables cris de joie, des paroles 
aussi peu agressives, aussi peu sanguinaires que : 
« Ton couturier est juif, et ça se voit ! » 

1. Je îJupplie le lecteur de prendre le mol « nalionaliMne » dans 
son sens elhnifiiie, et non dans son sens électoral. 

IV. 15 



170 LE RfcTOUR DE JÉRUSALEM 

Ah ! lorsque j'ai senti dans la salle ces frémissements^ 
lorsque j'ai entendu gronder cette tempête qui semblait 
gonfler^ jusqu'à la déchirer^ la toile des décors^ comme 
une çoile, à travers les applaudissements et les rires, 
j'ai cru entendre ces cris : Hep ! Hep ! dont autrefois, 
aux pays de l'Est, le peuple poursuivait les juifs pi- 
toyables, dans les ruelles étroites des sombres ghettos. 
Et, entre la répétition générale et la première représen- 
tation, j'ai supprimé quelques répliques de Michel, trop 
bruyamment accueillies^, mais qui, à la lecture^ repren- 
dront leur véritable signification. 

Et, lorsque le rideau fut baissé sur ce troisième acte, 
je fus ému d'entendre une juive qui^ avec quelle tris- 
tesse ! disait : « Que voulez-vous? nous autres, nous 
n'avons pas d'assiettes peintes. » N'était-ce pas Ahasvera 
qui, par ces paroles touchantes, plaignait son peuple 
d'être dispersé? 

J'ai supprimé aussi la scène qui termine le troisième 
acte, et dans laquelle les caractères de Judith et de La- 
zare sont développés selon leur race, mais en beauté, 
parce qu'elle a été jugée dangereuse par ceux et pour 
ceux qu'elle devait le mieux servir. Dans l'aveu de son 
amour profond et pur que Judith fait à Lazare, quel- 
ques dames Israélites n'ont pu voir qu'une femme hysté- 
rique offrant son corps, alors que c'était une créature de 
douleur et de détresse qui proposait son âme et, dans le 



1. Ces répliques sont exactement : 

« Et encore parce qu'ils ont moins de scrupules. 

« Ils ont toujours été les commissionnaires de la pensée. 

« Oui, parce qu'il y a chez nous des ouvriers et des paysans, et 
tous les éléments qui constituent un peuple et non pas une 
bande. » 



PRÉFACE 171 

refus honnête et fraternel de Lazare, des coreligionnaires 
n'ont pu voir que gène et niaiserie. Disons le mot qu eux- 
mêmes ont prononcé : ce bon juif, de haute culture^ 
homme probe, ami fidèle, messianique rêveur qui met sa 
grande fortune au service d'une grande cause, et veut 
que sa race reste pure pour accomplir, en noblesse, 
ses destinées, ce bon juif, ils l'ont trouvé invraisem- 
blable ! 

J'ai dû obéir aussi à d'autres considérations, celles- 
là d'ordre théâtral. Le théâtre a des lois exigeantes. 
Après la scène qui précédait, violente jusqu'à l'attaque 
de nerfs, le public, trop secoué, ne semblait plus s'inté- 
resser à une détresse purement sentimentale. Cette 
conversation entre Lazare et Judith ne venait peut-être 
pas à sa place. En ce cas, c'est ma faute de ne l'avoir 
pas prévu : antiscériqne alors, mais non antisémite. 

On a trouvé exagéré et encore invraisemblable, le trait 
de solidarité qui termine cette scène. Je le répète, nulle 
assertion qu'on ne puisse illustrer par vingt exemples. 
Cette solidarité, les juifs la contestent; nous la consta- 
tons, en la trouvant admirable; ils la nient, nous l'affir- 
mons, en la jugeant menaçante. 

Bref, pour toutes ces causes, on m'a supplié de sup- 
primer cette scène, et j'ai cédé. Mais, cette décision prise, 
entre la répétition générale et la première représenta- 
tion, j'ai traversé une journée d'angoisses. Puisqu'il y 
avait lutte, j'étais le lutteur qui se coupe un bras, muti- 
lotion qui ne va pas sans souffrance et sans risques. 

Là-dessus, une femme d'un grand crur et de talent, 
qui s'élève contre toutes les injustices, dont la pitié est, 
d'avance, avec les persécutés et les vaincus, en quoi elle 



172 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ressemble à Michel comme une sœur, cette femme feint 
que j'aie crié : Mort aux Juifs ! et, dans un article 
qu'elle intitule P. P. C, prend la défense d'Israël^. 
P. P. C? Par Pure Complaisance, sans doute? Cette 
fois, son indignation s'est trompée de côté. Si les juifs 
sont opprimés en d'autres pays, et nous le déplorons, 
ils ne sont pas opprimés chez nous, et tant mieux, mille 
fois tant mieux ! Oui, ils l'ont été pendant quinze siècles^ 
mais il ne faut pas qu'ils en abusent, qu'ils exploitent 
ce triste passé. Ils ne sont plus opprimés depuis cent 
ans, et même, si on les brimait un peu, après tout, on 
ne brimerait pas les plus faibles, mais les plus forts, une 
minorité, mais écrasante. La preuve, c'est qu'ils per- 
mettent à peine qu'on parle d'eux, sinon pour les louer, 
et n'est-ce pas le caractère de h tyrannie.^ 

Vous plaignez, ma chère Séverine, ces juifs, « pauvres 
hères, traversant les affres que j'ai connues, les misères 
que j'ai endurées », et ceux que vous comparez à « mes 
pareils d'autrefois, à mes compagnons d'hier », c'est 
Lazare Hœndelssohn, fils d'un père milliardaire, à qui 
les ministres n'ont rien à refuser; c'est Narcisse Afkler^ 
directeur d'une grande revue; c'est Jacques Vowenberg^ 
jeune noceur qui veut, à tout prix, se créer une situation 
dans la politique, la littérature ou la banque, et dit : 
« Quand je deviendrai sérieux, ce sera terrible ! » Non, 
non, ma chère Séverine, ils ne sont pas semblables à mes 
compagnons d'hier, à mes pareils d'autrefois. 

Ceux auxquels vous faites allusion étaient des chanson- 
niers, des poètes, des artistes, des bohèmes. Lorsqu'un 
nouveau venu se présentait parmi eux, ils ne s'éten- 

1. GilBlas, 8 Décembre 1903. 



PRÉFACE 173 

datent pas sur quatre chaises pour l'empêcher de s'as- 
seoir à leur table; ils se serraient au contraire pour lui 
faire de la place. Ils ne rêvaient pas le trust du génie^ 
du talent, de la fantaisie et de la bonne humour; ils ne 
savaient pas organiser la réclame. Je ne suis pas « l'obligé 
d'Israël. » Ceux qui, à mes débuts, m'ont accueilli fra- 
ternellement, comme un des leurs, c'est Alphonse Allais, 
ce fantaisiste délicieux, George Auriol, un autre esprit 
charmant, Jules Jouy, ce Béranger de cauchemars, et le 
peintre Henri Rivière dont le talent est tel que, lorsqu'on 
voit certains couchers de soleil à travers les arbres, c'est 
son nom qui vient naturellement sur les lèvres. « Celui 
qui m'a pris par la main, pour me mener au succès », 
c'est le gentilhomme cabaretier, Rodolphe Salis qui, un 
soir, sans l'intermédiaire d'aucun israélite, je le jure, 
me poussa dans une petite salle oîife récitai mespremiers 
vers. Si, ce soir-là et d'autres soirs, les juifs m'ont honoré 
de leurs suffrages, je les en remercie; mais je n'ai rien 
fait de spécial pour mériter leur faveur, et le flot qui 
me l'apporta peut reculer épouvanté, en la remportant. 
C'est Emile Blavet qui fit, dans Le Figaro, la première 
soirée où mon nom soit mentionné. C'est au Chat Noir 
que j'ai été présenté à Jules Lemaître qui se plaisait 
parmi nous, Jules Lemaître dont vous me reprochez 
l'amitié et la poignée de mains. Ah / ma chère Séverine^ 
puissions- nous jamais, vous et moi, dans notre carrière, 
ne serrer que des mains aussi honnêtes. 

Je fus, il est vrai, pendant deux ans, secrétaire d'un 
juif influent. Je l'ai quitté, quand il et lit à l'apogée de 
son influence et, lorsque cet homme devint malheureux, 
je ne lai pas abandonné. Je suis trop aryen, quoi que 
vous prétendiez, pour déterminer publiquement à quel 

15. 



174 LE RETOUR DE JERUSALEM 

point j'ai transgressé les lois inéluctables de V Ingrati- 
tude^ que nul pourtant n'est censé ignorer. 

Alors^ vous m'accusez de battre la caisse avant de la 
remplir; vous me prêtez^ gratuitement parce qu'aryenne^ 
les intentions les plus noires ou les plus vertes {Académie 
Française?) Je pourrais protester; mais il ne faut ja- 
mais dire : « Coupole... » Vous m'envoyez rejoindre, 
sous cette coupole, les Torquemada, les Caboche et les 
Trestaillon ! Passons. 

On m'a reproché de n'avoir pas conclu, d'avoir posé 
la question, sans la résoudre. Conclure, être certain ! 
et quelle confiance en soi cela implique ! L'antago- 
nisme est-il irréductible entre les deux races? Y a-t-il 
même deux races et, à proprement parler, antagonisme? 
Bornons-nous à constater, dans le moment, une psy- 
chologie juive et une psychologie français3 et, à irréli- 
gion égale, des états de conscience différents. La fusion 
n*est pas impossible, mais l'esprit de domination sera 
un mauvais moyen d'arriver à cette fin, tant qu'il exis- 
tera des esprits] indépendants, en révolte contre toute puis- 
sance occulte ou découverte, contre toute tyrannie cléri- 
cale, franc- maçonnique ou judaïque. 

Après tout, Michel peut avoir tort dans l'avenir, 
bien qu'il ait la majorité pour lui dans le présent. Le 
monde sera peut-être un jour mené différemment; les 
hommes n'obéiront plus à leurs instincts, à leurs sym- 
pathies, à leurs sentiments, à une conscience qui n'est 
au fond que leur inconscient, mais à la logique et à la 
raison pure. Tout citoyen du monde se guidera avec 
un excellent traité d'hygiène et un définitif, après 
bien des essais, traité de morale scientifique, sociale 
et terrestre. En attendant, il n'apparaît pas que la 



PRÉFACE 175 

science suffise à résoudre seule certains problèmes. 

Peut-être aussi que viendra le règne du surhomme^ 
selon Nietzsche; chacun s'appliquera à développer sa 
volonté de puissance. Alors le surhomme, vraiment 
digne de ce nom, verra chaque matin lever l'aurore et, 
à ce spectacle, sentira son cœur plein d'une joyeuse 
méchanceté. Alors, des nouvelles valeurs morales se- 
ront créées et les vieilles valeurs seront abolies. On lira 
dans les journaux des choses comme celles-ci : 

« Monsieur M..., qui habite un petit logement, rue 
« Vo^venberg {car Vo.venberg aura donné son nom 
a à une rue; on lui aura enfin rendu justice.^, Monsieur 
« M... était soupçonné de nourrir, par son unique ira- 
« vail, sa vieille mers, sa femme et trois enfants. 
« Une pauvre veuve étant morte, laissant deux orpïielins 
« en bas-âge, Monsieur M... n'hésita pas à les premlre 
a à sa charge. A la fin, les voisins se sont émus : ils 
« prévinrent le commissaire de police. Monsieur M..., 
« sa vieille mère, sa femme et les cinq enfants, tout ce 
« joli monde a été envoyé au Dépôt. » 

Mais, cessons de rêver! 

Je pensais que tout avait été dit à propos de cette 
pièce, lorsque, dernièrement, un jeune auteur Israélite 
taille sa plume, sort de la question, se hâte, un peu tard, 
de s'indigner de peur d'être obligé de comprendre, et 
assène son jugement sur Le Retour de Jérusalem, con- 
fraternelle mejit*. Pour moi, j'admire toujours qu'un 
jeune homme donne avec sûreté son avis, distribue l'éloge 
ou le blâme, tranche en un mot. Encore une fois, nulle 

1. Les Religions au théâtre {Le Figaro, 23 mars 19<tl), 



176 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

assertion qu'on ne puisse illustrer par vingt exemples. 
Et comment répondre à qui se croit ainsi infaillible? Ne 
discutons même pas; aussi bien, un tel jugement^ c'est 
impair et manque. Accordons-lui tout ce qu'il désire : 
mon unique but était, en attisant des haines stupides, 
de gagner de l'argent; mes personnages n'existent pas; 
on n'a jamais connu de milieu semblable à celui du 
troisième acte, etc. 

Eh bien, il me semble que si j'avais été à la place de 
notre jeune confrère, j'en aurais profité pour dire à 
mes coreligionnaires : 

« Je ne chercherai pas à l'auteur la mauvaise querelle 
« de n'avoir présenté au public que des israélites mal 
« élevés, une dame sioniste improbable. Moi-même, n'ai- je 
« pas usé de ce procédé, lorsque, dans un de mes premiers 
« essais dramatiques, j'ai accumulé sur une pauvre 
« famille protestante tous les ridicules et les tares {étroi- 
« tesse, intolérance, hypocrisie, rigidité), que l'on a ac- 
« coutume poncivement d'attribuer à ceux de cette re- 
« ligion. Tout de même, cette pièce très mauvaise {c'est 
« du Retour de Jérusalem que je parle), a réussi. Pendant 
« de nombreux soirs, il s'est trouvé des spectateurs pour 
« applaudir l'épouse incolore, la sœur noceuse, l'oncle 
« nationaliste, le mari odieux, l'amant inconsistant, 
« de dires si pauvres/ et, par là, le public s'est mon- 
« tré antisémite. Ne négligeons pas l'avertissement. 

« Nul effet sans cause. Si nous ne sommes pas aimés, 
« c'est que certains, parmi nous, ne sont pas aimables, 
« se conduisent en France comme Vowenberg, Afkler et le 
« D^ Lurdau dans le salon de Michel Aubier, choquant 
« à tout instant la sensibilité et les traditions de ce peu- 
« pie qui, depuis plus de cent ans, nous a accueillis, 



PRÉFACE 177 

« émancipés, nous reconnaissant tous les droits de 
« l'homme et du citoyen, et dont nous sommes les hôtes. 
« Et l'hospitalité implique une telle réciprocité d'atten- 
« tions et d'égards, que le même mot désigne ceux qui 
« la donnent et ceux qui la reçoivent. Qu'Israël tout 
« entier, au contraire du Bouc de la Bible, soit chargé 
« des péchés de quelques-uns, cela n'est pas très juste 
« évidemment; mais le public est simpliste. Certes, il 
« faut réprouver toute doctrine de haine. Cependant, 
« devant l'Océan démonté, ne dit-on pas : Comme la 
« mer est méchante, furieuse /... alors que la mer, de sa 
« grande voix, pourrait répondre : Je ne demandais 
« qu'à rester tranquille, mais c'est le vent qui fait rage. ^) 

Ah ! de quelle plume autorisée, cette fois, mon jeune 
confrère, vous auriez pu écrire et, mieux que moi, toutes 
ces choses! Vous ne l'avez pas fait, et voulez-vous que je 
vous dise pourquoi? Parce que vous êtes un penseur. 

Pourtant, de cette façon, les choses eussent été misesau 
point. Car j'ai des amis Israélites que j'aime et que 
j'estime. Si je les ai perdus, s'ils ont cru devoir se sépa- 
rer de moi, ils n'ont pas été clairvoyants. C'est à ceux 
dont Lazare Hœndelssohn dit : « Que voulez- vous, ils 
m' rendraient moi-même antisémite! » c'est à ceux-là 
qu'ils devaient reprocher Le R<'i air do Jérusalem. 

// est vrai que Lazare Hœndelssohn ne se sépare 
pas d'eux non plus. 

« Et, en fin de compte, dit M. Catulle Mendès, savez- 
« vous qui a raison? Ce sont les poètes qui ne descendent 
« pas dans la lutte des partis, qui rêvent les accords fu- 
« turs des fraternelles fois et des fraternelles patries, 
« qui attendent ce délicieux idéal du grandissement in- 
« time et universel des esprits et des cœurs et qui, en 



178 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

« leurs poèmes, célèbrent ce qu'il y a de sublime dans 
« tontes les religions humaines : la pureté des morales, 
« la fermeté des dogmes et la beauté des mythes^. » 

Oui, mon cher poète, ce sont là des paroles de poète et 
d'artiste; mais l'auteur dramatique fait son métier, il 
obéit à son tempérament. Il ne descend pas délibérément 
dans la lutte des partis, c'est elle qui monte jusqu'à lui 
ou, plutôt, l'enveloppe et l'étreint. Alors, inconsciemment 
presque., il enregistre des observations; les événements 
s'interprètent en lui; ainsi les éléments d'une pièce se 
forment obscurément, lentement et, quelque jour, il 
l'écrit avec méditation, mais sans préméditation. Dans 
certains cas, il ne choisit pas son sujet, c'est son sujet 
qui le choisit. Entendons-nous, tout de même, il en as- 
sume la responsabilité qui, parfois, n'est pas mince. 

Il faut souvent se vaincre soi-même pour s'interdire 
de rêver, car tout rêve a le droit et le devoir d'être magni- 
fique, et qui d'entre nous n'avouerait pas des préférences 
pour l'idéal et la beauté? Rêver, c'est flatter l'optimisme 
des hommes, mais c'est aussi les berner. A demeurer 
dans la réalité, à prendre le sens du relatif, si vous ai- 
mez mieux, on perd le bénéfice d'une attitude généreuse 
et, par conséquent, plus tentante. 

Croyez-vous que Michel ne rêve pas, lui aussi, les 
accords futurs des fraternelles patries? S'il met à la porte 
un jeune homme qui s'est exprimé sans nuances contre 
ceux qui font leur métier d'être soldats, cela ne signifie pas 
qu'il soit militariste, ni que la guerre soit pour lui cette 
chose divine qu'elle est pour Joseph de Maistre. J'ai lu 
dernièrement cette épithète sur les éventails que distri- 

1. Le Journal, 4 décembre 1903. 



PRÉFACE 179 

huaient des femmes gracieuses^ dans une tombola au 
profit des blessés russes, et le fait même de cette tombola 
ne donne- t-il pas déplorablement raison à Michel, quand 
il dit que la guerre est une cliose possible? 

IjCS rêveurs peuvent s'étonner que le seuil du vingtième 
siècle soit ensanglanté par de semblables tueries. Ils se 
sont moins étonnés quand, récemment, des milliers 
d'années après les grandes formations géologiques, sur 
notre planète sillonnée par les paquebots et Us locomo- 
tives, enchevêtrée dans mille réseaux de fils télégra- 
phiques et téléphoniques, un volcan peu progressiste en- 
sevelit toute une population sous ses laves brûlantes. Si 
la matière est inconsciente et inerte, l'humanité n'est- 
elle pas instinctive? 

Mais cela nous entraine un peu loin. Voyez-vous, mon 
cher poète, le plus grand inconvénient qu'il y ait à des- 
cendre dans la lutte des partis, c'est bien l'obligation 
d'écrire une préface. Celle-ci est déjà trop longue. A 
quoi bon prolonger des explications qui ne seront jamais 
suffisantes? Pourtant, je ne la terminerai pas sans re- 
mercier tous ceux qui ont reconnu ce que j'avais voulu 
faire et m'ont approuvé d'avoir écrit cette pièce. Je re- 
mercie également ceux qui, m'ayant sincèrement désap- 
prouvé, s'exprimèrent du moins avec la courtoisie que 
mérite toujours une œuvre de bonne foi. 

Agay, avril 1 Oi. 



PERSONNAGES 



iMM. 

MICHEL AUBIER Dumény. 

LAZARE HOE.NDELSSOHN Calmettes. 

L'ONCLE EMILE AUBIER Numès. 

M. AUHiER, le père Paul Plan. 

DOCTEUR LURDAU Arvel. 

VOWENBKRG Jean Dax. 

TRÉVIÈRES André Hall. 

MOISSAC Daniel Riche. 

GEORGES DAINCOURT, gendre de M. Aubier. Vial. 

LE CAPITAINE AUBIER, frère de Michel . . Dufresne. 

AFKLER Collen. 

SONCHAMP Paul Edmond. 

UN DOMESTIQUE Lebkl. 

HENRIETTE DE CHOUZE (l" acte) . . . . j 

JUDITH (2% 3 et 4- actes) ( ^'^'"^ ^' ^"""''• 

SUZANNE AUBIER, femme de Michel. . . . Andrée Mégard. 

ANDRÉE DAINCOURT, sœur de Michel . . . GabrielleDorziat 

MADAME AUBIKR, la mère H. Andral. 

MADAME SONCHAMP Claudia. 

MADAME AFKLER . Chantenay. 

UNE FEMME DE CHAMBRE d'Argelès. 

RAYMOND t enfants de Michel et de Petite Baudry. 

MARGUERITE i Suzanne — Rousseau. 



LE RETOUR 

DE JÉRUSALEM 



ACTE PREMIER 

Une bibliothèque dans le château qu'habitent, en Touraine, à 
quelques kilomètres de Cbinon, M. et Mme Aubier. C'est une 
grande pièce de décoration sobre et sombre. Porte à gauche 
communiquant avec un vestibule. Porte à droite communi- 
quant avec un salon. Au fond, à gauche, dans un pan coupé, 
large porte vitrée donnant sur un parc. Au fond également, à 
droite, haute fenêtre avec une profonde embrasure. Au pre- 
mier plan, à gauche, grande table de travail ; à droite, petite 
table autour de laquelle un canapé, des fauteuils. Vaste che- 
minée, vieilles tapisseries; au plafond, poutres apparentes dé- 
corées de salamandres; portières brodées de fleurs de lis d'or. 

Au lever du rideau, tout le monde est en scène, dans un brouhaha 
de départ et d'adieux. En effet, M. et Mme Sonchamp vont 
monter en voiture, pour prendre le train. Derniers jours de 
septembre ; douce après-midi. 



SCÈNE PREMIÈRE 

MICHEL, MONSIEUR AUBIER, 

L'ONCLE EMILE, GEORGES, LE CAPITAINE, 

M. SONCHAMP, HENRIETTE, SUZANNE, 

ANDRÉE, MADAME AUBIER, MADAME SONCHAMP, 

LES ENFANTS MARGUERITE et RAYMOND. 

MONSIEUR AUBIER, mettant une bourriche dans Les bra« déjà si 
encombres de M. Sonchamp. 

Tenez, mon cher Sonchamp, j'ai mis là-dedans votre 
chasse de ce matin... deux hèvres et six perdreaux. 
IV. 16 



182 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

SONCHAMP. 

Oh ! Il ne fallait pas prendre la peine. 

MADAME AUBIER, mettant un gros bouquet de roses dans les bras 
non moins encombrés de Mme Sonchamp. 

Tenez, ma chère Mathilde, je vous ai cueilh quelques 
fleurs. 

MADAME SONCHAMP. 

Oh ! les belles roses. 

MADAME AUBIER. 

Ce sont les dernières, hélas ! 

MADAME SONCHAMP. 

C'est vraiment la reine des fleurs, n'est-ce pas, 
monsieur Emile? 

l'oncle Emile. 

La reine des fleurs, c'est vous. 

MADAME sonchamp. 

Toujours galant. 

RAYMOND, arrivant a^ec un panier. 

Madame, voici les fruits. 

MADAME SONCHAMP. 

Encore quelque chose? 

MADAME AUBIER. 

Ohî tout simplement quelques pêches et du raisin. 

MADAME SONCHAMP. 

Vraiment, Agathe, nous vous dévalisons. 

MICHEL. 

Raymond, ne reste pas planté là, tu vois bien que 
Mme Sonchamp est ernbarrassée ; va porter ce panier 
dans la voiture. 



ACTE Pr.EMIER 183 

RA.YMOND. 

Oui, papa. 

Il sort. 

SON CHAMP. 

Maintenant, ma chère amie, faites vos adieux, il 
faut partir. 

MADAME SONCHAMP. 
Au revoir, ma petite Andrée. (Elle rembrasse;à Henriette.) 

Au revoir, madame, je suis enchantée de vous avoir 
connue et d'avoir passé quelques jours ensemble, dans 
cette demeure hospitalière. 

SONCHAMP. 

Au revoir, capitaine. 

MONSIEUR AUBIER. 

Dépêchez-vous... vous n'avez que le temps. 

MADAME SONCHAMP. 

Nous venons, nous venons. 

MADAME AUBIER. 

Vous n'oubliez rien? 

SONCHAMP. 

Non, nous avons bien tout. 

MADAME SONCHAMP. 

Au revoir, ma chère Suzanne. 

SUZANNE. 

Je vous accompagne jusqu'à la voiture. 

On les accompag'np, sauf Henriette et les enfants qui restent dans la 
bibliothèque. Raymond s'est emparé d'un livre et s'est installé à 
lire. 

MARGUERITE. 

Tu vas encore lire ? 

RAYMOND. 

Oui... laisse- moi lire. 



184 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MARGUERITE. 

Tu ne veux pas jouer? 

RAYMOND. 

Jouer à quoi? 

MARGUERITE. 

Au mari et à la femme. 

RAYMOND. 

Je veux bien. D'abord, est-ce que nous avons des 
enfants ? 

MARGUERITE. 

Nous en avons deux... un garçon et une fille; tiens, 
ils sont là, ils dorment. 

Elle montre un berceau, où sont couchées deux poupées. 
RAYMOND. 

Alors, ils couchent ensemble? 

MARGUERITE. 

Oui. 

RAYMOND. 

Pourquoi ? 

MARGUERITE. 

Parce que c'est deux jumeaux. 

Pendant ces derniers mots, Suzanne Aubier, leur mère, est revenue. 

SUZANNE. 

Qu'est-ce que vous faites donc là? 

RAYMOND. 

Maman, nous jouons au mari et à la femme. 

SUZANNE. 

Vous feriez beaucoup mieux d'aller courir dans le 
parc. D'abord, faites-moi le plaisir de ranger ce ber- 
ceau... Vous savez bien que votre père ne veut pas de 
jouets dans la bibliothèque. 

Les enfants sortent, emportant les poupées et le berceau. 



ACTE PREMIER 185 

ANDREE, rentrant à son tour dans le salon. 

Ils sont partis... courons vite à la fenêtre, nous les 
verrons passer au bout de la grande allée. 

LES ENFANTS, qui sont rentrés. 

Oui, oui, c'est ça... dépêchons-nous. 

Ils se précipitent à la fenêtre. 

SUZANNE. 

Vous avez cent fois le temps... ne bousculez pas tout. 

Tout le monde rentre peu à peu dans la bibliothèque. D'abord M. Aubier 
et l'oncle Emile, puis Georges Daincourt, le capitaine et Mme Aubier 
la mère, qui s'installe avec son ouvrage, sur le canapé, auprès de 
la petite table. 

l'oncle Emile. 

Quels gens charmants que ces Sonchamp ! 

monsieur aubier. 

Oui, mais ils vont manquer leur train ; s'ils trouvent 
le passage à niveau fermé, ils sont sûrs de leur affaire. 

ANDRÉE. 

Oh ! toi, papa, tu as la rage d'arriver à la gare deux 
heures d'avance... Tu as toujours l'air d'avoir raté le 
train qui précède. 

les enfants, à la fenêtre. 

Les voilà! Les voilà! 

M. Aubier, Andrée et Georges vont à la fenêtre et agitent leurs 
mouchoirs. 

ANDRÉE. 

Ils nous ont vus... ils agitent leurs mouchoirs. 

GEORGES. 

Au revoir, les Sonchamp! 

LES ENFANTS. 

Au revoir, les Sonchamp ! 

l'oncle Emile. 
Au revoir, Mathilde! 

16. 



186 LE RETOUR DE JERUSALEM 

GEORGES. 

Au revoir, Eugène ! 

ANDRÉE. 

Écrivez-nous ! 

MADAME AUBIER. 

Voyons, Andrée, ne crie pas si fort. 

ANDRÉE. 

Ils ne peuvent pas entendre... Écrivez-nous! 

MADAME AUBIER. 

Quelle folle, cette Andrée ! 

Maintenant tout le monde a quitté la fenêtre. Suzanne parle aux en- 
fants qui disparaissent, puis elle s'installe avec son ouvrage, 

HENRIETTE, venant s'asseoir auprès de Mme Aubier, dont l'aiguille 
court dans une étoffe Porapadour. 

Qu'est-ce que vous faites donc là, madame ? 

MADAME AUBIER. 

C'est un tablier de jardin, petite dame... vous 
voyez... ça se noue comme ça, autour de la ceinture... le 
devant forme poche... alors vous travaillez dans le 
jardin... pour une raison ou pour une autre, vous vou- 
lez changer de place... vous fourrez votre ouvrage là 
dedans et vous n'êtes pas embarrassée. 

HENRIETTE. 

Pas possible! 

MADAME AUBIER. 

C'est très commode... C'est un modèle que m'a prêté 
Mme Sureau... Si vous voulez, je vous le prêterai. 

ANDRÉE. 

Voyons, maman, tu sais bien qu'Henriette ne fait 
jamais un point, (un silence.) Ces pauvres Sonchamp!... 
c'est toujours triste un départ. 

GEORGES. 

Oui, je te conseille de parler... tu as l'air vraiment 
frappé. 



ACTE PREMIER 187 



HENRIETTE. 



Tout à l'heure, ce sera mon tour... je saurai ce que ça 
signifie, quand je vous verrai agiter vos mouchoirs. 

ANDRÉE. 

Oh ! vous, ce n'est pas la même chose. . . Tout le monde 
ici vous regrettera... n'est-ce pas, tout le monde? 

l'oncle Emile, galamment. 

Il y a départ et départ. 

GEORGES. 

Le diner ne sera pas gai ce soir. 

l'oncle Emile. 

Vous ne me jouerez plus du Schumann après le diner, 
ni cet admirable Tristan et Yseult que vous jouez si 
bien. 

HENRIETTE. 

Oh! c'est si beau... c'est d'une inspiration si ardente! 
Mais je laisserai mes partitions, vos nièces vous feront 
de la musique. 

l'oncle Emile. 

Si je ne compte que sur mes nièces. 

MONSIEUR AUBIER. 

Oui, nous serons tous très ennuyés de vous voir 
partir... on était habitua' à vous voir là, à vous entendre 
causer... et puis, nous allons être privés d'une jolie 
femme. 

HENRIETTE, dési<^nant Suzanne et Andrée. 

Mais il me semble que... 

MONSIEUR AUBIER. 

11 n'y en a jamais trop... Enfm! les beaux jours ne 
peuvent pas toujours durer ; l'automne s'avance et tous 

vous en allez avec les roses. 



188 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Oh! papa. 

HENRIETTE. 

M. Aubier est Tamabilité même... 

MADAME AUBIER, regardant son mari. 

Comme tu es rouge, Jules ! Est-ce que tu ne digères 
pas bien? Tu n'es pas malade? 

MONSIEUR AUBIER. 

Malade ? Jamais malade ! 

HENRIETTE. 

Enfin ! Il n'y a qu'une personne ici qui ne me regret- 
tera pas, j'en suis sûre : c'est le capitaine. 

LE CAPITAINE. 

Moi, madame, je serai désolé; je n'aurai plus per- 
sonne avec qui me disputer, ça me manquera. 

HENRIETTE. 

Et dire que si vous n'étiez pas militaire, je vous 
aimerais tant. 

l'oncle Emile. 

Quand il n'a pas son uniforme, ça ne se voit pas. 

HENRIETTE. 

Tout de même, il y a toujours quelque chose. 

MONSIEUR AUBIER. 

Je sais bien pourquoi vous n'aimez pas les miUtaires: 
M. de Chouzé fait ses vingt-huit jours et vous mau- 
dissez une institution qui vous prend pendant quatre 
semaines votre mari. 

HENRIETTE. 

Ce serait une raison pour la bénir, au contraire... une 
petite séparation, de temps en temps, ce n'est pas désa- 
gréable. 



ACTE PREMIER 189 

GEORGES. 

Il paraît qu'il y a des chaleurs terribles dans la région 
où il fait les grandes manœuvres. 

HENRIETTE. 

Oui, il paraît. 

MAD.A3IE AUBIER. 

M. de Chouzé est officier de réserve? 

HENRIETTE. 

Oui, officier. 

MADAME AUBIER. 

Dans quoi? 

HENRIETTE. 

Dans les chasseurs. 

MADAME AUBIER. 

A cheval ? 

HENRIETTE. 

A cheval, oui, je crois... est-ce qu'il y a des chasseurs 
à pied? 

LE CAPITAINE. 

Il y en a quelques-uns. 

HENRIETTE. 

Vous savez, moi, ces choses-là... 

MONSIEUR AUBIER. 

Et vous n'avez pas été fière do voir votre mari avec 
un dolman bleu de ciel, des culottes rouges, des bottes? 

HENRIETTE. 

Ça ne m'a pas emballée du tout. 

ANDRÉE. 

Ah! ma chère, ne dites pas ça, l'uniforme des chas- 
seurs est ravissant. 

HENRIETTE. 

C'était la première fois depuis que nous sommes 



190 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

mariés, que je le voyais ainsi... ça m'a produit une 
impression qui sera lente à s'effacer. 

l'oncle Emile. 
La joie du retour l'effacera. 

MONSIEUR AUBIER. 

D'autant plus que depuis quatre semaines que 
M. de Ghouzé jeûne, il doit avoir les dents longues. 

ANDRÉE. 

Oh! papa, tu sais qu'Henriette n'aime pas ces plai- 
santeries-là. 

HENRIETTE. 

M. Aubier a le droit de tout dire; je salue en lui le 
représentant de la vieille gaîté française. 

MONSIEUR AUBIER. 

Mais je m'en vante. 

HENRIETTE. 

Seulement, la perspective que vous me faites entre- 
voir ne me sourit pas du tout; non, je ne suis pas la 
femme de ces sortes de fringales. 

l'oncle Emile. 

Vous n'aimez pas les jeux de satiété. 

HENRIETTE. 

Les jeux de satiété?... Ah! oui... Monsieur Emile, 
vous êtes incorrigible. Enfin! j'espère bien que Gaston 
m'aura trompée ou, du moins, aura trompé sa faim avec 
quelque servante d'auberge. 

MADAME AUBIER. 

Petite dame, vous ne pensez pas un mot de ce que 
vous dites et, si vous aviez soupçon d'une infidélité, 
vous ne seriez pas trop contente, comme les camarades. 



ACTE PREMIER 194 

HENRIETTE. 

Non, je vous assure, je suis de bonne foi. Voyons! 
Qu'est-ce que ça peut faire? 

JtONSlEUR AUBIER. 

Alors, vous n'êtes pas comme les femmes qui accom- 
pagnent leurs maris, quand ils font leurs vingt-huit 
jours? 

HENRIETTE. 

Il y en a? 

LE CAPITAINE. 

Mais oui. 

HENRIETTE. 

Quelle horreur! 

ANDRÉE. 

La femme doit suivre son mari. 

HENRIETTE. 

Mais elle ne doit pas le poursuivre. 

SUZANNE. 

La nuance est délicate. 

l'oncle EMILE. 

Et puis, si le mari l'exige? 

HENRIETTE. 

Enfin, ce cher Gaston, je vais le revoir ce soir. Ça 
m'ennuie pourtant bien de m'en aller. 

MONSIEUR AUBIER. 

Il fallait lui dire de venir vous rejoindre icL 

HENRIETTE. 

Oh! non, c'est impossible; mes beaux-parents 
attendent avec impatience la fin des manœuvres pour 



192 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

nous recevoir; nous passerons vingt-quatre heures à 
Paris et nous partirons pour la Franche-Comté. 

MADAME AUBIER. 

Vous VOUS entendez bien avec vos beaux-parents? 

HENRIETTE. 

Très mal. 

MONSIEUR AUBIER. 

C'est ce que tu voulais dire. 

HENRIETTE. 

Ma belle-mère ne peut pas me sentir. 

MADAME AUBIER. 

Vous devez avoir des distractions là-bas, il y a sans 
doute beaucoup de monde à cette époque? 

HENRIETTE. 

Oui, des gens assommants! Ah! je vais monter dans 
ma chambre préparer mes affaires. 

ANDRÉE. 

La femme de chambre a dû faire votre malle. 

HENRIETTE. 

J'ai encore ma valise. 

ANDRÉE. 

Voulez-vous que je monte avec vous? Puis-je vous 
aider? 

HENRIETTE. 

Non, je vous remercie, je la ferai bien toute seule... 
J'ai rhabitude. D'ailleurs, je n'en ai pas pour long- 
temps. A tout à l'heure, je redescends. 

Elle sort. 



ACTE PREMIER 193 



SCÈNE II 

MONSIEUR AUBIER, MICHEL, 

L'ONGLE EMILE, LE CAPITAINE, GEORGES, 

MADAME AUBIER, SUZANNE, ANDRÉE. 

GEORGES, à sa femme. 

Andrée, tu feras tout de même bien de voir dans sa 
chambre si elle n'oublie rien! 

ANDRÉE. 

C'est vrai, cette chère Henriette, elle est tellement 
étourdie ! 

MADAME AUBIER. 

Quelle drôle de petite femme ! 

LE CAPITAINE. 

C'est un type ! 

MADAME AUBIER. 

Elle supporte aisément d'être séparée de son mari. 

l'oncle EMILE. 

En tout cas, elle n'a pas du tout Tair enthousiasmé 
d'aller le rejoindre. 

MONSIEUR AUBIER. 

Oh! c'est une attitude. Je suis sûr qu'elle est enchan- 
tée, au contraire. Seulement, dans ce monde-là, c'est 
bien porté... un bon ménage comme les vôtres, mes 
enfants, c'est ridicule et bourgeois. 

MADAME AUBIER. 

Eh bien! moi, elle me fait l'effet d'une femme qui 
n'aime pas son mari... elle l'a peut-être aimé, mais elle 
ne l'aime plus. Voyons, Georges, toi qui les connais, 
ai- je raison? 

IV. 17 



194 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

GEORGES. 

Ce sont deux êtres qui n'étaient pas du tout faits 
pour vivre ensemble... Henriette n'aime que les livres; 
Gaston, lui, n'aime que la chasse et les chevaux. 

LE CAPITAINE. 

Alors, sa femme s'ennuie. 

l'oncle Emile. 

Son affaire est claire à ton ami Gaston. La Cérébrale 
et le Sportsmariy fable. 

monsieur aubier. 
Mais pourquoi l'a-t-elle épousé? 

GEORGES. 

On ne sait pas... C'est un mariage qui s'est fait d'une 
si drôle de façon. 

monsieur aubier. 
Est-ce que tu ne nous a pas raconté qu'ils s'étaient 
connus au Quartier-Latin? 

GEORGES. 

Mais non, père... Au Quartier- Latin ! 

ANDRÉE. 

Pourquoi pas à BulHer, papa? 

MONSIEUR AUBIER. 

Enfin, il y a une histoire de Collège de France, de 
Sôrbonne... 

ANDRÉE. 

Tu n'^es pas fixé. 

MADAME AUBIER. 

Ton père embrouille tout... il confond tout. 

l'oncle EMILE. 

Mais Mme de Ghouzé n'est-elle pas une demoiselle 
Fuchsyani ? 



ACTE PREMIER 195 

GEORGES. 

Oui, c'est la ûlle du banquier. Los Fuchsj'ani avaient 
leur hôtel avenue de l'Aima, en face de l'hôtel des 
Chouzé. Judith, c'était son nom quand elle était jeune 
fille, allait tous les matins au lycée Racine... elle av^ait 
des idées bizarres... Elle rêvait le professorat... elle 
voulait gagner sa vie. Elle a toujours eu le désir d'ap- 
prendre, la soif de s'instruire. 

l'oncle Emile. 

Est-ce qu'elle est parente avec Arsène Fuchsyani, le 
fameux rabbin ? 

GEORGES. 

C'était son grand-père. 

l'oncle EMILE. 

Un grand savant, un esprit fort distingué. 

GEORGES. 

Oui, il y a depuis trois cents ans, dans sa famille, 
une alternative presque régulière de rabbins et de 
banquiers, de savants et de changeurs. 

LE CAPITAINE. 

C'est sans doute à cela qu'il faut attribuer le sens 
pratique de Mme de Chouzé, en même temps que son 
goût pour l'étude et les idées abstraites. Le savant, dit 
le Talmud, passe avant le roi. 

ANDRÉE. 

Et elle l'est, savante, nom d'une pipe! Elle a tout lu; 
elle sait l'anglais, l'allemand, l'italien, l'hébreu! Elle 
n'est pas seulement excellente musicienne, elle con- 
naît l'harmonie; elle m'épate, moi, cette femme-là! 

SUZANNE. 

Et elle sait qu'elle sait. 



196 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

LE CAPITAINE. 

Il faut être juste, Suzanne, elle n*est pas pédante. 

MONSIEUR AUBIER. 

Notez bien, mes chères enfants, que, sauf Uhébreu, 
on vous a enseigné absolument les mêmes choses. 

l'oncle Emile. 

On vous les a enseignées, mais vous ne les avez pas 
apprises. 

MADAME aubier. 

Ton oncle a raison, Andrée : j'ai dépensé dix mille 
francs pour toi en leçons de piano et tu es incapable de 
déchiffrer Les Cloches de Corneville. 

ANDRÉE. 

Allons, bon ! ça va retomber sur moi cette affaire-là ! 

MADAME aubier. 

Tu as eu une fraiilein jusqu'à douze ans, une miss 
jusqu'à dix-huit ans, et tu mourrais de faim aussi bien 
en Allemagne qu'en Angleterre. 

ANDRÉE. 

Pas du tout, je sais dire je t'aime et demander de 
l'eau chaude dans toutes les langues... même en russe! 
Tu vois comme tu es injuste. 

l'oncle Emile. 
Et, avec ça, on peut toujours se tirer d'affaire. 

GEORGES. 

Ça dépend des professions. 

l'oncle Emile. 

Mais tout ça ne nous dit pas comment Judith Fuch- 
syani épousa Gaston de Ghouzé. 



ACTE PREiMIER 197 

GEORGES. 

Attendez : Judith allait donc tous les matins au lycée 
Racine, accompagnée d'une institutrice anglaise, et 
Gaston de Chouzé allait, lui, chez les Pères de la rue de 
Madrid. 

MADAME AUBIER. 

C'est dans le même quartier. 

GEORGES. 

Justement. A force de rencontrer cette petite per- 
sonne qui s'en allait avec une grosse serviette sous le 
bras, un paletot sac et des cheveux fous sous une toque 
de loutre... 

SUZANNE. 

Je la vois d'ici. 

GEORGES. 

Gaston en était devenu amoureux. On ne se parlait 
pas... 

ANDRÉE. 

Rapport à l'institutrice. 

GEORGES. 

... mais on échangeait des regards, on laissait tomber 
une fleur que l'autre ramassait et, rentrés chez soi, on 
se faisait mille signes par la fenêtre. 

SUZANNE. 

C'est très romanesque. 

l'oncle EMILE. 

Je ne déteste pas ça. 

GEORGES. 

Enfin, le premier contact, qui fut décisif, comme vous 
allez le voir, eut lieu dans la cour de la Sorbonne. Rs 
passaient leur baccalauréat le même jour. Judith, qui 
se présentait pour la première fois, fut reçue brillam- 
ment, et si Gaston, qui se présentait pour la troisième 

17. 



198 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ou quatrième fois, ne fut pas recalé encore ce coup-là, 
c'est qu'elle avait trouvé le moyen de lui passer sa com- 
position. 

l'oncle Emile. 
Elle a bon cœur. 

GEORGES. 

C'est comme ça qu'ils se sont fiancés. Judith avait 
dix-sept ans, Gaston en avait vingt, et il a attendu sa 
petite majorité pour déclarer à ses parents qu'il épou- 
serait Mlle Fuchsyani. Ah! ça n'a pas été tout seul. 
Les de Chouzé, qui sont d'une très vieille famille roya- 
liste et comptent, parmi leurs ancêtres, un connétable, 
deux maistres de camp, cinq archevêques, trois cha- 
noinesses, treize maîtresses royales et un mignon, 
repoussaient avec indignation l'idée d'une alUance 
avec la fille d'un banquier Israélite. Pensez donc, un de 
Chouzé épouser une Fuchsyani ! 

l'oncle EMILE. 

Ne m'en parle pas, c'est pire qu'un Montaigu et une 
Gapulet. 

GEORGES. 

Ça a fini moins tragiquement. Gaston était fils 
unique et horriblement gâté; il menaçait de faire des 
bêtises. De son côté, Judith avait mis dans sa tête que 
ce mariage se ferait. 

SUZANNE. 

Et, quand elle veut quelque chose elle le veut bien. 
Et puis, elle ne sentait pas ce qu'il y a de gênant à 
vouloir pénétrer de force dans une famille. Sa dignité 
n'a pas dû en souffrir. 

l'oncle Emile. 
Attendez un peu, Suzanne, elle fait sa valise. 

SUZANNE. 

Eh bien? 



ACTE PREMIER 499 

l'oncle Emile. 
Vous en parlez comme si elle était déjà partie. 

MICHEL. 

La dignité n'a rien à voir là-dedans. Elle aimait 
Gaston de Chouzé. 

LE CAPITAINE. 

Peut-être aussi que la résistance de ses futurs beaux - 
parents n'a fait que l'affermir dans sa résolution. 

MICHEL. 

C'est une de ces natures que la difficulté enthou- 
siasme : la persévérance, l'énergie, la volonté de vaincre 
dans la lutte ont leur noblesse. 

SUZANNE. 

Ça dépend à quel point de vue l'on se place. 

ANDRÉE. 

D'ailleurs, elle s'est faite catholique. 

GEORGES. 

Les de Chouzé ont mis cette condition au mariage ; 
mais elle a eu beau recevoir le baptême, on ne l'a pas 
moins considérée comme une étrangère, comme une 
intruse, dans la famille de son mari. 

l'oncle Emile. 

Alors, ce n'était vraiment pas la peine de se faire 
baptiser. 

GEORGES. 

Les querelles de religion ont bientôt commencé : il y 
a même eu des scènes violentes. Gaston aimait sa 
femme, mais, dans ces questions-là, il subissait l'in- 
fluence de ses parents. 

l'oncle EMILE. 

Et de ses ancêtres : les archevêques, les chanoi- 



200 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

nesses, les maistres de camp, le connétable, les favo- 
rites et le mignon... n'oublions pas le mignon. 

LE CAPITAINE. 

On subit toujours l'influence de ses ancêtres, même 
obscurs. 

GEORGES. 

Judith Fuchsyani, devenue Henriette de Ghouzé, ne 
tolérait pas sur ceux de sa race certaines plaisanteries 
un peu vives. 

SUZANNE. 

Et il ne faut pas toucher devant elle à tout ce qui est 
juif. 

MICHEL. 

Elle a raison, elle soutient les siens. Ne reprochons 
donc pas toujours à ces gens-là une solidarité admi- 
rable. 

LE CAPITAINE. 

Oui, et que nous ferions bien d'imiter. 

MICHEL. 

Elle croit à la supériorité et à la prédominance 
d'Israël : elle est juive et s'en glorifie... c'est très beau. 

SUZANNE. 

Alors, pourquoi s'est-elle faite catholique? Ça ne va 
pas ensemble. 

MICHEL. 

Encore une fois, parce qu'elle aimait Gaston de 
Ghouzé. 

SUZANNE. 

Mais non, ce qui l'a séduite dans cette union-là, 
c'était le nom, le titre ; elle a voulu sortir de son milieu 
et devenir vicomtesse... D'ailleurs, ça ne trompe per- 
sonne, on soit bien que sa noblesse ne remonte pas aux 
croisades. 

l'oncle EMILE. 

Tout au plus aux croisements. 



ACTE PREMIER 201 



SUZANNE. 



Pour une femme si intelligente, supérieure même, ce 
n'est pas très logique. 

MONSIEUR AUBIER. 

Je suis de l'avis de Suzanne ; il y a là, en effet, une 
contradiction. 

MICHEL. 

Oh! papa, il faut lui pardonner ça. 

SUZANNE. 

Il faut lui pardonner tout. 

MICHEL. 

Non, mais de contradictions de ce genre, notre fa- 
mille en est pleine. 

l'oncle Emile. 
N'en jetez plus! 

monsieur aubier. 
Par exemple? 

MICHEL. 

Les exemples ne manquent pas. Toi-même, n'es-tu 
pas un vieux républicain, un républicain de la première 
heure? Tu as fait des barricades sous l'Empire... 

MONSIEUR AUBIER. 

Oui, eh bien? 

MICHEL. 

Eh bien! ayant acheté ce château où nous sommes à 
un marchand de biens qui l'avait acheté lui-môme à des 
nobles ruinés, tu as conservé pieusement les rideaux 
fleurdelisés de cette bibliothèque... et autres sala- 
mandres. 

MONSIEUR AUBIER. 

C'est ta mère qui tient à ces choses-là. 

MICHEL. 

Et tu montres avec orgueil la chambre dans laquelle 
a couché François I^*". 



202 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

l'oncle Emile. 
Ce n'est pourtant pas ta faute, tu n'y es pour rien. 

MICHEL. 

Si les anciens possesseurs de cette demeure n'avaient 
pas emporté leurs portraits de famille, ils orneraient 
encore ces murs. Vous faites un grief à Mme de Ghouzé 
d'avoir renié la foi de ses pères, mais elle ne l'a reniée 
qu'extérieurement, tandis que nous renions la nôtre à 
chaque instant et d'une façon absolue... nous ne savons 
même plus ce que nous sommes. 

MADAME AUBIER. 

Nous sommes de bons catholiques. 

MICHEL. 

Oui : quand notre sœur aînée a pris le voile, n'ayant 
pu épouser l'homme qu'elle aimait, papa voulait étran- 
gler son confesseur. 

l'oncle EMILE. 

Ça, c'est vrai. 

MICHEL, à son père. 

Aujourd'hui qu'elle fait partie d'une congrégation 
non autorisée et qu'elle doit quitter la France, l'esprit 
de tolérance est entré dans ton cœur. 

l'oncle EMILE. 

C'est encore vrai. 

MONSIEUR AUBIER, s'échaiiifant. 

Je te conseille de parler. Et toi qui as une sœur 
religieuse et un frère soldat, tu écris des livres qui te 
font passer pour un anarchiste! Si tu crois que ça 
m'est agréable! 

MICHEL. 

Oui, nous sommes une famille française sans union, 
sans solidarité dans nos croyances, sans conséquence 
et sans parti pris; nous allons de tous les côtés, dans 
toutes les directions; c'est très malheureux. 



ACTE PHEMIER -203 

MADAME AUBIER. 

Oh! VOUS n'allez pas commencer! Ces discussions-là 
tournent toujours très mal. Nous disions que Mme de 
Ghouzé n'aimait pas son mari, voilà ce qu'il y a de 
plus clair. 

MO>'SIEUR AUBIER. 

Ça me contrarie. 

ANDRÉE. 

Qu'est-ce que ça peut te faire, papa ? 

MONSIEUR AUBIER. 

Cette petite Mme de Chouzé m'est très sympathique; 
j'aurais voulu la croire heureuse. 

MADAME AUBIER. 

C'est plutôt M. de Chouzé qui est à plaindre. Le 
jour où elle rencontrera un homme qui lui plaira... 

LE CAPITAINE. 

Ce ne sera toujours pas un militaire. 

MADAME AUBIER. 

Elle ntésitera pas. 

LE CAPITAINE. 

J'en ai peur; surtout avec ses théories sur le bonheur. 
Il suffit de l'entendre, quand elle dit que la vie est 
courte et qu'il faut avant tout être heureux. 

ANDRÉE. 

Elle a bien raison. 

l'oncle Emile. 
Ce pauvre Gaston, je ne le vois pas blanc. 

SUZANNE. 

Heureusement que, chez elle, tout se passe dans le 
cerveau. Je ne lui crois pas beaucoup de tempérament. 



204 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

l'oncle Emile. 

Vous n'en savez rien, Suzanne. Le tempérament 
n*est pas en raison directe de la surface. J'ai connu de 
superbes gaillardes qui étaient froides comme des mar- 
bres et des petites créatures, qui semblaient n'avoir que 
le souffle, et qui étaient ardentes comme des flammes î 

ANDRÉE. 

Dis donc, mon oncle, il me semble que... 
l'oncle Emile. 

Et la preuve, c'est qu'en général, les maigres sont 
plus violemment aimées que les rondes... elles sont 
aimées parfois jusqu'au crime! La passion s'accroche 
aux angles. Les rondes, on les pelote, tandis que les 
maigres, on les tue ! 

ANDRÉE. 

J'aime mieux être pelotée. 

madame aubier. 
Voyons, Andrée. 

ANDRÉE. 

Potelée, potelée, je voulais dire potelée. 

Sur ces derniers mots, Mme de Chouzé est rentrée. Elle tient sur son 
bras son manteau de voyage et, à la main, son chapeau. Elle pose 
manteau et chapeau sur une chaise. Elle a encore un petit sac et 
des papiers. 



SCÈNE III 
Les Mêmes, HENRIETTE. 

ANDRÉE. 

Votre valise est prête, Henriette? Vous n'avez rien 
oublié? 

HENRIETTE. 



Non, non, je ne crois pas. 



ACTE PREMIER 205 

ANDRÉE. 

Georges, tu as donné les ordres pour la voiture ? 

GEORGES. 

Pas encore... mais je vais dire qu'on attelle pour 
quatre heures. 

ANDRÉE. 

Nous vous reconduirons. 

HENRIETTE. 

Il ne faut pas vous déranger. 

GEORGES. 

Vous plaisantez. 

Il sort. 

MADAME AUBIER. 

D'ailleurs, vous avez le temps; vous avez encore une 
heure. 

HENRIETTE, déposant son petit sac et les papiers sur la grande table 
de travail. 

Michel, nous pourrions en profiter pour travailler un 
peu; j'ai traduit ce matin, pour vous, les poèmes si 
beaux de ce rabbin portugais, Jéhuda Halé\^, dont 
je vous ai parlé. 

MICHEL. 

Ah! oui. Les Sionides. 

HENRIETTE. 

Quel joh nom, n'est-ce pas? Les Sionides! On dirait 
un nom d'archipel ou de constellation. Voulez-vous 
que nous en lisions quelques-uns avant mon départ? 

MICHEL. 

Volontiers. 

MONSIEUR AUBIER. 

Ah! cette Mme de Chouzé, jusqu'au dernier moment 
il faut qu'elle travaille. 

IV. 18 



206 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

HENRIETTE. 

Le travaiL.. c'est encore ce qu'on a inventé de 
mieux. 

MONSIEUR AUBIER. 

Après la chasse... Ma chère enfant, je vous dis 
adieu... je vais prendre mon fusil et faire un tour sur îe 
plateau... je verrai peut-être quelqu s perdreaux... 
Oh! j'en verrai sûrement, mais ils ne se laissent plus 
approcher. 

HENRIETTE. 

Écoutez! ils ont bien raison, mettez- vous à leur 
place. 

MADAME AUBIER. 

Comment, tu vas encore chasser, Jules? tu as déjà 
chassé ce matin, tu dois être fatigué. 

MONSIEUR AUBIER. 

Moi, fatigué? jamais fatigué! 

HENRIETTE. 

'Vous allez encore tuer de pauvres bêtes. Quelle hor- 
reur! 

MONSIEUR AUBIER. 

Que voulez- vous? 

l'oncle Emile. 

Moi, madame, j'ai des goûts moins sanguinaires : 
je m'en vais pêcher à la hgne, c'est une innocente 
manie. 

HENRIETTE. 

Mais ne croyez donc pas ça! Alors, vous avez décidé 
que les poissons ne souffrent pas, parce qu'ils ne crient 
pas? mais ils n'en souffrent peut-être que davantage. 

l"O^K'CLE EMILE. 

C'est vrai, les grandes douleurs sont muettes. Enfm, 
j'ai une excuse : c'est en péchant à la hgne que les 



ACTE PREMJER -207 

idées me viennent. Ce matin, j'ai composé toute une 
scène de mon drame. 

HEîmiETTE. 

Ah ! bravo ! Vous me lirez ça, j'espère ! 

l'oncle Emile. 
Vous êtes trop aimable. 

MONSIEUR aubier. 

Allons, au revoir, madame, mes hommages, je vous 
prie, à M. de Chouzé, et j'espère que l'année prochaine 
vous reviendrez... cette fois avec lui. 

HENRIETTE. 

Oui, oui, l'année prochaine, sûrement. 

LE CAPITAINE. 

Père, je vais avec toi... Alors, madame, je vous dis 
au revoir. 

HENRIETTE. 

Au revoir, capitaine, et sans rancune, n'est-ce pas? 

LE CAPITAINE. 

Oh! madame. 

M. Aubier sort avec le cnpiUiaii; Mme Aubier les accompagne en 
disant à son fils dos choses comme celles-ci : « Fais attention que 
ton père ne rentre pas en vagc comm.'' hier... on aurait tordu son 
gilet de flanelle .'... il est si imprudent... il croit toujours qu'il a 
vingt-cinq ans ! » 

ANDREE, lorsque M. Aubier, l'oncle Emile, le capitaine et Mme Aubier 
sont sortis. 

Eh bien! Henriette, à tout à l'heui'e, nous vous 
laissons travailler... nous sommes là, dans le siilon à 
côté... n'est-ce pas, Suzanne? 

SUZANNE. 

Oui, oui. 

Elle prend son ouvrage et se lève Toutes Jeux sorlcul; Heoiicttc cl 
Micbi-l restent seuls. 



208 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 



SCENE IV 
HENRIETTE, MICHEL. 

Un long silence. 
HENRIETTE. 

Tu m'as écrit une jolie lettre; je l'ai lue, hier soir, en 
me couchant... elle a passé la nuit avec moi et je l'ai 
relue ce matin. 

MICHEL. 

Tu as bien déchiré toutes mes lettres ? 



Pas encore. 
Où sont-elles? 



HENRIETTE. 
MICHEL. 



HENRIETTE. 

Là, dans mon sac... je veux les relire tout à l'heure, 
dans le train qui m'emportera loin de toi. Avant 
d'arriver à Paris, je les déchirerai. Travaillons-nous une 
dernière fois ? 

MICHEL. 

Laisse là ces papiers... je travaillerai quand je serai 
seul, si je peux. Pense que dans une heure tu seras 
partie! Qu'est-ce que je vais devenir? 

HENRIETTE. 

Tu es malheureux, mon pauvre petit; tu ne l'es pas 
plus que moi... Enfin! tu vas bien penser à moi; tu te 
rappelleras nos belles promenades dans la campagne, 
nos sensations de liberté dans ces grandes plaines où 
l'on voit tant de ciel, et nos silences pleins de pensées, 
quand nous revenions sur les routes blanches, dans la 
fraîche tristesse des soirs. Ah! ces crépuscules de sep- 



ACTE PREMIER 209 

tembre, avec leur odeur d'herbes brûlées, je ne les 
oublierai jamais et, de ces trois semaines passées l'un 
près de l'autre, j'emporte d'ardents souvenirs. 

MICHEL. 

Oui, pendant trois semaines, nos existences ont été 
mêlées. Comment pourrai- je désormais être séparé de 
toi! Il m'a semblé commencer une vie nouvelle... et il 
faut l'interrompre brusquement. 

HENRIETTE. 

Dans six semaines, nous serons tous rentrés à Paris 
et nous nous reverrons. 

MICHEL. 

Sans doute, nous nous reverrons encore dans le 
monde, dans des dîners, dans des soirées, comme l'an- 
née dernière... parfois, dans les avenues désertes des 
quartiers lointains... nous nous assoirons, quand la nuit 
tombe, sur les bancs des promenades, comme des amou- 
reux sans asile et forcés d'être platoniques. 

HENRIETTE. 

Mais, pourquoi ces paroles découragées? 

MICHEL. 

Parce que notre situation est singulière... Voilà 
près d'un an que nous nous sommes rencontrés; dès 
le premier jour, nous nous sommes parlé comme si 
nous nous connaissions depuis dix ans; il y a entre 
nous des affinités multiples, une intimité nombreuse. 
Presque tout de suite nous nous sommes tutoyés comme 
des amants.... et nous ne sommes pas des amants. 

HENRIETTE. 

A qui la faute? Nos rendez- vous peuvent être désor- 
mais moins errants... ce n'est pourtant pas moi qui 
peux m'occuper de chercher un asile. 

18. 



210 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Et... tu viendrais? 
Dame ! 

MICHEL. 

Et alors... tu te donnerais? 

HENRIETTE. 

Ça ne fait pas question. 

MICHEL. 

Ah! (Elle rit.) Il ne faut pas rire. 

HENRIETTE. 

Mais si; je ris parce que tu as l'air désappointé. Il 
n'y a pourtant pas de quoi. La vérité, c'est que tu as 
peur de moi. 

MICHEL. 

Tu es un être si mystérieux ; tu as parfois un sourire 
inquiétant, tiens, comme en ce moment; et même 
lorsque ma bouche écrasait ton sourire sur tes petites 
dents cruelles, tu ne tressaillais pas. 

HENRIETTE. 

Comment, je ne tressaillais pas? 

MICHEL. 

Non, je n'ai jamais eu l'indication que tu désirais 
autre chose. 

HENRIETTE. 

Otiî, comment le savoir ? 

MICHEL. 

Alors, je me demande si tu y tiens. 

HENRIETTE. 

Si j'y tiens? C'est stupide, ce que tu dis là! Lorsque 
tu me serrais contre toi et que je te donnais ma bouche, 



ACTE PREMIER 211 

tu ne sentais donc pas qu'elle devenait glacée? Quelle 
autre indication t'est donc nécessaire? Mais je t'ai 
déjà expliqué : j'ai horreur de ce qui peut ressembler à 
une surprise et je veux que l'abandon que je ferai de 
moi-même, pour avoir toute sa signification, soit pré- 
médité et complet. Je ne suis pas un être mystérieux, 
ni insensible; une minute divine te convaincra de tout 
le contraire. Seulement, cette minute-là, c'est toi qui 
ûe la désires pas. 

MICHEL. 

Je ne la désire pas... c'est insensé ce que tu dis là! 

HENRIETTE. 

Non, tu ne la désires pas bien, comme je le voudrais; 
tu la surprendrais volontiers, tu ne veux pas la prémé- 
diter... tu la désires comme minute, mais tu la redoutes 
dans ses conséquences, et c'est en quoi nous diflérons. 
Sois sincère ; ai-je raison? 

MICHEL. 

C'est vrai, je la redoute. 

HENRIETTE. 

Pourquoi? 

MICHEL. 

Pourquoi? tu le sais bien. Parce que nous ne sommes 
pas libres, parce que nous sommes mariés. 

HENRIETTE. 

Je te Tai déjà dit : quand il le faudra, moi, je saurai 
me rendre libre. Je n'aime pas mon mari; il est impos- 
sible à deux créatures humaines demoins sccoraprondre 
que nous ne nous comprenons, Gaston et moi. Auprès 
de lui, je m'ennuie à mourir. J'ai vingt-trois ans, je ne 
veux pas mourir d'ennui. Tiens, en ce moment, à la 
pensée que je vais le retrouver, j'ai envie de m'enfuir, 
d'aller n'importe où. Puisque je ne serai pas avec toi, 
je voudrais être seule, comprends-tu, seule, seule avec 



212 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ton image, mes souvenirs et mes rêves. Ah ! le mariage ! 
le mariage! Quelle chose effroyable! Et je suis mariée 
depuis quatre ans. Songes-tu à ce que ça représente? 
Quatorze cent soixante déjeuners, j'ai fait le calcul, 
et quatorze cent soixante dîners en face d'un être au- 
quel on n'a rien à dire... Et quatorze cent soixante nuits 
Mmmmmh! Quelle horreur! Et depuis quatre ans, 
je ne peux pas faire un pas sans qu'on me demande : 
« Où vas-tu? d'où viens-tu? qui as-tu vu? » Je ne peux 
même pas me taire, sans qu'on me demande : « A quoi 
penses-tu? » C'est effrayant qu'un homme ait le droit 
de vous demander ça! Non, non, je partirai, j'y suis 

bien décidée. (Et comme Michel se tait, elle lui dit :) A qUOi 

penses-tu? 

MICHEL. 

A tout ce que tu me dis. Je pense aussi que moi, je 
ne serai jamais libre. 

HENRIETTE. 

Il y en aura toujours un, ou plutôt une sur deux. 

MICHEL. 

Mais je ne peux pas quitter ma femme et mes enfants. 

HENRIETTE. 

Je ne te le demande pas 

MICHEL. 

Alors, de mon côté, ce sera toujours l'adultère, 
c'est-à-dire le mensonge et la contrainte, et si notre 
liaison est découverte, le drame probable, la douleur 
certaine. Ah! vois-tu, j'ai bien réfléchi à tout ça... il 
ne faut pas nous revoir. 

HENRIETTE. 

Oui, je vois que tu as réfléchi, en effet. Voilà le conseil 
que t'a apporté la dernière nuit que j'ai passée sous ton 
toit. Arrêtons-nous sur la pente fatale, n'est-ce pas, 
pendant qu'il en est temps encore? 



ACTE PREMIER 213 

MICHEL. 

Oui. 

HENRIETTE. 

C'est-à-dire avant que tu ne m'aies prise, avant que ce 
qui engage, selon toi, n'ait été accompli. Ah ! tu établis, 
en pareille matière, une distinction bien bourgeoise. 
Tu ne t'inquiètes pas si, moi, je rétablis,et si j'ai eu be- 
soin de me donner pour t'appartenir tout entière. 

MICHEL. 

Écoute-moi, comprends-moi.... 

HENRIETTE. 

Oh! je te comprends. Je vais partir tout à l'heure et, 
déjà, tu t'es repris. Il te faut la présence réelle à toi, 
et tu considères comme un bonheur et, sans doute, 
comme une délivrance, une séparation qui va te per- 
mettre de m'oubUer et de rentrer dans ta tranquillité, 
dans ta sécurité, 

MICHEL. 

Non, mais dans mon devoir. 

HENRIETTE. 

Si tu parles de devoir, c'est que tu ne m'aimes pas. 

MICHEL. 

Ah! comment peux-tu dire ça? 

HENRIETTE. 

Mais non, tu ne m'aimes pas. Qui sait? Tu t'es 
exercé peut-être à m'aimer pour l'hygiène de tes sen- 
timents et de tes idées qui s'ankylosaient dans ton mi- 
lieu honnête et assommant. 

MICHEL. 

Exercé ? 

HENRIETTE. 

Mais oui, tu t'es exercé à m'aimer comme d'autres 
font des armes, pour entretenir la souplesse de leurs 



214 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

muscles, sans avoir jamais Imtention de se battre. 
Alors, quand il s'agit pour toi d'aimer avec des sen- 
timents qui peuvent faire des blessures, les images tra- 
giques t'apparaissent soudain, et tu deviens prudent 
et raisonnable. 

MICHEL. 

Ah! si j'avais pu m'exercer, comme tu dis, à quelque 
chose, c'eût été au contraire à ne pas t'aimer. Mais je 
t'ai aimée malgré moi et malgré le sans-issue de cet 
amour. S'il t'en fallait une preuve, n'est-ce pas l'ennui, 
le désespoir qui s'emparent de moi, quand je ne te vois 
pas? Car cet ennui morne, lourd, mortel, je ne l'éprou- 
vais pas avant de t'avoir rencontrée. Non, je ne l'éprou- 
vais pas, et même j'étais heureux. 

HENRIETTE. 

Ce bonheur-là, c'est comme la bonne santé : on ne 
s^en aperçoit pas et, alors, c'est comme s'il n'existait 
pas. 

MICHEL. 

Je t'aime, tu le sais bien, et tti sais aussi comment je 
t'aime, et c'est la gravité de cet amour qui m'effraie. 
Alors j'ai peur, oui, j'ai peur, pas pour moi, comprends 
bien, mais pour ceux qui sont autour de moi. Oh! je 
sais bien, tu me trouves irrésolu et lâche, et tu te crois 
supérieure dans ton amour, parce que tu es décidée, 
toi, quoi qu'il arrive, à quitter ton mari ; mais ce n'est 
pas la même chose : tu es une femme contre un homme, 
et un homme peut se défendre. Un homme, à l'âge de 
ton mari, peut refaire sa vie. Tandis que moi, je suis un 
homme contre une femme, contre une créature sans dé- 
fense, que j'ai aimée, après tout, et qui m'aura aimé, 
elle, pendant dix ans, sans une défaillance. Si je partais, 
ce serait la condamner à une existence désabusée, au 
plus humihant veuvage : voilà où serait la véritable 
lâcheté... Car une femme, à l'âge de Suzanne, ne refait 
pas facilement sa vie, surtout avec deux enfants dont 
on lui confierait l'éducation... et l'infériorité d'avoir 



ACTE PREMIER 2*5 

été abandonnée. C'est déjà trop qu'ici, à deux pas 
d'elle, nous puissions discuter cet abandon. 

HENRIETTE. 

Tu as raison, il ne faut jamais rien briser... reste 
chez toi... reste chez toi... Que veux-tu que je te dise? 
Tu ne fais pas ce que tu préfères ? 

MICHEL. 

Je fais ce sacrifice de renoncer à toi, je préfère donc 
ne pas être heureux. 

HENRIETTE. 

Tu préfères ne pas avoir de remords; ta crainte de 
faire souffrir n'est que la crainte de ta propre souf- 
france, de même que ta sagesse n'est qu'une ardeur 
moindre à désirer... comme ton sacrifice n'est, au 
fond, que de l'égoïsme. 

MICHEL. 

Je suis la seule victime de cet égoïsme, et non les 
autres. 

HENRIETTE. 

J'en suis aussi la victime; mais tu n'hésites pas à 
me faire cette peine, à moi qui t'aime et que tu pré- 
tends aimer. 

MICHEL. 

Je te demande pardon... mais je suis-moi-môme 
très malheureux, songe donc... 

HENRIETTE. 

Ne dis rien... laisse-moi pleurer... Toutes les raisons 
que tu me donneras, je ne les comprendrai pas. Dire 
que nous sommes là, tous les deux, et que nous res- 
sentons, dans le même temps, la chose la plus rare qui 
soit au monde, une attraction entière et réciproque, et 
que le bonheur passe et que nous ne le saisissons pas! 

MICHEL. 

Mais il n'y a pas que le bonheur, dans la vie. 



216 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

HENRIETTE. 

Mais si, mais si, car nous mourrons un jour, voilà 
une chose certaine... et nous n'aurons pas saisi un 
bonheur possible. Ah! ton devoir, ta résignation, ta 
pitié, ton sacrifice, ça te fera un beau squelette, tout ça, 
quand tu seras dans la terre... car après, après, il faut 
bien se dire qu'il n'y a plus rien, et que c'est fini, fini... 
à moins que tu ne croies à la vie éternelle. 

MICHEL. 

Non, je n'y crois pas. 

HENRIETTE. 

Alors, tu es insensé ! D'ailleurs, si tu m'aimes comme 
tu le dis et comme je le crois, oe qui doit être sera et 
je le désire trop pour que ça ne soit pas. Tu as pris 
une forte résolution, mais à peine serai-je partie que 
tu la regretteras et ton désespoir sera trop grand. 
Alors prononçons : adieu ! mais pensons : au revoir ! 

MICHEL, 

Non. 

HENRIETTE. 

Sait-on jamais? L'an prochain à Jérusalem, conti- 
nuent à se dire mes corehgionnaires, en fêtant la nou- 
velle année israélite. 

MICHEL. 

Ils se le disent depuis deux mille ans. 



SCÈNE V 

HENRIETTE, MICHEL, AJNDRÉE, GEORGES, 
SUZANNE, LES ENFANTS. 

ANDREE, entrant en coup de vent, avec son chapeau, son ombrelle. 

Henriette, vous savez quelle heure il est? Il faut 
partir. 



ACTE PREMIER 217 

GEORGES. 

Oui, oui, maintenant nous n'avons que le temps. 

HENRIETTE. 

Je suis prête... je suis prête... (prenant son manteau de 
voyage et un tas d'objets dont elle s'encombre.) OÙ donC est VOtre 

mère? Je voudrais lui dire adieu. 

SUZANNE. 

Ma mère m'a priée de l'excuser auprès de vous... elle 
est partie se promener, elle avait besoin de remuer. 

HENRIETTE. 

Elle a très bien fait... vous lui direz que j'irai la voir 
dès qu'elle sera rentrée à Paris. 

GEORGES. 

Dépêchons-nous... dépêchons-nous. 

RAYMOND. 

Madame, je t'ai cueilli des fleurs. 

Il lui met un gros bouquet dans les bras. 
HENRIETTE. 

Oh! merci, mon petit Raymond. Tu es tout à fait 
gentil... au revoir, à bientôt... au revoir, Michel, tra- 
vaillez bien. 

MARGUERITE. 

Madame, tu oublies ton cache-poussière. 

SUZANNE. 

Eh bien! va le porter dans la voiture. 

HENRIETTE. 

Ma valise! ma valise! 

GEORGES. 

Je l'ai fait descendre... elle est dans la voiture. 
IV. 19 



218 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

HENRIETTE. 

Ah ! bon. Oh ! ce départ, c'est tout ce qu'il y a de plus 
drôle ! 

Elle sort. Tout le monde a quitté le salon. Michel et Suzanne restent 
seuls. 



SCÈNE VI 
MICHEL, SUZANNE. 

Suzanne s'installe avec son ouvrage. 

SUZANNE. 

Ça ne te dérange pas que je vienne travailler auprès 
de toi? 

MICHEL. 

Pas du tout. Pourquoi veux-tu que ça me dérange? 

SUZANNE. 

Je ne sais pas, moi. (un silence.) Tu as l'air songeur, 
Michel. Ah! les beaux jours sont finis. 

MICHEL. 

Il y avait de la gelée blanche ce matin et le baromètre 
baisse. 

SUZANNE. 

Et Mme de Ghouzé est partie. La maison va te pa- 
raître bien vide, maintenant. Tu aurais dû aller la 
reconduire à la gare. 

MICHEL. 

C'était inutile, puisque Georges et Andrée l'accom- 
pagnaient. 

SUZANNE. 

Tu as préféré rester avec moi... c'est gentil, ça. Et 
puis, il vaut toujours mieux s'épargner des scènes pé- 
nibles. Un train qui s'en va, emportant une personne 



ACTE PREMIER 219 

chère, tandis que soi-même on reste sur le quai, ça doit 
être déchirant... Et ça s'est bien passé cette dernière 
leçon d'hébreu? 

MICHEL. 

Très bien. 

SUZANNE. 

Tu dois être très fort maintenant; tu dois commencer 
à savoir parler... 

MICHEL. 

Oh! il ne s'agit pas pour moi de parler l'hébreu, ni 
même de l'écrire, mais seulement de pouvoir le tra- 
duire au besoin. 

SUZANNE. - 

Évidemment... ça doit être difficile. (EUe rit.) Ça 
avance, ton travail sur les religions ? 

MICHEL. 

Je n'ai encore rien écrit. En ce moment, j'établis le 
plan de mon ouvrage; j'en suis encore à la période de 
préparation. 

SUZANNE. 

De préparation, c'est bien ce que je pensais. Ah! 
depuis quelque temps, tu ne me tiens plus au courant 
de tes travaux comme autrefois. 

MICHEL. 

Un hvre sur les religions, ça ne t'mtéresserait guère. 

SUZANNE. 

Pourquoi? Je tâcherais de comprendre. En m'appH- 
quant bien, j'y arriverais peut-être. Tu ne crois pas? 

MICHEL. 

Oh! si. 

SUZANNE. 

Il est vrai que je ne suis pas une intellectuelle comme 
Mme de Chouzé. Elle a de la chance, elle, tu la juges 
digne de te comprendre; tu lui dis ce que tu fais; ça 



220 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

rintéresse, ça la passionne! Moi, je ne suis qu'une 
humble ignorante, une brave femme terre à terre, un 
pauvre être. 

MICHEL. 

11 ne s'agit pas d'intelligence, ni d'esprit, il s'agit de 
connaissances; ça n'a pas le moindre rapport. 

SUZANNE. 

Et, en fait de connaissances, elle est universelle. 

MICHEL. 

Où veux- tu en venir? Pourquoi dis-tu tout ça? j'ai 
besoin d'apprendre l'hébreu, elle le sait, j'en profite. 

SUZANNE. 

Laisse-moi donc tranquille, l'hébreu n'est qu'un 
prétexte. Encore tout à l'heure, elle a trouvé le moyen 
de rester seule avec toi jusqu'au dernier moment, et 
cette façon de nous éloigner tous, une heure avant 
son départ, sous couleur de traduire les poèmes d'un 
vieux rabbin, ça ne me parait pas très cathohque, c'est 
le cas de le dire! Car, enfin, une femme qui a passé 
trois semaines chez des gens peut bien leur consacrer 
sa dernière journée, surtout quand il y a là des femmes 
de son âge, ou à peu près, avec qui elle peut tout de 
même causer. J'admets que nos conversations ne 
soient point très captivantes; mais Mme de Ghouzé 
devait faire ce sacrifice. Ah! elle peut avoir une grande 
instruction, elle a une petite éducation. Je ne suis pas 
la seule qui s'en soit aperçue : la preuve, c'est que ta 
mère a trouvé ce procédé très mauvais, et elle est partie 
se promener. Elle a bien fait, j'avais envie d'en faire 
autant. 

MICHEL, avec un peu d'impatience. 

Il fallait le faire. 

SUZANNE. 

Comme tu es aimable ! 



ACTE PREMIER 221 

MICHEL. 

Non, mais c'est vrai, tu attaches une importance 
exagérée à des choses insignifiantes. 

SUZANNE. 

Non, non, ce ne sont pas des choses insignifiantes. 
La vérité, c'est que tu éprouves un plaisir manifeste 
à te trouver avec elle... et c'est réciproque. Vous étiez 
tout le temps ensemble, vous ne vous quittiez plus. 

MICHEL. 

Certainement, j'éprouve beaucoup de plaisir à causer 
avec elle; il est incontestable qu'elle est très intelli- 
gente... elle a un cerveau intéressant, amusant. 

SUZANNE. 

Oui, elle sait beaucoup de choses; c'est surtout une 
affaire de mémoire, c'est une perruche documentée. 

MICHEL. 

Et puis, comme elle a été élevée dans un milieu que 
je ne connais pas, ou que je connais mal, elle m'a 
appris sur ceux de sa rehgion des choses que j'ignorais. 

SUZANNE. 

Elle t'en apprendra encore. 

MICHEL. 

Pour moi, c'est une fenêtre ouverte sur le monde 
israéUte. 

SUZANNE. 
Une petite fenêtre... un judas. (Michel hausse les épaulei.) 

Oh! je te demande pardon. Je sais que tu n'aimes pas 
ces plaisanteries-là... Enfin! elle est partie. 

MICHEL. 

Va, tu t'alarmes bien à tort. 

19. 



222 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

SUZANNE. 

Oh! je ne m'alarme pas. Tu me feras Thonneur, j'es- 
père, de croire que je ne suis pas jalouse de Mme de 
Ghouzé... seulement, je ne te cacherai pas que ses 
allures avec toi me semblent étranges. Voilà longtemps 
qu'elle tourne autour de toi et que je m'aperçois de son 
insistant manège. Je ne t'en ai jamais parlé, et si je t'en 
parle aujourd'hui, c'est parce que je constate que ça 
prend des proportions inquiétantes. Alors, je t'avertis : 
si tu tiens à moi, prends garde ! Je suis de celles qui ne 
pardonnent pas. Voilà. 

MICHEL. 

Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir à quel point 
tout ce que tu viens de dire là est inutile. 

SUZANNE. 

Tant mieux 

MICHEL. 

Ce que tu semblés prévoir n'arrivera jamais. 

SUZANNE. 

Tant mieux ! En tout cas, je t'ai dit ce que je voulais 
te dire; maintenant ne parlons plus de cette chère 

petite Mme de Ghouzé. (Elle va près de la table et regarde les 
papiers qu'Henriette a laissés.) C'cst IcS famCUX poèmCS qu'elle 

a traduits pour toi ? 

MICTÏEL. 

Oui. 

SUZANNE, parcourant les poèmes. 

Mais je comprends très bien, ça ne me parait pas dif- 
ficile ; serais- je une intellectuelle sans le savoir? C'est un 
Juif qui se lamente sur les malheurs de son peuple, 
n'est-ce pas? 

MICHEL. 

Ça doit être ça. 

SUZANNE. 

Comment, ça doit être? Je croyais que tu les avais 
lus tout à l'heure avec elle? Tu ne te rappelles plus?... 



ACTE PREMIER 223 

tu pensais à autre chose, probablement, tu étais dis- 
trait. (Elle découvre le sac d'Henriette.) TienS ! et elle aUSSi 

était distraite, il faut croire... elle a oublié son petit sac. 
Ça lui ressemble bien, d'ailleurs. 

MICHEL, affectant le plus grand calme. 

Ce sac n'est peut-être pas à elle? 

SUZANNE. 

A qui veux-tu qu'il soit? 

MICHEL. 

Je ne sais pas, moi, à Mme Sonchamp. 

SUZANNE. 

La mère Sonchamp n'a pas un sac aussi élégant... 
non, c'est bien à Henriette, je le reconnais... il y a son 
chiffre. 

MICHEL. 

Alors, donne-le-moi... je vai^ l'empaqueter et le lui 
renvoyer. 

SUZANNE. 

Pourquoi dis-tu ça d'une voix étranglée? 

MICHEL. 

Pas du tout. 

SUZANNE. 

Je le lui renverrai bien moi-môme... il doit y avoir 
tout un petit bric-à-brac trôs amusant là-dedans. 

MICHEL, vivement. 

Tu ne vas pas l'ouvrir. Tu n'as pas le droit de faire ça, 

SUZANNE. 

Tu as des raisons pour que je ne l'ouvre pas? 

MICHEL, se reprenant. 

Pas la moindre... Seulement, c'est indiscret, incorrect 
tout au moins. 



22i LE RETOUR DE JERUSALEM 

SUZANNE. 

J'imagine que si elle le laisse traîner, c'est qu'il ne 
renferme rien de mystérieux. 

Elle ouvre le sac. 

MICHEL, fataliste. 

Après tout, "si tu y tiens... 

SUZANNE. 

C'est bien ce que je pensais... un mouchoir, de^a 
poudre de riz, un petit carnet... Ah! et des lettres... 
mais les lettres, je ne les lirai pas... sauf celle-ci pour- 
tant, qui parait être de ton écriture. 

MICHEL. 

Suzanne ! Suzanne ! Au nom de tout ! ne lis pas. 

SUZANNE. 

Ah! 

MICHEL. 

Donne-moi cette lettre... 

SUZANNE. 

Non. 

MICHEL. 

Donne-la-moi. 

Il veut la lui arracher. 

SUZANNE, se dégageant. 

Ah! laisse-moi, laisse-moi lire. D'abord ça te donnera 
le temps de réfléchir à ce que tu vas dire, de préparer 
les mensonges que tu vas me faire. 

MICHEL, à mi-voix. 

Tant pis ! C'est toi quiy auras voulu. 

SUZANNE, parcourant la lettre. 

«"Ma chère' chérie, ma Judith aimée, je pense à tout 
ce que tu m'as dit tantôt, quelle tendre journée nous 
avons passée ensemble, la dernière, hélas ! aux bords de 



ACTE PREMIER 225 

cette Loire qui reflétait un beau ciel clair comme tes 
yeux. J'aime ton cerveau masculin et féminin à la fois; 
avec toi seule je parle comme avec un ami, ô mon cher 
petit philosophe... mais tu pars demain, et moi, je vais 
rentrer dans l'ombre conjugale... toute la tristesse des 
amants est en moi... Sur tes lè\Tes profondément. .. lon- 
guement... Michel. » C'est très bien. 

MICHEL. 

Te voilà bien avancée. 

SUZANNE. 

Ah! oui, je te prie de le croire. En tout cas, je suis 
fixée. 

MICHEL. 

Sur quoi? 

SUZANNE. 

Sur ta loyauté, ton affection, ta tendresse, et aussi, 
sur la nature de tes relations avec elle. Je sais mainte- 
nant quelle sorte de fenêtre elle t'ouvrait sur ceux de sa 
race, comme tu dis. 

MICHEL. 

Alors, tu crois qu'elle est ma maîtresse? 

SUZANNE. 

J'en suis sûre. 

MICHEL. 

Je te jure que non. 

SUZANNE. 

Oh! Oh! voyons! Aie au moins un peu de pudeur et 
ne me raconte pas des histoires pareilles. Je ne suis tout 
de même pas une imbécile; montre cette lettre à n'im- 
porte qui, et l'on dira que celle à qui elle est adressée 
est ta maîtresse. 

MICHEL. 

Pourtant, je te dis la vérité... la preuve, c'est que je 
t'ai laissée lire cette lettre. 



226 LE RETOUR DE JERUSALEM 

SUZANNE. 

Parbleu! tu ne pouvais pas faire autrement! 

MICHEL. 

J'aurais pu te Tarracher des mains, la déchirer. 

SUZANNE. 

Ah ! tu aurais mieux fait ! 

MICHEL. 

Non, parce qu'alors tu aurais pu supposer tout. 

SUZANNE. 

Je n'aurais pas pu en supposer davantage. 

MICHEL. 

Tandis que j'ai préféré que tu lises cette lettre jus- 
qu'au bout, et je ti défie d'y trouver la preuve que 
Mme de Ghouzé est ma maltresse. 

SUZ\NNE. 

Mais tais-toi donc! taij-toi donc! Comment, voilà 
une femme que tu voyais tous les jours, du matin au 
soir, tu restais seul avec elle et ce n'était pas encore 
assez... tu éprouvais le besoin de lui écrire. Et en quels 
termes! Tu l'appelles Judith!... Judith, c'est elle sans 
doute qui t'a demandé de l'appeler d'un nom dont per- 
sonne ne l'appelle... tu la tutoies, tu la tutoies et tu ter- 
mines ta lettre sur sa bouche, longuement... profondé- 
ment. Si ce n'est pas là un langage d'amant, qu'est-ce 
qu'il te faut? Jusqu'ici j'avais pu douter, éloigner de 
moi cette atrocité ; mais, maintenant, il faudrait être 
aveugle, entends-tu, aveugle, pour ne pas voir clair. 
Tu n'es qu'un misérable et un lâche, tu n'as même pas 
le courage de la vérité. 

MICHEL. 

Mais je te la dis, la vérité. Judith... Henriette... 
Mme de Ghouzé n'est pas ma maîtresse, je te le jure sur 



ACTE PREMIER 227 

nos enfants. Toutes les apparences sont contre moi, je le 
reconnais. Tu t'attaches à des détails, à des extériori- 
tés... Eh bien, oui, je l'appelle Judith... c'était son nom 
quand elle était jeune fille, je n'ai rien inventé... Je la 
tutoie, qu'est-ce que ça prouve? On tutoie un ami. 

SUZANNE. 

Oui, un ami. 

MICHEL. 

Mais il faut bien que tu comprennes qu'un homme 
peut se plaire infiniment dans la société d'une femme, 
avoir besoin d'elle, oui, besoin d'elle, et qu'il peut s'éta- 
blir entre un homme et une femme un commerce d'idées, 
une intimité intellectuelle, une familiarité cérébrale sans 
que pour ça... 

SUZANNE. 

Oui, je sais ce que tu vas me dire, c'est de son cerveau 
seul que tu es épris, n'est-ce pas? de son cher cerveau, 
de son remarquable cerveau'. Le mien ne te suffit pas 
et tu ne me trouves pas à ta hauteur. Ah! comme tu 
dois t'ennuyer avec moi et comme je te plains! Oui, tu 
vas me dire aussi que tu as pour moi une bonne affec- 
tion et que j'ai la meilleure part. Eh bien, je ne m'en 
contente pas. S'il te faut une femme pour le cerveau, 
une pour le cœur, et une troisième pour je ne sais quoi, 
on peut aller loin avec ce système-là ! Tu es un être trop 
comphqué pour moi. Je ne suis pas comphquée, moi, 
mais j'ai la prétention d'être une femme complète, en- 
tière : j'ai été une vierge innocente, une amoureuse can- 
dide, une amante passionnée, une épouse fidèle, une 
mère attentive et dévouée. Je n'admets pas les sub- 
tiles distinctions que tu établis, et je ne me résignerai 
pas à ne plus être que la femme du cœur. 

MICHEL. 

Mais écoute-moi. 

SUZANNE. 

Non, parce que tu mentiras. Il ne s*agit pas d'une 
intimité intellectuelle, d'une familiarité cérébrale; elle 



228 LE RETOUR DE JERUSALEM 

t'a pris tout entier, tu en es imprégné... tu la sens, tu la 
sens... tu Faimes, il n'y a rien à faire. La preuve, c'est 
que tout à Fheure, alors que je t'avertissais d'un danger 
que je ne croyais pas accompli, tu n'as pas eu un élan 
vers moi. Autrefois, tu te serais jeté à mes genoux, tu 
m'aurais enveloppée de protestations et de caresses; 
tu aurais pleuré, tu m'aurais convaincue en un mot. Et, 
maintenant, tu te défends mal, tu te défends comme un 
coupable, sans sincérité, sans émotion, sans repentir. 
Il n'y a dans ton cœur que de l'irritation contre moi. 

MICHEL. 

Oui, de l'irritation, parce que c'est toi qui as voulu ce 
qui arrive. 

SUZANNE. 

Oh! voulu... 

MICHEL. 

Oui, sans ta curiosité entêtée, tu n'aurais rien su, et 
quand je t'ai suppliée de ne pas lire cette lettre, j'en 
avais le droit... oui, en mon âme et conscience, j'en 
avais le droit, car il n'y a pas un quart d'heure 
qu'ici, à cette même place, j'ai déclaré à Mme de 
Ghouzé que je ne serais jamais son amant, et que nous 
ne devions plus nous revoir... Non, encore une fois, elle 
n'est pas ma maîtresse et je ne t'ai pas menti. Eh bien, 
oui, je l'aime ! et je l'ai aimée parce que je me suis senti 
revivre auprès d'elle, parce qu'elle m'a donné les sen- 
sations dont j'ai besoin, dont j'ai besoin comme de l'air 
qu'on respire... j'étais enfermé et j'étouffais ici. Je 
croyais être heureux, et je me suis aperçu que mon 
bonheur n'était qu'une léthargie, et que j'assistais len- 
tement à l'agonie de mon intelhgence et de ma person- 
nalité. Elle est apparue, et ce fut dans ma vie comme un 
renouveau ! Et cependant, c'est pour toi, pour toi qui 
m'insultes et ne veux rien comprendre, que j'ai décidé 
de rester dans le devoir, c'est pour toi que je me suis 
sacrifié. Ah ! malheureuse, qui pouvais ignorer et qui as 
voulu savoir ! 



ACTE PREMIER 229 

SUZANNE. 

Tu t'es sacrifié, c'est sublime! mais je ne t'en ai au- 
cune reconnaissance et je n'accepte pas ton sacrifice. 
Je ne veux pas que tu restes par devoir et, sans doute, 
par pitié... Je n'ai pas besoin de ta pitié; ne t'inquiète 
pas de moi. Si je ne suis pas morte sur le coup d'une 
telle révélation, c'est que je ne suis pas de celles qui en 
meurent. Puisque la vie honnête et familiale te pèse, 
puisque tu t'ennuies ici, puisque tu en aimes une autre, 
tu ne m'appartiens plus et je n'ai pas le droit de te re- 
tenir dans l'ombre conjugale. 

MICHEL. 

Suzanne ! 

SUZANNE, allant ouvrir la porte toute grande sur le parc. 

Va vers la lumière, va vers le bonheur et l'amour! 
Puisque tu étouffes ici, va respirer auprès de ta Juive... 
va la retrouver... va... va... adieu! 

MICHEL. 

Suzanne ! 

SUZANNE. 

Non, c'est fini. Regarde-moi... je ne te pardonnerai 
jamais. 

MICHEL. 

Tu es une orgueilleuse... Adieu! 

Il s'enfuit. 



Oui, une orgueilleuse. 

Elle éclate en sanglot». 



Rideau. 



20 



ACTE DEUXIÈME 



A Paris, six semaines après, dans les premiers jours de novembre. 
Un salon, dans un appartement moderne. Au fond, large window 

donnant sur le jardin du Luxembourg dont on aperçoit les 

arbres. A droite, au premier plan, une porte communiquant 

avec les appartements. 
Au second plan, petite porte, dans le mur, communiquant avec 

le cabinet de travail. 
Un piano, des meubles, pêle-mêle; grandes caisses d'ejnLallage, 

rouleaux de tapis, etc. 
Au lever du rideau, un tapissier est en train de clouer le tapis, 

tandis qu'un électricien, grimpé sur une échelle double, pose 

des fils le long de la glace de la cheminée. 



SCENE PREMIERE 

ANDRÉE, UN DOMESTIQUE, UN TAPISSIER, 
UN ÉLECTRICIEN. 

Un domestique introduit Andrée Daincourt dans le petit salon. 
LE DOMESTIQUE. 

Si madame veut bien prendre la peine d'attendre 
quelques instants... je vais prévenir Monsieur et 
Madame. Je demande pardon à madame; mais je n'ai 
pas bien entendu le nom que madame m'a dit. 

ANDRÉE. 

Mme Daincourt... d'ailleurs, vous n'avez qu'à dire à 
Monsieur que c'est sa sœur... 



ACTE DEUXIÈME 231 

LE DOMESTIQUE. 

Ah! bien, madame. 

Il "^orl. — Andrôe exnmine les choses autour d'elle. — Quelques 
secondes, puis Judith entre dans le salon. Elle est habillée d'un 
déshabille clair et coiffée avec des bandeaux. 



SCENE II 

ANDRÉE, JUDITH, LE TAPISSIER, L'ÉLECTRICIEN 
puis MICHEL. 

JUDITH, tendant les deux inalns à Andrûe. 

Bonjour. 

AJÎDRÉE. 

Bonjour, Henriette. 

JUDITH. 

Vous m'excusez de vous recevoir au milieu d'un 
désordre pareil, mais c'est encore cette pièce-ci la plus 
avancée... jugez de ce que sont les autres. (Eiie s'adresse 
aux ouvriers :) Mcssicurs, je VOUS demande pardon, mais 
je suis obligée de vous déranger. Vous pourriez peut- 
être aller travailler dans la salle à manger ou dans le 
bureau de Monsieur... vous trouverez certainement de 
quoi vous occuper. 

l/ÉLECTRICIEN. 

Oh! c'est pas la chose que ça nous dérange... je peux 
toujours poser les appHques dans la salle à manger. 

LE TAPISSIER. 

Je vais en profiter pour présenter les rideaux... 

JUDITH. 

C'est ça, c'est ça. (iis sortent.) Oh! cette échelle, ils 
auraient bien pu l'emporter. 



232 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Laissez donc... qu'est-ce que ça fait? 

JUDITH. 

C'est gentil, Andrée, d'être venue... vous êtes la pre- 
mière personne que nous voyons à Paris. 

ANDRÉE. 

Michel m'avait écrit que vous rentriez hier... c'est 
hier, n'est-ce pas? 

JUDITH. 

Oui, nous sommes rentrés hier. 

ANDRÉE. 

Alors, je voulais embrasser mon frère, c'est bien na- 
turel, et savoir comment il était, après tous ces événe- 
ments. 

JUDITH. 

Hein, croyez- vous? 

ANDRÉE. 

Oui, quel coup de Trafalgar! Il va bien, Michel? 



JUDITH. 
ANDRÉE. 

JUDITH. 
ANDRÉE. 



Il va très bien. 
Il est heureux? 
Je le crois. 
C'est le principal. 

JUDITH. 

Ah! oui! d'ailleurs, vous allez le voir et, tenez, juste- 
ment le voici. 

En effet, sur ces derniers mots, Michel est entré. 
ANDRÉE. 

Bonjour, mon grand frère. 



ACTE DEUXIÈME 233 

MICHEL. 

Bonjour, ma petite sœur. 

Ils s'embrassent tendrement. 

ANDRÉE. 

Ah! je suis contente de te voir. 

MICHEL. 

Moi aussi... je suis très content. 

ANDRÉE. 

Tu nous en as donné, des émotions. 

MICHEL. 

Je pense bien. Enfin, tu t'es montrée très gentille 
dans ces circonstances. 

ANDRÉE. 

Tu plaisantes; tu es mon frère d'abord, et puis je 
t'aime beaucoup... Alors, j'ai pris ton parti carrément. 
Je ne suis pas vieux jeu, moi. Ah ! mais non... mon oncle 
Emile et moi, nous t'avons donné raison. 

MICHEL. 

Vraiment?... J'aurais cru pourtant que mon oncle... 

ANDRÉE. 

Lui ! Il est enchanté, il trouve ça très bien. C'était à 
prévoir qu'il t'approuverait : c'est un toqué. 

MICHEL, souriant. 

Évidemment. 

ANDRÉE. 

Npn, mais tu comprends bien ce que je veux dire, tu 
sais comme il est exalté, romanesque... Enfin, c'est 
l'homme qui, à Grenade, a failli se tuer pour une ^itana. 
Ollé! Ollé!... Alors, votre roman l'a beaucoup séduit. 

JUDITH. 

C'est un être délicieux ! Enfin, l'oncle Emile est un 
allié. 

20. 



234 LE IlETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Oui, plutôt, mais c'est le seul. 

MICHEL. 

Mon frère? 

ANDRÉE. 

Oh : le capitaine... il n'y va pas par quatre chemins... 
il te juge sévèrement... pour lui, le devoir passe avant 
tout, et que tu aies quitté ta femme, il considère ça 
comme une désertion, c'est son mot. 

JUDITH. 

On voit bien qu'il n'est pas marié... et puis, l'opinion 
d'un mihtaire, ça ne compte pas. 

MICHEL. 

Et nos parents? 

ANDRÉE. 

Oh ! maman, cette pauvre femme, tout ça l'a rendue 
malade ; elle est retombée dans une de ses crises hépa- 
tiques. L'oncle Emile dit qu'elle voit la vie en ce 
moment avec les yeux du foie. Alors, tu te rends 
compte de ce que ça peut donner. Papa, lui, il ne chasse 
plus, c'est tout dire. 

MICHEL. 

Pauvres gens ! 

ANDRÉE 

Il est évident qu'à leur âge, ça complique leur exis- 
tence... Ils prétendent qu'ils ne te pardonneront jamais; 
mais ça, ils n'en savent rien. 

JUDITH. 

Tout s'arrangera. 

ANDRÉE. 

Seulement, pour le moment, dame, pour le moment... 

MICHEL, assombri. 

Oui... oui... 

Un silence. 



ACTE DEUXIÈME 235 

Jl DITH. 

Et votre mari? 

ANDREE. 

Oh ! Georges, il est bien embarrassé : c'est le beau- 
frère de Michel pour qui il a une grande affection et, 
d'un autre côté, il est aussi l'ami de votre mari... de 
sorte qu'il est très embarrassé. Il veut rester neutre. 

JUDITH. 

C'est une excellente position... il faut qu'il la garde. 
Vous lui avez dit que vous veniez nous voir? 

ANDRÉE. 

Certainement. 

JUDITH. 

Il ne vous a pas fait d'observations? 

ANDRÉE. 

Il ne manquerait plus que ça. D'ailleurs, à la suite de 
ces événements, j'ai eu avec Georges des conversations 
extraordinaires. 

JUDITH. 

Ah! oui? 

ANDRÉE. 

Je vous raconterai ça. 

JUDITH. 

Vous voudriez peut-être vous asseoir. Tenez. 

Elle désigne un fauter.il, près d'une petite table et sur lequel le tapis- 
sier a posé des étofles. Michel enlève les étoffes qu'il dépose sur le 
piano. 

ANDRÉE. 

Mais c'est étonnant comme votre aventure a déjà eu 
des répercussions dans notre entourage immédiat. 

JUDITH, s'asseyant sur la petite table. 

Pas possible ? Comment ça ? 

ANDRÉE. 

Oui, des ménages qui paraissaient parfaitement unis 



236 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

se sont subitement disloqués... jusqu'à la petite 
Mme Ghartrette qui est partie avec un peintre. 

JUDITH. 

Qui faisait son portrait; c'est toujours comme ça que 
ça arrive. 

ANDRÉE. 

Non, qui faisait le portrait de son mari... elle n'a 
même pas eu la patience d'attendre qu'il fasse le sien. 

JUDITH. 

C'est tout ce qu'il y a de plus drôle ! 

ANDRÉE. 

Oui, ma chère, Mme Ghartrette. Qui l'eût cru? 

JUDITH. 

On lui aurait donné le pot au feu sans confession. 
Tu vois, Michel, on nous imite, nous faisons école. 

MICHEL. 

Oui. 

ANDRÉE. 

Mais parlons un peu de vous ; vous devez en avoir des 
choses à me raconter. D'abord, Henriette, vous avez 
changé votre coiffure. 

JUDITH. 

Rien n'est plus exact. 

ANDRÉE. 

Vous êtes coiffée comme quand vous étiez jeune fille. 

JUDITH. 

Vous trouvez que ça ne me va pas ? 

ANDRÉE. 

Je trouve que ça vous va très bien... seulement, ça 
vous donne l'air... comment dirais-je? l'air moins... ou, 
plutôt, l'air plus... 



ACTE DEUXIÈME 237 

JUDITH. 

L'air plus juif... est-ce ça que vous voulez dire? 

ANDRÉE. 

Eh bien! oui... 

JUDITH. 

C'est ce que je veux. 

ANDRÉE. 

Oh! alors... 

JUDITH. 

M. de Chouzé ne voulait pas que je me coiffasse 
ainsi... il prétendait que ça accusait mon type... C'est 
comme mon nom : il avait exigé qu'on m'appelât Hen- 
riette; mais je m'appelle Judith... C'est le nom qu'il 
faut me donner désormais. 

ANDRÉE. 

C'est entendu. Et, à part ça, vous avez fait un beau 
voyage ? 

JUDITH. 

Très beau... Vous savez que nous revenons de Jéru- 
salem? 

ANDRÉE. 

Oui, oui, je sais. Ça n'est pas banal... 

JUDITH. 

Oh! nous n'avons pas recherché l'originahté. J'avais 
simplement envie de voir Jérusalem. J'éprouvais le 
besoin de me débaptiser en quelque sorte. Et puis, c'est 
un vœu que j'avais fait, il y a cinq ans, le jour de mon 
mariage, en montant les marches de la Madeleine. 

ANDRÉE. 

J'ai une amie, le jour de son mariage également, en 
montant les marches de la Trinité, son pantalon a cra- 
qué. Elle s'est dit : « Ça y est, je tromperai mon mari. » 



238 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH, riant. 

Ah ! ah ! C'est admirable ! Je ne savais pas ça... Alors, 
ça signifie ? 

ANDRÉE. 

Dans notre religion, oui... enfin dans notre reli- 
gion... c'est-à-dire... 

JUDITH. 

Je comprends bien... c'est une petite superstition 
française... 

ANDRÉE. 

C'est joli, Jérusalem? 

JUDITH. 

Joh, non; mais c'est intéressant et, surtout, d'une 
évocation puissante. Songez donc, c'est le berceau de la 
religion. 

ANDRÉE. 

Vraiment ? Et y avait-il beaucoup de monde ? 

JUDITH, 

Non, au mois d'octobre, il n'y a jamais grand monde. 
C'est au moment de Pâques que les pèlerins et les tou- 
ristes affluent. Ça nous a permis de ne pas rencontrer 
les odieux Gooks. (Très grave, soudain.) Pourtant, un ven- 
dredi soir, sur la place des Lamentations, je me suis 
trouvée avec un misérable troupeau de coreligionnaires 
russes, qui priaient en se dandinant, tandis que je pleu- 
rais devant de gros blocs de pierre qui sont tout ce qui 
reste du temple de Salomon. 

ANDRÉE, très étonnée. 

Vous pleuriez?... Pourquoi pleuriez- vous ? 

JUDITH. 

Mais de pitié et d'admiration devant la misère et la 
foi de ces pauvres gens... Ah! je n'oublierai jamais ce 
spectacle-là, que la tristesse d'un crépuscule d'automne 



ACTE DEUXIÈME t*39 

rendait encore plus poignant, et je me suis dit que si 
jamais... 

Elle se tait, comme entrée dans un rêve. 
ANDRÉE. 

Si jamais? 

JUDITH, avec le geste de chasser son rêve. 

Rien. 

Un silence. 

ANDRÉE. 

Vous êtes un \Tai type, vous savez... Et, maintenant, 
vous restez à Paris tout à fait ? 

JUDITH. 

Oui, nous ne bougeons plus... pour quelque temps, du 
moins... 

ANDRÉE. 

Vous avez un gentil appartement... avec cette vue 
sur le Luxembourg, c'est très clair, très gai; mais pour- 
quoi avez- vous choisi ce quartier-là? Vous ne craignez 
pas que ce ne soit un peu loin ? 

JUDITH. 

Ça renverse vos idées... Vous auriez choisi un appar- 
tement donnant sur le Parc Monceau. Mais, j'adore la 
rive gauche. J'ai conservé pour le Quartier-Latin une 
grande tendresse. Ça me rappelle le temps où je suivais 
les cours du Collège de France. Ah! le Collège de France, 
la Sorbonne, les Lycées, les Écoles, les Bibliothèques, 
tous ces monuments de sciences et d'études, conmie je 
les aime! 

ANDRÉE. 

Je les trouve si tristes, si froids, si laids!... On doit 
tellement s'y ennuyer. .Quand j'étais petite et que j'al- 
lais voir mes frères, au lycée, il me semblait entrer dans 
une prison. 



240 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Oui, c'est Teffet qu'ils produisent généralement. 

Sur ces derniers mots, la femme de chambre est entrée. 
LÉONTINE. 

Madame, c'est Thomme aux stores qui désirerait par- 
ler à Madame, pour choisir ceux qu'on doit mettre dans 
le cabinet de toilette de Madame. 

JUDITH. 

C'est bien... j'y vais, (a Andrée.) Vous permettez, je 
reviens tout de suite. 

Elle sort, suivie de Léontine. 



SCÈNE III 
ANDRÉE, MICHEL. 

Un silence. 
MICHEL. 

Naturellement, je n'ai pas voulu t'en parler devant 
elle, mais as-tu des nouvelles de... 

ANDRÎÉE. 

De Suzanne? 

MICHEL. 

Oui. 

ANDRÉE. 

Écoute, je n'y comprends rien, elle est épatante, 
cette femme-là. J'avoue qu'elle a été admirable. Elle 
n'a pas versé une larme. En tout cas, personne ne peut 
se vanter de l'avoir vue pleurer... je ne sais pas ce qu'elle 
a fait quand elle était seule, mais devant nous, rien; 
c'est tout de même rigolo les femmes. 



ACTE DEUXIÈME 241 

MICHEL. 

Pourtant, ce jour où je suis parti? 

ANDRÉE. 

Elle a dit simplement à maman : « Votre fils aime 
Mme de Chouzé, il est allé la rejoindre. » 

MICHEL. 

C'est tout? 

ANDRÉE. 

C'est tout. Et elle est montée dans sa chambre ; on ne 
l'a pas revue de la soirée; mais, le lendemain, elle a 
repris sa vie ordinaire, extérieurement du moins. Papa 
voulait courir après toi pour te ramener, elle Ta sup- 
plié, elle lui a ordonné de n'en rien faire. Elle s'est re- 
tirée dans son orgueil comme dans une forteresse. 

MICHEL. 

Savons-nous ce qu'il peut y avoir de désillusion et de 
douleur sous cette façade d'orgueil! 

ANDRÉE. 

Ah! ça!... Et puis elle est tombée malade; elle vient 
d'avoir une espèce de fièvre cérébrale... mais je t'ai 
écrit tout ça. 

MICHEL. 

Oui... oui... Elle est guérie maintenant? 

ANDRÉE. 

Elle est hors de danger. Le médecin prétend même 
que c'est un grand bonheur qu'elle ait eu cette fièvre, 
parce que ça l'a empêchée de penser... Ça a reculé tous 
ces événements, ça les a rendus moins précis, plus loin- 
tains. 

MICHEL. 

C'est vi^ai... Et les enfants? 

IV. îl 



242 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Ils vont bien. Évidemment, ils ont tout compris. 

MICHEL. 

Ah! 

ANDRÉE. 

Oui, ils ne parlent jamais de toi... ils ont senti qu'il ne 
fallait pas en parler, sans qu'on leur ait rien dit... Ça 
te fait quelque chose que je te raconte tout ça. 

MICHEL. 

Quelque chose... oui. Enfin, j'espère les voir bientôt. 
Ils appartiennent à leur mère, c'est incontestable... 
pourtant... 

ANDRÉE. 

Tu les verras, sois tranquille... il va bien falloir 
prendre des arrangements... Suzanne a demandé le 
divorce : naturellement elle aura la garde et l'éducation 
des enfants... seulement tu les verras chez nos parents; 
tu ne pourras pas les voir ici, à cause d'Henriette... Et 
est-ce que... est-ce que vous allez vous marier? 

En ce moment Judith rentre. 

MICHEL. 

Non... Pourquoi faire? 

ANDRÉE. 

C'est vrai, au fait! (a Judith.) Vous avez déjà choisi 
vos stores ? 

JUDITH. 

Oui. C'est à ton tour maintenant, bijou : on va dis- 
poser les tableaux dans ton bureau. Tu feras bien d'y 
aller, autrement ils feront ça tout de travers. 

MICHEL. 

J'y vais, (a Andrée.) Tu ne t'en vas pas tout de suite? 
Je te re verrai. 

ANDRÉE. 

Oui, oui, je vais causer un peu avec Henriette. 

Il sort. 



ACTE DEUXIÈME 243 

SCÈNE IV 
JUDITH, ANDRÉE. 

ANDRÉE. 

Dites-moi, comment se fait-il qu'étant arrivés juste- 
ment hier soir, vous ayez déjà un appartement et que 
votre installation soit aussi avancée ? 

JUDITH. 

Bien entendu, nous l'avions loué avant notre départ. 

ANDRÉE. 

Mais il a fallu le temps de le chercher. 

JUDITH. 

Il y avait longtemps que je le guettais. 

ANDRÉE, s'asseyant sur un rouleau de tapis. 

Comment? vous saviez donc que Michel quitterait sa 
femme ? 

JUDITH, s'asseyant sur un petit escabeau. 

Non, mais j*y avais tant pensé, je Tavais tant désiré 
que, lorsque c'est réellement arrivé, j'étais toute 
prête. J'avais choisi cet appartement, de sorte que, du 
jour au lendemain, nous avons pu le louer, convoquer 
les fournisseurs, leur donner les instructions néces- 
saires avant de partir, afin qu'à notre retour, tout fût 
en place, ou à peu près... Vous comprenez? 

ANDRÉE 

Très bien, très bien. 

JUDITH. 

Au fond, ça vous étonne, tout ça? 



244 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Oui, ça me semble tout drôle de vous voir là, tous les 
deux. Je m'étais bien aperçue qu'il y avait le gros flirt 
entre Michel et vous... pendant ces trois semaines que 
vous avez passées cet été avec nous, c'était assez visible. 
Mais je ne m'attendais pas à un dénouement si brusque... 
je ne pensais pas que vous prendriez un parti aussi 
radical. 

JUDITH. 

Vous vous faisiez plutôt à l'idée de l'adultère clas- 
sique. 

ANDRÉE. 

Oui... quelque chose comme ça. Enfin! Il n'y a pas eu 
de catastrophe, par conséquent, vous avez eu raison. 
Mais comment êtes- vous partie? Racontez-moi. 



Oh! c'est très simple. Quand j'ai connu que Michel 
avait quitté sa femme, je n'ai plus eu qu'une idée : le 
rejoindre. Mais je ne voulais pas m' enfuir, abandonner 
le domicile conjugal comme une épouse coupable, puis- 
que je ne l'étais pas... au sens légal du mot. 

ANDRÉE. 

Vous n'étiez pas la maîtresse de Michel ? 

JUDITH. 



Mais non. 

Vraiment? 

Je vous l'affirme. 



ANDREE. 
JUDITH. 
ANDRÉE. 



Quelle imprudence! Songez donc, si vous ne vous 
étiez pas plu, si au moment de... si après avoir... enfin 
vous me comprenez, si vous aviez eu une déception... 



ACTE DEUXIÈME 245 

JUDITH. 

Il ne pouvait pas y en avoir ; il n'y en a pas eu. 

ANDRÉE. 

Je n'ai plus rien à dire. 

JUDITH. 

Quoi qu'il en soit, à ce moment-là, je n'étais pas sa 
maîtresse ; alors, vous comprenez, vis-à-vis de mon mari, 
j'étais très forte. 

ANDRÉE. 

Je crois bien... et alors? 

JUDITH. 

Alors, j'ai dit à Gaston que j'aimais Michel et que 
j'allais le rejoindre. 

ANDRÉE. 

Mais comment a-t-il pris ça, Gaston? 

JUDITH. 

Mieux que je n'aurais cru... il faut tout dire, c'est un 
galant homme. Il a voulu d'abord m'étrangler, mais ça, 
c'est un geste réflexe. 

ANDRÉE. 

Réflexe? 

JUDITH. 

Oui... on appelle réflexes les mouvements que l'on 
fait sans réflexion. 

ANDRÉE. 

Bizarre ! 

JUDITH. 

C'est comme ça. II voulait donc m'étrangler, il vou- 
lait se battre avec Michel. 

ANDRÉE. 

Ah! ma chère, un duel... que me dites- vous là, c'est 
affreux ! 

21. 



2-46 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Ne vous frappez pas, Andrée, puisque ce duel n'a pas 
eu lieu. J'ai laissé passer la tempête et, après, nous 
avons causé. Il faut vous dire que je l'avais préparé 
depuis longtemps à cette éventualité; il connaissait 
mon vif désir d'indépendance, mon ardent besoin de 
bonheur et, surtout, mes idées sur le droit absolu qu'une 
femme a de disposer de sa personne. 

ANDRÉE. 

Parbleu ! 

JUDITH. 

Voyons ! Bref, nous avions tellement parlé de ce qui 
pourrait lui arriver, que lorsque c'est arrivé... 

ANDRÉE. 

Il était tout prêt, comme vous. 

JUDITH. 

Oui... un peu moins, cependant... Enfin, je lui ai fait 
comprendre ^u'à notre époque, on ne retenait pas une 
femme de force et que, pour lui, la question se posait de 
savoir s'il préférait être trompé, ou me rendre élégam- 
ment ma liberté, et que, d'ailleurs, si je ne reprenais pas 
ma liberté à cause de Michel, je la reprendrais... 

ANDRÉE. 

Pour un autre. 

JUDITH. 

Non, mais pour moi-même. Et, quand il m'a vue bien 
déterminée, il m'a laissée partir. 

ANDRÉE. 

Et c'est comme ça que ça devrait toujours être! 
Gomme je vous l'ai dit, votre aventure est la cause que 
nous avons parlé beaucoup de toutes ces questions, ces 
temps-ci, avec Georges, et j'ai trouvé mon mari tout à 
fait dans ces idées-là. 



ACTE DEUXIEME 247 

JUDITH. 

Pas possible! 

ANDRÉE. 

Nous avons reconnu qu'après dix ans de mariage, 
nous avions épuisé l'un envers l'autre nos ardeurs et 
nos curiosités... ça, c'est une chose réglée. 

JUDITH. 

A la bonne heure. 

ANDRÉE. 

Et nous avons prévu que, dans ces conditions-là, 
nous chercherions fatalement des distractions en de- 
hors de notre ménage. 

JUDITH. 

Alors, vous divorcez ? 

ANDRÉE. 

Non, au contraire, nous restons mariés, nous ne 
nous séparerons jamais... parce que Georges m'a 
expliqué : en amour, lorsqu'on désire sa hberté, c'est 
pour l'aliéner en d'autres mains... 

JUDITH. 

C'est en général ce qui arrive. 

ANDRÉE. 

Mais, il faut prévoir le moment où l'on désirera à 
nouveau sa liberté, pour la réaliéner encore, et ainsi de 
suite. 

JUDITH. 

Il n'y a pas de raison pour que ça finisse. 

ANDRÉE. 

Justement... ce serait, chaque fois, des scènes bien 
ennuyeuses avec l'objet qui a cessé de plaire. Tandis 
qu'en restant mariés, tout se simplifie. Quand j'aurai 
assez d'une Uaison, je dirai à mon amant : « Mon mari 
sait tout!» Et je brandirai lo rourronx d'un époux ou- 



248 LE RETOUK DE JÉRUSALEM 

tragé. De son côté et dans des circonstances semblables, 
Georges dira à sa maîtresse : « Ma femme sait tout ! » il 
évoquera la douleur d'une épouse délaissée... et on nous 
fichera la paix. 

JUDITH. 

Vous avez pensé à tout... c'est admirable! 

ANDRÉE. 

De sorte qu'en restant mariés, nous aurons la plus 
précieuse indépendance. 

JUDITH. 

C'est l'union durable fondée sur un dévergondage 
réciproque : les coups de canif ne déchirent plus le con- 
trat, ils servent au contraire à le contrôler, comme les 
coups de poinçon dans les billets de chemins de fer. 

ANDRÉE. 

La vie est un voyage. 

JUDITH. 

Qu'on ne fait bien qu'à deux. 

ANDRÉE. 

Pourvu que le deuxième ne soit pas toujours le même. 
Tout ceci entre nous, n'est-ce pas? 

JUDITH. 

Tout à fait entre nous... et Georges?... 

ANDRÉE. 

Ah! oui, et Georges... je préférerais même que vous 
n'en parliez pas à Michel. 

JUDITH. 

Soyez tranquille. 

ANDRÉE. 

Je vous ai dit ça, parce qu'avec vous, on peut causer 
de choses sérieuses... Vous ne me jugez pas mal, au 
moins ? 



ACTE DEUXIÈME 249 

JUDITH. 

Je ne peux que très bien vous juger. 

ANDRÉE. 

D'ailleurs, Georges a mis tout de suite à profit notre 
convention; c'est une justice à lui rendre... et il me 
trompe! c'est-à-dire qu'il ne me trompe pas, puisque 
c'est convenu... l'habitude d'employer cette expression- 
là... enfin, je crois qu'il est du dernier bien avec Mme Au- 
dry. 

JUDITH. 

Bravo! Et vous, avez-vous mis à profit la conven- 
tion? 

ANDRÉE, résolument. 

Non. 

JUDITH, froidement. 

Bien. 

ANDRÉE. 

Ne soyez pas inquisitwe. 

JUDITH. 

Je ne suis pas inquisitive. Vous me dites : non, je vous 
dis : bien. 

Un silence. 

ANDRÉE. 

Au fait, à vous, je peux bien l'avouer. 

JUDITH. 

C'est oui. 

ANDRÉE. 

Du moment qu'il a commencé, je serais bien bête de 
me gêner. 

JUDITH. 

Vous seriez inexcusable. 

ANDREE, embrassant Judith avec frénésie. 

Ah! ma petite Henriette! 



250 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Judith... appelez-moi Judith. 

ANDRÉE. 

Ma petite Judith, je vous aime beaucoup. Il me 
semble que ces derniers événements, la confidence que 
je viens de vous faire, tout cela nous a rapprochées. 

JUDITH. 

N'en doutez pas... c'est-à-dire que nous ne faisons 
plus qu'une... entre nous, désormais, c'est à la vie, à la 
mort ! 

Sur ces derniers mots, Michel est entré. 
MICHEL. 

A la bonne heure ! 

JUDITH. 

Tes tableaux sont en place, bijou? 

MICHEL. 

Oui, du moins, j'ai indiqué comment je désirais qu'ils 
fussent placés. 

ANDRÉE. 

Eh bien! maintenant, je vous ai vus, vous vous 
portez bien, vous êtes heureux, je m'en vais contente. 

JUDITH. 

On vous verra bientôt, j'espère? 

ANDRÉE. 

Certainement, je reviendrai vous voir après-demain, 
vers ces heures-ci... je vous trouverai? 

JUDITH. 

Nous vous attendrons. 

ANDREE, embrassant MicheL 
Au revoir, mon grand frère. (Puis elle embrasse Judith.) 

Au revoir, ma petite belle-sœur. 



ACTE DEUXIÈME 251 



JUDITH. 

Au revoir... Alors, à après-demain. 

Andrée s'en va, Michel l'accompagne, puis revient. 



SCÈNE V 
JUDITH, MICHEL. 

JUDITH. 

Cette Andrée est un être délicieux. 

MICHEL. 

G*est un oiseau. 

JUDITH. 

Qui a de la branche. Elle a une façon de comprendre 
la vie qui m'enchante. Elle m'a fait des confidences... 
non, c'est inouï!... Je te raconterai ça. Je doute qu'elle 
soit jamais malheureuse; elle ne considère que le meil- 
leur côté des choses... elle a bien raison. 

MICHEL, tristement. 

Oui, c'est en effet le moyen d'être heureux... et il faut 
envier ces caractères-là. 

JUDITH. 

Qu'est-ce que tu as? 

MICHEL. 

Rien. 

JUDITH. 

Quand vous avez été seuls, elle t'a parlé de ta femme , 
naturellement ? 

MICHEL. 

Oui. 

JUDITH. 

Mais elle ne t'a rien appris de nou^^eau? 



252 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Il n'y a que ce qui existait déjà... tu ne trouves pas 
que c'est assez. 

JUDITH. 

Ah ! bien. 

MICHEL. 

Pourquoi dis-tu : Ah ! bien ? 

JUDITH. 

Parce que je vois... 

Elle est interrompue par l'arrivée de Léontine qui lui remet une 
carte. 

LÉONTINE. 

Ce monsieur désirerait parler à Madame. 

JUDITH, après avoir regardé la carte. 

Oh ! ça, c'est trop fort ! 

MICHEL. 

Qui est-ce? 

JUDITH, lui tendant la carte. 

Lazare Hœndelssohn. (a Léontine.) Je crois bien. 
Faites-le entrer. 

Léontine sort. 

MICHEL. 

Est-ce que c'est le Lazare Hœndelssohn dont tu m'as 
parlé? Tu ne m'as pas raconté qu'il avait été amou- 
reux de toi? 

JUDITH. 

Oui, il a voulu m'épouser; mais ça n'a aucune impor- 
tance. 

Cependant Léontine a introduit Lazare Hœndelssohn; c'est un homme 
d'une trentaine d'années, figure énergique et sympathique. Tenue 
très correcte. 



ACTE DEUXIÈME 253 

SCÈNE Vï 
JUDITH, MICHEL, LAZARE. 



Bonjour, Lazare! 

Elle va à lui, les deux mains tendues. 

LAZARE, plus calme. 

Bonjour, Judith. 

JUDITH. 

Par exemple, si je m'attendais à vous voir aujour- 

Q nui. (Et comme Lazare s'incline devant Michel, elle présente :) 

Michel Aubier... Lazare Hœndelssohn. 

Les deux hommes se serrent la main. 
LAZARE. 

Je suis enchanté, monsieur, de vous serrer la main... 
J'étais déjà votre ami, avant de vous connaître, 
je vous ai lu : votre dernier livre, La loi du plus faible^ 
est un livre admirable. 

MICHEL, un peu gèn6. 

Oh! 

LAZARE. 

Mais oui. En tout cas, il témoigne de la plus ardente 
pitié, de la plus généreuse indépendance, et je sais que, 
chez vous, l'homme ressemble à l'écrivain. 

MICHEL. 

Hélas! je n'en sais rien moi-même. 

JUDITH. 

Mais asseyez-vous donc, Lazare. 

Elle lui désigne un sièj|;c près de la petite table. 
L.VZARE, apcrceTant la petite table 

Tiens, la voilà! 



25i LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Quoi donc? 

LAZARE, s'asseyant. 

Cette petite table... figurez- vous que j'ai failli 
Tacheter. 

JUDITH. 

Ah ! oui? Elle est jolie, n'est-ce pas? (cependant Michel est 
allé prendre une chaise.) Je SUis COntcntC de VOUS VOir, 

Lazare. 

LAZARE. 

Moi aussi, Judith. 

JUDITH. 

Très contente. 

LAZARE. 

Et il n'y a pas besoin de vous demander si vous êtes 
heureuse; il n'y a qu'à vous regarder : vous avez le 
plumage nuptial. 

JUDITH. 

Oh! le plumage nuptial, c'est joli. En effet, je suis 
très heureuse. Vous êtes donc au courant du change- 
ment survenu dans ma vie? 

LAZARE. 

Je l'avais prévu. Telle que je vous connaissais, avec 
votre intelhgence lumineuse, votre mépris des préjugés, 
votre haine de toute autorité, j'étais certain que vous 
ne supporteriez pas l'existence avec M. de Ghouzé. 

JUDITH. 

Ah! si je vous avais écouté. 

LAZARE. 

J'ai toujours considéré ce mariage comme une mé- 
salliance. 

JUDITH. 

Lui aussi. Et puis, vous me blâmiez d'avoir épousé 
n catholique, d'être devenue cathoUque moi-même. 



ACTE DEUXIÈME 255 

LAZARE. 

Oh ! nous ne devenons jamais catholiques nous autres. 
Votre baptême n'était qu'une apostasie extérieure et 
dont il y a eu bien des exemples, parmi nous. Pour- 
tant, je n'approuve pas Arbabanel qui prétend qu'une 
fille d'Israël, quand elle s'unit avec un chrétien, se 
retranche de l'humanité. 

MICHEL. 

Arbabanel va un peu loin. 

LAZARE. 

Seulement, je n'ai pas compris qu'une femme comme 
vous ait ambitionné d'être appelée vicomtesse de 
Chouzé... car c'était ça au fond. 

JUDITH. 

J'étais bête. 

LAZARE. 

Vous étiez très jeune, et vous ressentiez dans le 
même temps la honte et l'orgueil d'être de votre race. 
Vous me pardonnez de vous parler avec cette franchise ? 

JUDITH. 

Nous sommes d'assez vieux amis pour que, de vous, 
je puisse tout entendre. Je ne peux pas vous dire com- 
bien je suis joyeuse de vous revoir, Lazare. Songez 
donc, depuis si longtemps! 

LAZARE. 

Oui, je sais, ça fait cinq ans. 

JUDITH, à Michel. 

C'est \Tai, il y a cinq ans que nous avons passé tout 
uîi été ensemble, à lloulgate. 

.MICHEL. 

Ah! oui? 



^^6 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Vous vous rappelez la villa dite des Saules, à cause 
que trois de ces arbres pleuraient au bord d'un étang 
puéril. 

LAZARE. 

Oui, oui, je me rappelle. 

JUDITH. 

Ah! nous ne pleurions pas. Nous nous sommes bien 
amusés. Et quel été splendide nous avons eu cette 
année-là. 

LAZARE. 

Oui, c'était le beau temps... et le bon temps. 

JUDITH. 

. Il y avait aussi Durcheim, Afkler, Silvescù, Oppen- 
wald, toute une bande joyeuse. 

LAZARE. 

Et Vowenberg, avec qui vous faisiez d'interminables 
parties de tennis. 

JUDITH. 

Mais, avec vous, je lisais notre Spinoza. Nous par- 
tions avec notre livre, nous marchions dans la cam- 
pagne; nous nous reposions sous de beaux arbres, nous 
lisions quelques pages et, en revenant, nous discutions 
éperdument. 

MICHEL. 

C'était un autre genre de sport. 

LAZARE. 



Un tennis philosophique. Comme c'est loin tout 



ca 



Avez-vous revu quelques-uns de nos amis? 

JUDITH. 

Personne, sans cela, vous pensez bien que c'est vous 
que j'aurais revu le premier. M. de Chouzé ne voulait 
pas que je fréquente mes corehgionnaires ; mais j'ai 



ACTE DEUXIÈME 257 

bien Tintention de les revoir, de les voir beaucoup 
même. Je sais qu'ils ont tous fait leur chemin. 

LAZARE. 

Oui, Afkler a fondé une grande revue; Durcheim est 
député, Oppenwald, préfet. Le petit Pfeiïerkorn est 
inspecteur des Cultes. 

JUDITH. 

Et Vowenberg? 

LAZARE. 

Jusqu'à présent, il a surtout fait la fête; mais je sais 
qu'il a l'intention de se créer une grosse situation. 

JUDITH. 

Dans quoi ? 

LAZARE. 

Dans la banque, la politique ou la littérature, il n'est 
pas encore fixé; mais il dit : le jour où je deviendrai 
sérieux, ce sera terrible. 

JUDITH. 

Je le crois. 

LAZARE. 

Mais parlons un peu de vous. Vous avez été contents 
de votre voyage à Jérusalem? 

JUDITH. 

Gomment! vous savez que nous sommes allés à Jéru- 
salem? Oh! ça, c'est trop fort! Mais comment savez- 
vous? 

LAZARE. 

J'ai des correspondants un peu partout, à cause d'une 
œuvre dont je vous parlerai tout à l'heure... ils me ren- 
seignent. Enfin, j'ai su que vous étiez allés à Jérusa- 
lem. Il s'en est même fallu de bien peu que je ne vous 
en fasse les honneurs; mais je venais de partir quand 
vous êtes arrivés. 

22. 



258 LE RETOUR DE JERUSALEM 

JUDITH. 

Pas possible! Est-ce dommage que nous ne nous y 
soyons pas rencontrés. 

LAZARE, souriant. 

Ça vaut beaucoup mieux, je vous aurais gênés. 

JUDITH, très penchée vers Lazare. 

Vous auriez été au contraire pour Michel un guide 
précieux. Il prépare en ce moment un livre sur les reli- 
gions. Quelles belles choses vous lui auriez dites dans 
vos promenades à travers la Ville Sainte et sa campagne 
désolée! Quels pèlerinages vous auriez faits ensemble 
aux tombes sacrées où dorment des morts que votre 
érudition et votre inspiration eussent fait revivre ! (se 

tournant enfin vers Michel.) N'cst-CC paS, bijOU? 
MICHEL. 

Oh! certainement. 

Un silence. 

JUDITH. 

Mais comment avez-vous su que nous étions de 
retour et que nous demeurions ici ? 

LAZARE. 

Parce que je sais toujours tout. 

MICHEL. 

C'est un peu inquiétant. 

LAZARE. 

Vous exagérez, il n'y a rien là d'inquiétant. 

MICHEL. 

Ma sœur était la seule personne qui connût notre 
adresse; alors, je me demande... 

LAZARE. 

Ne cherchez pas trop loin... je ne possède pas, vous 
pensez bien, de puissance occulte. Nous avons le même 
marchand d'antiquités... 



ACTE DEUXIEME -259 

MICHEL. 

Je ne vois pas bien... 

LAZ.A_RE. 

C'est bien chez Isidore Kalb, qu'avant de partir, 
vous avez acheté cette petite table? 

JUDITH. 

En effet. 

LAZARE. 

J'avais voulu moi-même Tacheter, lors de mon der- 
nier passage à Paris. Je ne sais pourquoi je ne me suis 
pas décidé tout de suite. Bref, lorsque je suis revenu, ce 
brave marchand m'a annoncé que vous en étiez le pos- 
sesseur, et c'est par lui que, du môme coup, j'ai connu 
votre adresse. 

JUDITH. 

Pas possible! 

MICHEL. 

Comme tout se tient! 

LAZARE. 

Tôt ou tard, d'ailleurs, je l'aurais su. 

MICHEL. 

Évidemment. 

LAZARE. 

J'ai prié mon secrétaire de s'informer de la date de 
votre retour et je suis venu, d'abord pour vous voir, 
Judith... ensuite, monsieur Aubier, dans l'espoir de 
vous intéresser à une œuvre à laquelle, depuis un an, je 
mo consacre tout entier. Vous devinez sans doute de 
quoi il s'agit? 

MICHEL. 



Je crois deviner; mais dites. 



260 LE RETOUR DE JERUSALEM 

LAZARE. 

Vous savez qu'à la suite de certains événements qui 
se sont déroulés devant nos consciences et nous ont 
appris, hélas ! une fois de plus, que les hommes étaient 
toujours prêts à se haïr pour des raisons de race ou 
confessionnelles, j'ai entrepris de fonder une hgue? 

MICHEL. 

Oui... elle a même un très beau nom : « Paix et 
Lumière ». 

LAZARE. 

Son but est, en effet, d'éclairer et de pacifier, de pro- 
poser à tous les hommes le môme idéal de justice et de 
vérité, afin qu'il n'y ait plus entre eux de questions de 
races, de religions, de nationalités, et surtout, plus de 
luttes fratricides. 

MICHEL. 

Cet espoir lointain d'une humanité fraternelle est 
vieux comme vos prophètes. Il s'appelle d'un très vieux 
nom : « Le Messianisme ». 

LAZARE. 

Pour les esprits religieux, ce fut longtemps le messia- 
nisme ; pour nos esprits scientifiques, c'est la croyance 
au Progrès. 

MICHEL. 

C'est encore une religion, une religion laïque... Com- 
ment la rendrez-vous obhgatoire? 

LAZARE. 

En la rendant persuasive. Depuis un an, j'ai beau- 
coup voyagé. J'ai vu, un peu partout, ceux qui pou- 
vaient m'aider dans l'accompHssement de mon œuvre. 
Beaucoup étaient gagnés d'avance à cette cause. J'ai 
pu en convaincre quelques autres, comme vous pourrez 
vous en rendre compte en consultant cette liste, (ii 

remet à Michel des papiers qu'il lire de sa poche.) VoS livrCS VOUS 

désignent comme un collaborateur précieux; c'est donc 



ACTE DEUXIÈME 261 

une collaboration que je viens vous demander avec 
votre signature. 

JUDITH. 

Ça ne fait pas question... 

MICHEL. 

Je trouve que le but que vous poursuivez, monsieur 
Hœndelssohn, est très généreux et très beau, et ma col- 
laboration vous est acquise; ça ne fait pas question, 
comme dit Judith. Pour être absolument sincère, je 
crois peut-être moins fermement que vous à Tavène- 
ment de l'Intelligence et de la Raison, de la Justice et de 
la Vérité ; en tout cas, il m'apparaît très lointain, mais, 
peu importe, j'agirai toujours comme si je le croyais 
immédiat. Seulement, je ne vois pas la nécessité de vous 
donner ma signature. 

LAZARE. 

Pourquoi? 

MICHEL. 

Pardonnez-moi la comparaison, mais vous avez un 
peu l'air de me présenter des idées à l'acceptation, pour 
me les représenter plus tard, à l'échéance. 

LAZARE. 

Eh bien ! vous avez peur de vous engager? 

MICHEL. 

Personnellement, non; mais, parmi ceux qui figurent 
sur cette liste, s'il y en a que je connais bien, il y en a 
que je ne connais pas, d'autres encore que je connais 
trop. Je ne veux pas me rendre solidaire de ces gens-là, 
quoi qu'ils fassent. 

LAZARE. 

Que prévoyez- vous donc qu'ils puissent faire? Ce 
sont des gens qui rêvent une humanité affranchie et 
supérieure et qui agiront ce rêve, en croyant à l'effica- 
cité de l'effort perpétuel. 



262 LE RETOUa DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Ah! comment certains d'entre eux agiront-ils? Tout 
est là. Je connais trop la mentalité d'un signataire On 
ne poursuit d'abord que la réalisation d'une haute et 
noble idée; mais, bientôt, on ne suit plus que son idée, 
et l'on est précipité dans le sectarisme le plus étroit.' 
Alors, pour peu que cette idée triomphe momentané- 
ment ou semble triompher, les persécutions commen- 
cent, l'esprit d'inquisition se déchaîne, et je n'en sais 
pas de plus odieux. Je veux me sauvegarder moi-même 
contre de pareils égarements; d'autant plus que je suis 
certam, d'avance, d'être avec les persécutés et avec les 
vamcus. Ne souriez pas : si vous redeveniez parmi ceux- 
là, je serais avec vous. 

LAZARE. 

C'est un sentiment estimable. Il faut plaindre ceux 
qui ont mérité d'être vaincus. Mais, prendre parti pour 
eux, ce n'est pas toujours de la générosité... parfois, 
c'est uniquement prendre parti contre les vainqueurs 
et, alors, c'est de l'opposition. 

MICHEL, souriant. 

J'ai peut-être ça dans le sang. Dans ma famille, on a 
toujours été de l'opposition. 

LAZARE. 

Vous êtes Parisien ? 

MICHEL. 

Oui. Mon grand-père a fait des barricades en ^iS... 
mon père a renversé l'Empire. 

LAZARE. 

Pas tout seul? 

MICHEL. 

Oh! non. Mon oncle a fait partie de la Commune. 
Mais ce n'est pas par esprit d'opposition que je ne vous 
donne pas ma signature : je veux rester indépendant. 



ACTE DEUXIÈME 263 

LAZARE. 

Un excès de conscience ne fait que des démission- 
naires, il ne fait pas des hommes d'action. 

MICHEL. 

Et puis, j'ai, pour ne pas signer, d'autres raisons 
purement sentimentales et qui vous feront peut-être 
encore sourire, mais dont j'ai le courage et que je vais 
vous dire. 11 y a, dans une autre ligue qui m'apparaib 
opposée à la vôtre, des hommes que j'aime et que j'es- 
time, et je ne veux pas me déclarer l'adversaire de ces 
hommes-là. 

JUDITH, violemment. 

Je sais de quelles brutes tu veux parler! 

MICHEL. 

Esprit d'apaisement et de tolérance! 

JUDITH. 

Non, mais c'est fou! Tu n'es pas honteux de donner 
des raisons pareilles? 

MICHEL. 

Pas du tout. 

JUDITH. 

Alors, si tes amis fondaient une ligue pour soutenir 
que la terre ne tourne pas et que le sang ne circule pas, 
tu n'adhérerais pas à une ligue qui maintiendrait que la 
terre tourne et que le sang circule, pour ne pas leur 
faire de la peine? Ça ne résiste pas à l'analyse. Il ne faut 
pas mêler les idées et les sentiments. 

MICHEL. 

Ils ne se mêlent pas en toi, ils se môlcnt en moi... je 
n'y peux rien. Et puis, il ne s'agit pas de choses aussi 
évidentes que la rotation de la terre ou la circulation 
du sang. Los hommes dont je parle ne sont pas devenus 
subitement des brutes, et comme il y en a tout de même 
dans le nombre, qui ne sont guidés par aucun intérêt... 



264 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Oh! ça... 

MICHEL. 

Non, par aucun intérêt... alors, je me demande... 

JUDITH. 

Tu te demandes quoi ? 

MICHEL. 

Je me demande de quel côté est la plus grande part 
de vérité ou la moindre somme d'erreur... 

LAZARE. 

Il n'y a qu'une vérité ! 

MICHEL. 

Tout un siècle de philosophie et de critique nous a 
enseigné que, dans le relatif, il y en avait deux et, dans 
l'absolu, il y en a sans doute une troisième qui échappe 
à notre connaissance. 

LAZARE 

Mon cher monsieur Aubier, je suis étonné, je l'avoue, 
de votre refus; mais je me l'explique parfaitement. Il y 
a parfois, dans la vie de certains hommes comme vous, 
des moments de doute et d'inquiétude. Ils ne voient 
plus clair en eux-mêmes ; mais ces hommes-là peuvent 
se reprendre. Je ne considère donc pas votre refus 
comme définitif... et je compte sur vous, ma chère Ju- 
dith, pour le décider. 

JUDITH, avec assurance. 

Soyez tranquille, je m'en charge. Il signera, il le faut. 

LAZARE. 

Je vous dis au revoir... je reviendrai. 

JUDITH. 

Nous ne serons pas installés avant une quinzaine et 
nous ne recevrons guère avant un mois ; mais vous ne 
nous dérangerez jamais. 



ACTE DEUXIÈME 265 



LAZARE. 



Je profiterai de la permission. Au revoir, cher mon- 
sieur, je suis enchanté de vous avoir connu. 

Il fort, accompagné de Judith. Michel examine la lisle que lui a 
remise Lazare. Judith rentre. 



SCÈNE VII 
JUDITH, MICHEL. 



JUDITH. 

Je suis remplie d'admiration!... Vraiment! c'est si 
bien ce qu'il fait, cet homme qui a eu le grand-père et 
le père milliardaires... 

MICHEL. 

Que l'on connaît... 

JUDITH. 

Qui a hérité une immense fortune, et qui la met au 
service d'une si belle idée! Certainement, je trouve ça 
admirable. Et puis, c'est un être si profond et si pur, 
et d'une telle intclHgence!... Il ne te plaît pas? 

MICHEL. 

Il ne m'est pas sympathique. 

JUDITH. 

Pourquoi? 

MICHEL. 

Ça ne se raisonne pas. 

JUDITH, 

Je n'admets pas ce qui ne se raisonne pa.s. Qu'est-ce 
que tu lui reproches? 

IV. «3 



2G6 LE RETOUR DE JERUSALEM 

MICHEL. 

Je ne peux pas te le dire... je reconnais qu'il est très 
bien... évidemment, c'est un esprit fort distingué... 
mais c'est un tas de détails... ça ne s'explique pas... 
ce sont des choses que l'on sent... ce Lazare qui ressus- 
cite au bout de cinq ans... 

JUDITH. 

C'est de l'esprit facile. 

MICHEL. 

Oh! je n'y pensais même pas, c'est une coïnci- 
dence. Enfin, il arrive ici, il s'installe, il est tout de 
suite à son aise avec toi, comme s'il t'avait vue la 
veille. 

JUDITH. 

Ça se comprend, il m'a connue avant mon mariage. 

MICHEL. 

II te parle devant moi de M. de Chouzé et d'un passé 
qui ne m'est pas très agréable... J'ai même cru un mo- 
ment qu'il allait te parler de son ancien amour pour 
toi. 

JUDITH. 

Il ne l'a pas fait, sois juste. 

MICHEL. 

Et puis, cet homme qui sait exactement tout ce que 
nous faisons, qui connaît notre adresse avant tout le 
monde... 

JUDITH. 

Il t'a expliqué comment; c'est très simple : nous 
avons le même marchand de curiosités... 

MICHEL. 

De curiosité, c'est le mot. (judith hausse les épaules.) Jc ne 
trouve pas tout ça naturel. Je n'aime pas non plus qu'il 
ait guetté, pour ainsi dire, notre retour, et qu'il se soit 



ACTE DEUXIÈME 2(37 

précipité tout de suite pour me demander une signa- 
ture. 

JUDITH. 

Ça prouve qu'il y attache la plus grande importance... 
Tu ne peux pas t'en offenser. Ce que tu lui reproches 
n'est pas bien grave... et je sais bien ce qu'il y a au fond 
de tout ça. 

MICHEL. 

Qu'est-ce qu'il y a? 

JUDITH. 

J'ai eu l'imprudence de te dire qu'il m'avait aimée, 
alors tu étais prévenu contre lui et résolu d'avance à 
être désagréable. Tu as réussi d'ailleurs. 

MICHEL. 

Ce n'est pas ça du tout. 

JUDITH. 

Alors, pourquoi n'as-tu pas voulu signer? Veux-tu 
me dire tes raisons? 

MICHEL. 

Mais je te les ai dites, mes raisons. 

JUDITH. 

Voyons! ce n'est pas sérieux... ça ne tient pas 
debout... tu as été au-dessous de tout. Ah! je n'étais 
pas fière de toi, je t'assure. Je t'écoutais avec stupeur, 
avec tristesse. 

MICHEL. 

Tu as fait plus que de m'écouter, tu es entrée avec 
violence dans le débat. 

JUDITH. 

Je ne peux pas entendre des choses pareilles et mo 
taire. D'ailleurs, il est impossible que tu penses un 
mot de ce que tu as dit. 



268 LE RETOUR DE JERUSALEM 

MICHEL. 

Je te demande pardon. 

JUDITH. 

G*est nouveau, alors? 

MICHEL. 

Oui, depuis quelque temps, je suis très troublé par 
tout ce qui se passe autour de moi. 

Un silence 

JUDITH. 

Tu te trompes, Michel, ce n'est pas par ce qui se 
passe autour de toi que tu es troublé, mais par ce qui 
se passe en toi. 

MICHEL. 

Que veux-tu dire ? 

JUDITH. 

Tiens : il a suffi que tu aies revu ta sœur tout à 
rheure, et qu'elle t'ait parlé de ta femme, pour que tu 
sois redevenu un homme inquiet, tourmenté, hésitant, 
sans certitude de tes idées et sans courage de ta vie. 
Comprends-moi bien : je ne veux pas dire que la visite 
de ta sœur t'ait précisément empêché de donner la 
signature que te demandait Lazare. Mais pourtant, 
et bien que ces deux choses n'aient pas logiquement 
le moindre rapport, elles ont dans ta conscience des 
rapports indirects, obscurs et lointains. Je te connais 
bien : depuis une heure, tu n'es plus le même. Ah! tu 
ne sais pas dissimuler, et l'expression de ton visage 
change, selon tes sentiments, comme un paysage sous 
la lumière des différentes heures du jour. 

MICHEL. 

Si je te disais que ça ne m'a rien fait de revoir ma 
sœur et de parler de mes parents, de mes enfant >... et 
de ma femme, tu ne me croirais pas... 

JUDITH. 

Pourtant, Andrée ne t'a rien appris de nouveau. Tu 



ACTE DEUXIÈME 269 

redoutais des larmes, le désespoir, le drame même... 
et on ne t'a pas poursuivi, on ne s'est pas tué. Au lieu 
de ça, on s'est cuirassé d'orgueil; tout est pour le mieux. 

MICHEL. 

Elle a failli mourir. 

JUDITH. 

Ah! mon pauvre Michel, toujours des doutes, des 
scrupules, des angoisses, des remords, tout ce qui em- 
poisonne la vie, tout ce qui vient troubler l'eau claire 
du bonheur, tout ce que ceux de ta race ont inventé 
pour faire douter les hommes du droit et du devoir 
même qu'ils ont d'être heureux. 

MICHEL. 

Oui, ces angoisses, ces remords, tu ne les comprends 
pas; nous n'avons pas reçu la même éducation : on t'a 
enseigné à toi l'indépendance, la révolte, et que la sa- 
tisfaction immédiate et quand même de ses désirs était, 
pour chacun, le but de la vie ; on m'a enseigné, à moi, le 
devoir, la soumission, le renoncement, le sacrifice. 

JUDITH. 

Tu es infesté d'esprit chrétien et, pourtant, tu ne 
crois pas! 

MICHEL. 

Hélas! même quand ils ne croient plus, les hommes 
comme moi restent attachés par mille liens aux 
croyances du passé. L'éducation et l'hérédité ont créé 
en nous la conscience et l'honneur, et quand ils ne sont 
pas satisfaits, nous sommes inquiets et torturés. 

JUDITH. 

Je le vois bien. 

MICHEL. 

Ma raison m'affirme mon droit au bonheur et mes 
instincts réclament la satisfaction de mes désirs, mais 
je reste esclave d'une morale ancienne. La vérité, c'est 
que je suis un être de tran.sition ; il y a en moi un singu- 

23. 



270 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

lier mélange des vieilles idées et des idées nouvelles, 
et mon âme ressemble à ces pays frontières dont les 
habitants parlent tour à tour une langue ou une autre, 
jusqu'à ce qu'un conquérant arrive, qui impose défini- 
tivement la sienne. 

JUDITH. 

Il faut choisir soi-même, sans attendre le conquérant. 

MICHEL. 

J'ai choisi, puisque je suis allé vers toi. 

JUDITH. 

Alors, ne dis pas cela d'un air désolé. Ah! comment 
te persuader que tu n'es pas coupable? Va, tu aurais 
pu te sacrifier silencieusement et mourir de désespoir 
même, celle à qui tu aurais fait ce sacrifice, si elle 
l'avait appris par hasard, ne t'en aurait su aucun gré. 
Crois-tu qu'elle aurait eu la moindre pitié? Être heu- 
reux, ce n'est pas être cruel, après tout, c'est se dé- 
fendre. Et puis, pourquoi est-ce toi qui aurais été sacri- 
fié et non pas elle ? Toi, tu as une œuvre à accomplir et, 
pour l'accomplir, tu as besoin de sensations, tu as be- 
soin de joie et de douleur... non pas de tristesse stérile, 
mais de douleur féconde... tu as besoin d'amour et de 
passion, tu as besoin de vivre, en un mot, et ta vie est 
plus précieuse que la sienne. Il y a tout de même une 
échelle des valeurs... et des personnalités. 

MICHEL. 

Il ne nous appartient pas de juger sur quel échelon 
nous sommes. A ce compte-là, l'ambitieux, le cupide, le 
jouisseur décideront qu'ils sont en haut de l'échelle et, 
par là, ils légitimeront tous leurs crimes. 

JUDITH. 

Mais tu n'es ni ambitieux, ni cupide : tu m'as aimée, 
voilà tout. On ne choisit pas son amour, on le subit, il 
est indépendant de notre volonté. Mon amour pour toi, 
c'est toute ma pensée et toute ma chair, mon cœur, 



ACTE DEUXIÈME 271 

mon cerveau, tout enfin... mon amour pour toi, c'est 
moi tout entière, il ne peut cesser qu'avec moi-même. 
Alors, ça me chagrine de voir que ton amour n'est prs 
égal et que le bonheur que je veux, que je crois te 
donner, n'est pas capable d'effacer tout le reste. 

Elle pleure. 

MICHEL. 

Je t'aime, Judith, je t'adore... tu le sais bien. 

JUDITH. 

Alors ne regrette pas l'acte d'énergie qui t'a libéré 
et nous a permis d'être l'un à l'autre. Ose le regarder 
en face, au lieu de le contempler dans je ne sais quel 
miroir qui le déforme. 

MICHEL. 

Je ne le regrette pas. Seulement, je t'exphque : ma 
conscience dormait, comme un étang, sous la lumière 
de ton amour, et cette visite de ma sœur a fait remonter 
à la surface... 

JUDITH. 

La morale ancienne. Ah ! tu es bien de ta race ! 

MICHEL. 

Toi aussi... Enfin! c'est un nuage qui a passé... et 
tous mes doutes disparaîtront dans l'ivresse certaine 
de te posséder. 

Ils s'étreigncnt longuement. 

JUDITH. 

Tu vois, je n'ai pas d'orgueil, moi, je n'ai pas 
d'amour-propre. Tu m'as fait de la peine et je te par- 
donne. Je t'aime et tu pourrais me faire n'importe 
quoi, me tromper même, je ne cesserais pas pour ça de 
t'aimer? 

MICHEL. 

C'est vrai ? 

JUDITH. 

Et toi, ce n'est pas la même cho.sc? 



272 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Comment ? 

JUDITH. 

Si je te trompais, tu cesserais de m'aimer? 

MICHEL. 

Sans doute. 

JUDITH. 

Oh! ça c'est trop fort!... Gomment peux-tu dire une 
chose pareille? Tu en es donc sûr? 

MICHEL. 

Mais oui. 

JUDITH. 

''C'est-à-dire que tu ne cesserais pas de m'aimer... au 
contraire... Mais ta dignité, ton honneur, comme tu 
dis, te commanderaient de ne plus me revoir, et tu pré- 
férerais souffrir comme une bête. Est-ce ça? 

MICHEL. 

Si tu veux. 

JUDITH. 

Eh bien ! voilà ce que je ne comprends pas... ce que je 
ne comprendrai jamais. 

MICHEL. 

C'est parce que nous ne sentons pas certaines choses 
de la même façon. 

JUDITH. 

C'est sans doute parce que je suis une sémite. 

MICHEL, souriant. 

Mais oui, une sale sémite. 

JUDITH. 

Et toi, un aryen, un propre aryen. Tu vois, c'est toi 
qui recommences les guerres de religion. Pourtant, rap- 
pelle-toi ce jour, à Jérusalem, où nous avons voulu 



ACTE DEUXIEME 273 

visiter, dans le même après-midi, les ruines du Temple, 
le Saint-Sépulcre et la Mosquée. Le soir, quand nous 
nous sommes endormis, nous avons reconnu que le 
véritable sanctuaire, dans la Ville trois fois sainte, 
c'était la pauvre chambre d'hôtel où nous venions de 
nous prendre intensément, éperdument, et qu'il n'y 
avait qu'une religion : l'amour. 

MICHEL. 

Quand nous avons reconnu ça, nous étions très fati- 
gués. 

JUDITH. 

Oh! anéantis... Tu te rappelles? 

MICHEL. 

Tais-toi, tais-toi, tu es une satanique. 

JUDITH. 

Ne t'en plains pas, mon amant chéri; nous aurons 
encore des nuits semblables, après des journées rem- 
plies de pures émotions, des journées et des nuits si 
belles que nous ne pourrons pas croire à leurs lende- 
mains, (ils serabrassent.) Seulement, ces émotions-là, il 
faut les chercher; il faut changer d'horizons, car, de- 
vant des spectacles nouveaux, on devient des amants 
nouveaux. Je voudrais être nomade, errante, bohème, 
cosmopohte. Ah ! surtout, ne soyons pas casaniers. 

MICHEL. 

Mais je ne demande pas mieux, je ne suis pas casa- 
nier. 

JUDITH. 

Si, mon coco chéri, tu es cela, tu hésites à te déplacer. 
Ce n*est pas ta faute... Ça tient aux exemples séden- 
taires que tu as eus sous les yeux. (Eiierit ) Quand je 
t'ai parlé d'aller à Jérusalem, tu as cru que je devenais 
folle, ça renversait toutes tes idées. Ton rêve voguait 
comme une gondole, sur les canaux de Venise, ou, 



274 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

comme une nacelle, sur les lacs d'Italie. Tu as besoin 
d'être entraîné, laisse-moi diriger le mouvement. 

MICHEL, rembrassant. 

Dirige-le. 

JUDITH. 

Dis-moi, trésor, tu vas signer? 

MICHEL. 

Quoi donc ? 

JUDITH. 

A la ligue... la ligue de Lazare Hœndelsshon. 

MICHEL. 

Comment, tu y penses encore? 

JUDITH. 

Tu signeras... Tu es obligé. Je le lui ai promis... 

MICHEL. 

En voilà une raison ! 

JUDITH. 

Ah ! si je pouvais signer à ta place. 

MICHEL. 

Ce serait un faux. 

JUDITH. 

Si tu ne signes pas, tu verras ce qui va t'arriver. 

MICHEL. 

Je t'en prie, ne parlons plus de ça. 

JUDITH. 

Non, non, bijou, c'est entendu... je ne t'en parlerai 
plus jamais. Mais ne sois pas injuste envers Lazare... 
c'est un être... 

MICHEL. 

Si profond et si pur, et d'une telle intelligence ! 



ACTE DEUXIÈME 275 



JUDITH. 



Je te défends de te moquer de mes façons de parler. 
Non, sérieusement, je ne connais pas d'homme plus 
instruit; quand tu le connaîtras, tu l'adoreras. 

MICHEL. 

C'est possible. 

JUDITH. 

J'en suis certaine... D'ailleurs, nous ne verrons pas 
que Lazare, nous verrons des gens intéressants. 

MICHEL. 

Tu en connais beaucoup ? 

JUDITH. 

Oui, dans mes anciennes relations... Et puis, ceux 
que nous ne connaîtrons pas, nous ferons leur connais- 
sance. 

MICHEL. 

Dès qu'un homme deviendra intéressant, nous l'in- 
viterons à dîner. 

JUDITH. 

Parfaitement... c'ebt comme ça qu'on a un salon. 

MICHEL. 

Et même une salle à manger... et peut-être même 
une chambre à coucher. 

JUDITH. 

Veux-tu te taire?... Et puis, tu vas travailler. 

MICHEL. 

Je ne vais faire que ça. 

JUDITH. 

Tu es un peu pansieux... Non, non, bijou, ne te 
fàcho pas... tu n'es pas paresseux... mais tu es un con- 
templatif, un rêveur... c'est la même chose... et puis, 
tu n'as pas d'ambition; il faut avoir de l'ambition. 



276 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

Regarde tes petits camarades, comme ils s'agitent, 
comme ils se démènent. Regarde le petit Ghérange, 
avec un seul livre, la place qu'il occupe. 

MICHEL. 

Ne m'en parle pas. 

JUDITH. 

Pas moins, il est le chef de la Jeunesse Intellectuelle. 

MICHEL. 

Et il n'a pas soixante ans, c'est admirable ! Chef de 
la Jeunesse Intellectuelle!... A quoi ça correspond-il? 
Je te le demande... Voilà un titre qui est arbitraire, 
par exemple... Et quelle en est la sanction? 

JUDITH. 

Tu ne m'as pas comprise. Je veux dire que tune sais 
pas exploiter ce que tu fais. Tu as écrit de très beaux 
livres : La loi du plus faible est un livre admirable... 
Tu as entendu, Lazare l'a dit. 

MICHEL. 

Oh! si Lazare l'a dit! 

JUDITH, venant sur les genoux de Michel. 

Tu n'as pas la situation que tu devrais avoir. 

MICHEL. 

Je me contente de celle-là. 

JUDITH. 

Non, sois sérieux. 

MICHEL. 

Je ne suis pas même le chef de la Vieillesse Imbécile ! 

JUDITH. 

Et, pour ça, il faut connaître des gens influents, se 
créer des relations utiles, comprends-tu? 



ACTE DEUXIEME 277 



MICHEL. 



Oh! utiles, je comprends bien; seulement, ces choses- 
là, quand on ne les fait pas d'instinct, on les fait mal. 

JUDITH. 

Sois tranquille... Je suis là... je m'en charge, laisse- 
moi faire... Mais tu m'écouteras? 

MICHEL. 

Je t'écoute. 

Ils s'embrassent longuement. 

JUDITH. 

Quelle heure est-il? 

MICHEL. 

Il est quatre heures. 

JUDITH. 

\'eux-tu sortir un peu ? 

MICHEL, trèâ tendre. 

Oh! sortir, tu crois?... 

JUDITH. 

Oui, oui, ce sera plus raisonnable... la maison est 
pleine d'ou\Tiers. Allons sur cette terrasse des Tuile- 
ries, tu sais, d'où l'on voit le soleil se coucher, en haut 
des Champs-Elysées. C'est là que l'année dernière, à 
pareille époque, nous nous sommes donné notre pre- 
mier rendez- vous. J'étais si heureuse et si triste, ce 
jour-là. Tout à coup le ciel est devenu tout rose, et 
tout était rose, les monuments, la terrasse et nous- 
mêmes. C'était d'une telle beauté! Puis la nuit est 
venue... On entendait les cloches des bateaux, sur la 
Seine, comme des petits angélus hâtifs. Et puis, il a 
fallu se séparer et, pour la première fois, je t'ai dit : 
« L'an prochain à Jérusalem!... » Tu te rappelles? 

MICHEL. 

Oui, je me rappelle. 

IV. Î4 



278 LE RETOUR DE JERUSALEM 

JUDITH. 

Je ne m'étais pas beaucoup trompée. 

MICHEL. 

Va t*apprêter. 

JUDITH. 

Je ne serais pas longtemps; mais avant, dis-moi 
que tu m'aimes. 

MICHEL. 

Je t'adore. 

Ils s'embrassent. 

JUDITH, très câline. 

Dis-donc, pigeon? 

MICHEL. 

Quoi? 

JUDITH. 

Tu vas signer ? 

MICHEL, avec une exaspération comique. 

Oh! la ligue! 

JUDITH, se sauvant. 

Bien, bien, je ne t'en parlerai plus jamais, tu en- 
tends, jamais. 



Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Dix-huit mois après, à Paris, au mois de mai. Même décor qu'au 
deuxième acte, seulement le salon est complètement meublé; 
la décoration en est d'ailleurs très éclectique, avec une prédi- 
lection marquée pour les œuvres d'art modernes et un peu 
étranges. Tableaux des écoles impressionniste, tachiste, etc.. 
Têtes préraphaélites; peut-être un Gustave Moreau, etc.. Sur la 
cheminée, le groupe de Rodin qui représente un homme s'ac- 
crochant désespérément et symboliquement aux hanches d'une 
femme. 

C'est après le déjeuner, au moment du café. Il y a là Judith, An- 
drée Daincourt, Michel, l'oncle Emile, Jacques Vowenberg, 
Moissac, Trévières, Narcisse Afkler, directeur d'une jeune re- 
vue : VOréopanax, et Pauline Afkler; le docteur Lurdau, vi- 
goureux vieillard à belle barbe blanche i. 



I. Un écrivain allemand, M. Max .Nordau, a voulu se reconnaître dans lo 
personnage de ce docteur dauois. Il s'est trouvé que l'acteur chargée de ce 
rôle s'était fait la tôle de M. Max Nordau; d'ailleurs, nous le lui avions con- 
seillé, à cause que M. Max Nordau a une fort belle tète; mais ce n'est I4 
qu'une exlérioritc^. Criliiiuc ^minent et qui. réeemnient encore, jnjjcail nos 
écrivains avec uïio sévérité peu nuancée, M. Max .Nordau ne soulTre pas 
qu'on trace de lui une silhouette, même Icpère. Ah! M. Max Nordau a beau 
s'être installé parmi nous : d'habiter Paris, cela ne l'a pas rendu Parisien 
et, dans SCS journaux allemands, il a répondu à quelques grains de poivre 
par de longs chapelets de saucisses. 



280 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 



SCÈNE PREMIÈRE 

JUDITH, ANDRÉE, PAULINE AFKLER, MICHEL, 

VOWENBERG, L'ONGLE EMILE, 

DOCTEUR LURDAU, NARCISSE AFKLER, 

MOISSAC, TRÉVIÈRES. 

Au lever du rideau, tous ces personnages sont divisés en trois groupes. Au 
premier plan, à gauche, Judith et Andrée; à droite, Michel, Vowenberg, 
Moissac.Trévières, Afklcr; au deuxième plan, le docteur Lurdau et Pau- 
line Afkler en grande conversation. L'oncle Émile^ isolé, lit le numéro 
de VOréopanax paru le matin même. 

ANDRÉE, à Judith. 

Vous le saviez déjà? Gomment le saviez- vous? 

JUDITH. 

Apparemment parce qu'on me Ta dit. 

ANDRÉE. 

Qui vous Fa dit? 

JUDITH. 

Ah! voilà. On vous a vus ensemble, Fautre jour, au 
Palace. 

ANDRÉE. 

Oui, en effet, nous avons pris dji thé. Ça ne m'étonne 
pas, il y avait là un tas de mauvaises langues qui 
étaient assises et qui me regardaient en ouvrant des 
yeux! 

JUDITH. 

Eh bien! je Fai appris le jour même, une heure 
après... une de ces mauvaises langues, qui étaient 
assises, s'est levée et est accourue me le dire. 

ANDRÉE. 

Je parie que c'est cette rosse de Vowenberg; il était 



ACTE TROISIÈME 281 

là. Et puis, zut î Ça m'est égal, après tout... cette fois-ci, 
ma petite Judith, je crois que je suis partie pour la 
grande passion. 

JUDITH. 

C'est la grâce que je vous souhaite. 

ANDRÉE. 

Par exemple, ça ne va pas être facile de rompre avec 
l'autre. 

JUDITH. 

Ah! avec le prédécesseur... ça n'est donc pas fait? 

ANDRÉE. 

Non... et il menace de se cramponner. 

JUDITH. 

Je comprends ça... mais vous avez un excellent 
moyen de vous en débarrasser. Vous n'avez qu'à lui 
dire : « Mon mari sait tout ! » 

ANDRÉE. 

Ça ne prendrait pas. 

JUDITH. 

Pourquoi? 

ANDRÉE. 

Parce que j'ai eu l'imprudence de lui raconter notre 
convention avec Georges... vous savez ce que c'est... 
dans les commencements, il y a des moments où l'on 
dit tout. 

JUDITH. 

Vous êtes impardonnable, Andrée. Gomment! vous 
vous réservez une porte de sortie et vous lui en donnez 
la clé! Mon amie Rachel, vous savez, ma petite amie 
Kachel Pfoiïerkorn, dont je vous parle souvent, elle a 
fait la môme convention avec son mari ; seulement, elle 
ne l'a jamais confié à ses amants. 

Si 



282 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

ANDRÉE. 

Oui, je sais bien. Que voulez- vous? 

Cependant on a apporté le café. 
MICHEL, se détachant de son groupe et venant auprès de Judith. 

Tu sais que le café est là depuis un moment. Si tu 
t'occupais un peu de tes invités ? 

JUDITH. 

Ah! c'est vrai, (a Andrée.) Vous allez m'aider, 
voulez-vous ? 

ANDRÉE. 

Certainement. 

Toutes les deux se lèvent et servent le café. Micliel revient auprès 
de Vowenberg, Trévlèrcs, etc. 

MOISSAC, prenant un livre sur une table. 

L'Horaire sentimental, par Lucien Sproom. 

JUDITH, de sa place. 

C'est un livre admirable ! 

MOISSAC, lisant sur la feuille de garde. 

(( A son Intelligence Judith Fuschyani... Il a été tiré 
« de cet ouvrage un exemplaire unique sur vieux Japon 
« à la forme, signé. — Six exemplaires sur Japon impé- 
« rial de Mi-Tjui. — Six exemplaires sur Hollande van 
« Gelder. — Vingt exemplaires sur Chine Yu-Tsching. n 
Ça me suffit, je n'irai pas plus loin. 

VOWENBERG, avec force. 

Et un exemplaire sur peau humaine! 

Il prend le livre. 

MOISSAC. 

Il était très bien, Afkler, le dernier numéro de L'Oréo- 
panax, 

AFKLER. 

Oui, il est très intéressant... il y a un bel article du 
docteur Lurdau, n'est-ce pas ? Je crois qu'il fera du bruit. 



ACTE TROISIEME 283 

MOISSAC. 

Fan du bru. Qui est-ce qui signe Torpille? 

AFKLER. 

C'est un garçon qui a été dans la flotte. 

MOISSAC. 

Et qui est en train de la couler. 

AFKLER. 

D'ailleurs, ce n'est que le commencement d'une 
série. C'est fantastique, ce que nous recevons de docu- 
ments à L'Oréopanax, 



Sur quoi? 



MICHEL. 



APKLER. 



Sur tout. Après ça, nous publierons les Notes d'un 
Infirmier, puis le Cahier d'un Brasseur, ensuite le 
Journal d' un Disciplinaire. Mon cher, il y a des choses 
dont on ne se doute pas. Tenez, hier, nous avions à 
diner un homme qu'on a enfermé comme fou... Il nous 
a raconté des choses terribles. Ma femme en était 
malade... elle n'a pas pu dormir cette nuit... (criant.) 
n'est-ce pas, Pauhne ? 

PAULINE, à l'autre bout du salon. 

Quoi donc, Narcisse? 

AFKLER. 

Cet homme, hier? 

PAULINE. 

Quel homme? 

AFKLER. 

Qu'on avait cru fou. 

PAULINE. 

Ah! oui. 

Elle reprend sa conTersalion avec le D' Lurdau. 



284 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

VOWENBERG, posant L'Horaire sentimental sur la table. 

Moissac, VOUS avez tort de mépriser ce livre-là... 
vous savez que c'est de tout premier ordre. 

MICHEL. 

Je Tai lu... C'est surtout très habile. 

VOWENBERG. 

Oh! c'est plus qu'habile... il y a là-dedans toutes les 
qualités d'un Stendhal, avec plus de profondeur et, 
surtout, plus de style. 

MICHEL 

Oh! non, Vowenberg, ne prononcez pas le nom 
de Stendhal à propos de ce petit Sproom. Voyons, 
Stendhal, c'est tout de même autre chose. 

VOWENBERG, avec autorité. 

Enfin, vous ne trouvez pas, moi, je trouve. Je main- 
tiens que c'est stendhalien. D'ailleurs, le livre en est à 
sa douzième édition... en quinze jours, c'est joli. 

MOISSAC. 

Oh ! ce petit Sproom fait admirablement sa réclame. 
C'est très Israélite d'ailleurs. Quand vous faites quelque 
chose, vous autres, on le sait : il y a sept frères qui sont 
morts pour votre rehgion, ils ont trouvé moyen de 
donner leur nom à tous les cadavres. 

JUDITH, apportant une tasse de café à Michel. 

De qui parlez-vous? 

MOISSAC. 

Des frères Macchabées. 

JUDITH. 

A propos de quoi? 

MOISSAC. 

A propos de votre jeune ami, L'Horaire sentimental. 



ACTE TROISIEME 285 

JUDITH. 

C'est un chef-d'œuvre ! Les cent premières pages sont 
tout à fait d'un grand écrivain. 

MOISSAC. 

Voilà une chose qu'il ne faut pas dire. 

JUDITH. 

Pourquoi ? 

MOISSAC. 

Vous feriez croire qu'à la cent-unième page, ce jeune 
homme a cessé brusquement de savoir écrire. 

Cependant le D' Lurdau et Pauline sont descendus en scè.ie. Judith, 
qui a fini de servir le café, vient les rejoindre ayec Andrée. 

JUDITH. 

\'ous accaparez le docteur Lurdau, Pauline. 

PAULINE. 

Je ne l'accapare pas du tout, nous causions. 

JUDITH. 

Ah! c'est que Mme Afkler est une de vos grandes 
admiratrices, docteur Lurdau ; elle connaît tout ce que 
vous avez écrit... d'ailleurs, elle connaît tout. 

LURDAU. 

Oui, votre amie est singulièrement instruite... (ii 
regarde autour de lui.) C'est très bien arrangé ici, vous 
avez là une jolie place. 

ANDRÉE, riant. 

Ah! ah! ah! 

JUDITH. 

Le docteur Lurdau veut dire un salon. Et vous 
quittez Paris ce soir? 

LURDAU. 

Oui, à mon grand regret. 



286 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Vous retournez à Copenhague? 

LURDAU. 

Oui, à Copenhague. J'espère que si, un jour, vous 
Aenez dans le Danemark, j'aurai l'honneur de vous 

recevoir. 

JUDITH. 

Oh! certainement... j'ai tellement envie de connaître 
le Danemark... Malheureusement, je ne voyage pas 
assez... et j'aimerais tant voyager! Mais, ça viendra. 
Copenhague est une jolie ville? 

LURDAU. 

Ach ! ce n'est pas une ville aussi gaie que Paris. 

JUDITH. 

Vous aimez Paris? 

LURDAU. 

Beaucoup... c'est une ville si agréable, vraiment! 

ANDRÉE. 

A cette époque de l'année surtout... je ne connais 
rien de plus ravissant que Paris au mois de mai. 

LURDAU. 

Ach! ravissant! ravissant! Et puis, les Parisiennes 
sont des femmes si charmantes, si séduisantes. Elles 
ont tellement de désinvolture pour l'amour. D'ailleurs, 
chez vous, tout est réellement fait pour l'amour. Toute 
votre littérature parle de l'amour, tout votre théâtre 
joue l'amour. Aux devantures de vos papetiers, on voit 
de si joHes cartes polissonnes et, dans les music-halls, 
comme les petites femmes sont déshabillées d'une 
façon excitante... môme les honnêtes femmes ont des 
dessous, vous savez, comme de la crème blanche, bleue, 
verte, rose, vous savez, et couleur de la chair... Ach! 
tout est ici tellement gracieux et cochon! 



ACTE TROISIÈME 287 

ANDRÉE. 

Oh! monsieur, quel vilain mot! 

LURDAU. 

Comment faut-il dire? 

ANDRÉE. 

Je ne sais pas, moi : on dit suggestif, pervers. 

LURDAU. 

Mais c'est la môme chose? 

ANDRÉE. 

Oui, oui... 

LURDAU. 

Mais il faut que vous veniez à Copenhague... je vous 
ferai connaître mon neveu, Erick Lurdau... il voudra 
faire votre portrait : c'est le plus grand peintre de la 
Scandinavie. 

JUDITH. 

A propos de portrait, il faut que je vous montre 
quelque chose d'admirable; ce sont des portraits de 
femmes, une série de douze eaux-fortes de WilHam 
Dorth qu'il \'ient de m'envoyer. Vous connaissez 
WiUiam Dorth? 

LURDAl. 

Xon. 

JUDITH. 

Comment! vous ne connaissez pas William Dorll? 
C'est le plus grand peintre de TAngleterre. (kiic amène u- 

Docteur, Pauline et Andrée auprès d'un grand carton, posé sur une pelil«^ 
table. En passant près du groupe des hommes, elle leur dit :) \ eUt'Z 

donc voir de belles choses, au lieu de dire sans dout ' 
des bêtises. 

Moissac, Vo-wcnberg, AfUler jc groupent aulonr Au carton. Michel et 
Trévières ne les suivenl pas. 

TRÉVIÈRES. 

Monsieur Aubier, j'ai un service à vous demander. 



288 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

De quoi s'agit-il, mon petit Trévières? 

TRÉVIÈRES. 

Vous connaissez Sagelier? 

MICHEL. 

Oui. 

♦ TRÉVIÈRES. 

Vous savez qu'il fait partie de la nouvelle combi- 
naison ministérielle? 

MICHEL. 

Oui, oui, je sais, et alors? 

TRÉVIÈRES. 

Alors, s'il est nommé, et il le sera, je désirerais être 
attaché à son cabinet. En quels termes êtes- vous avec 
lui? 

MICHEL 

En très bons termes. 

TRÉVIÈRES. 

Vous le voyez toujours? 

MICHEL. 

Je le vois assez souvent. 

TRÉVIÈRES. 

Votre recommandation auprès de lui serait très 
efficace. 

MICHEL. 

Dame, je pense. J'étais au lycée avec lui, nous étions 
étudiants ensemble, nous sommes demeurés amis. Il y 
a entre nous des souvenirs certainement plus forts que 
nos divergences politiques. 

TRÉVIÈRES. 

Alors, vous V oudrez bien lui parler? 



ACTE TROISIÈME 289 

MICHEL. 

Comptez sur moi. Mais pourquoi voulez-vous être 
attaché au cabinet de Sagelier? 

TRÉVIÈRES. 

Je vais vous expliquer. J'ai vingt-cinq ans... 

MICHEL. 

Et vous ne voulez pas mourir encore. 

TRÉVIÈRES. 

Non... je suis arrivé à un tournant de ma vie, et... 

Ils continuent de causer. 

JUDITH. 

N'est-ce pas que c'est admirable! 

L'oncle Emile, qui lisait L'Oréopanax, se mêle au groupe, autour des 
eaux-fortes. 

l'oncle Emile. 
Qu'y a-t-il de si admirable? 

JUDITH. 

Ces eaux-fortes de William Dorth... ce sont des 
merveilles... 

ANDREE, lui passant une des eaux-fortes. 

Tiens, voilà le portrait de Judith. 

l'oncle Emile, à Judith. 

Ça a la prétention d'être vous, ça? 

JUDITH. 

Oui, c'est moi. 

l'oncle Emile. 

Je ne vous eusse pas reconnue. 

JUDITH. 

Ce n'est pas une photographie... ce n'est pas môme, 
à proprement parler, un portrait, c'est une interpréta- 
tion. 

IV. 25 



290 LE RETOUR DE JERUSALEM 

l'ongle Emile. 
Il vous a interprétée là comme une noyée. 

JUDITH. 

Vous n'y entendez rien. 

l'oncle Emile. 
Sérieusement, vous trouvez ça bien? 

JUDITH. 

Je vous dis, admirable! 

AFKLER. 

C'est bien vous, au contraire... la sinuosité de la 
bouche... le mystère du regard. 

PAULINE. 

Oui, et ce je ne sais quoi d'infini qui circule à tra- 
vers l'absolu. 

MOISSAC. 

C'est curieux, j'allais le dire. 

PAULINE 

Et puis, je trouve que William Dorth a une vision 
tellement spéciale... ce qu'il fait est d'une synthèse si 
définitive... Ah! c'est d'un art si inquiétant. 

l'oncle EMILE. 

Inquiétant pour lui. 

JUDITH. 

Vous, d'abord, on ne vous parle pas. 

ANDRÉE. 

J'avoue que, si je devais faire faire mon portrait, ce 
n'est pas Dorth que je choisirais. 

JUDITH. 

Pourtant, Andrée, il vous trouve très bien; il m'a 
même dit qu'il ferait volontiers quelque chose avec 
vous. 



ACTE TROISIEME 291 

ANDRÉE. 

\'ous m'effrayez! 

JUDITH. 

Oh! avec William Dorth, vous ne courez aucun 
danger : il caresse des pots et ça lui suffit, 

l'oncle Emile. 
Comment! des pots? 

JUDITH. 

Oui, il parait que les grès, les faïences, les porce- 
laines, leurs contours, leur poli, leur fraîcheur, leur 
grain, tout ça lui procure des sensations particulières. 

l'oncle Emile. 

Il est complet, votre William Dorth! Encore un 
élève de l'école anormale ! 

JUDITH. 

Quel mal fait-il? Il a bien raison si ça l'amuse. Il 
augmente le champ de ses sensations, voilà tout. Moi, 
je ren\de. 

l'oncle Emile. 

Taisez-vous donc ! Savez-vous à quoi l'on en arrive, 
avec ces théories-là? 

JUDITH. 

Non, mais je vais le savoir dans un instant. 
l*oncle Emile. 

Eh bien! on en arrive à excuser le monsieur qui 
plante des aiguilles dans la gorge de ses petites amies. 

ANDRÉE. 

Oh! l'espiègle! 

l'oncle EMILE. 

Celui-là aussi augmente le champ de ses sensations. 

MOISSAC, fredonnaot. 

Cours, mon aiguille, dans ta gorge... 



292 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Ah! non, vous savez, les aiguilles, très peu pour moi! 

l'oncle Emile. 

Vous voyez bien!... Non, ces gens-là, on devrait les 
condamner. 

JUDITH. 

Ha! ha! les condamner! Alors, vous condamneriez 
William Dorth pour détournement de potiches? 

l'oncle Emile. 
En tout cas, je commencerais par l'enfermer et par 
le doucher, (u s'adresse à Pauline.) Voyous, madame, n'ai- 
je pas raison? 

PAULINE. 

Oh! monsieur, pour ces choses-là, moi je trouve que 
chacun est libre de faire ce qu'il veut. 

l'oncle Emile. 
Ah ! alors, c'est différent. Après l'amour libre, le vice 
. libre, le crime libre même, au besoin; tout ça, c'est 
dans le même désordre d'idées. 

JUDITH.' 

Emile, vous vous emballez! 

l'oncle Emile. 
Je ne m'emballe pas; mais c'est égal, caresser des 
pots quand il y a les femmes, quand il y a les femmes î 

ANDRÉE. 

Le fait est que je me demande quel plaisir on peut 
avoir avec des pots. 

l'oncle Emile. 
Après tout, j'en ai eu quelquefois avec des cruches. 

Il va rejoindre Michel et Trévières, en haussant les épaules et en 
grommelant. 

JUDITH, quand il s'est un peu éloigné. 

Quelle vieille bête! 



ACTE TROISIÈME 293 

MOISSAC. 

Il a raison, il dit ce qu'il pense. 

JUDITH. 

Mais il ne pense pas. 

MOISSAC. 

Alors, c'est comme s'il ne disait rien. 

JUDITH. 

Imaginez-vous, il m'a lu l'autre jour un drame en 
vers, un drame historique, c'est idiot... c'est au-dessous 
de tout. Et puis il me déplaît, avec son insupportable 
manie de faire des à-peu-près. D'abord, quand il sort de 
table, il est toujours congestionné... il boit trop de vin... 
je le déteste. 

MOISSAC. 

Il ne faut pas le détester : il fait des à-peu-près, il 
écrit des drames historiques, il aime le vin, il ne trouve 
rien de plus beau que les femmes, tout ça constitue un 
ensemble. 

JUDITH. 

D'abord, c'est un raté, moi, j'aime qu'on réussisse. 

MOISSAC. 

C'est tout de même un type, croyez-moi. 

Un silence. 

VOWENBERG. 

Judith, pourrais-je vous dire un mot? 

JUDITH. 

Mais, certainement. 

On s'éloigne discrètement. On les laisse seuls. 
VOWENBERG. 

Vous savez qu'un nouveau ministère est en train de 
se former et que Sagelier en fera certainement partie? 

JUDITH. 

Oui... Eh bien? 

25. 



294 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

VOWENBERG. 

Je voudrais être attaché au cabinet de Sagelier. Vous 
verrez Lazare Hœndelssohn, aujourd'hui? 

JUDITH. 

Il doit venir me voir à quatre heures. 

VOWENBERG. 

Alors, parlez-lui sérieusement, parlez-lui... il faut 
absolument que ça se fasse... Je n'ai pas besoin de vous 
dire pourquoi. Sageher n'a rien à refuser à Hœndelssohn 
et, s'il marche à fond... 

JUDITH. 

Soyez tranquille, il marchera. 

VOWENBERG. 

Avec l'appui de Hœndelssohn, je suis tranquille... 
Michel jette de notre côté des regards inquiets... il est 
persuadé que je vous fais la cour. D'abord, je ne vous 
ai jamais fait la cour. 

JUDITH. 

Vous avez de l'aplomb. 

VOWENBERG. 

Je veux dire que je n'ai jamais enguirlandé de péri- 
phrases surannées le grand désir que j'ai de votre chère 
petite personne. 

JUDITH. 

C'est une justice à vous rendre, vous m'avez toujours 
parlé avec la dernière brutalité. 

VOWENBERG. 

Et vous, vous m'avez toujours repoussé avec la der- 
nière cruauté. Oh! je sais bien qui vous aimez. 

JUDITH. 

Je serais curieuse de l'apprendre. 



ACTE TROISIÈME 295 

VOWENBERG. 

Vous aimez Lazare Hœndelssohn. 

JUDITH, liant. 

Ah! ah! ah! 

VOWENBERG. 

Vous n'avez pas du tout envie de rire. Lazare est 
votre flirt, votre love; je ne dis pas que vous soyez sa 
maîtresse... 

JUDITH, 

C'est heureux. 

VOWENBERG. 

Pas encore, mais vous le serez. 

JUDITH. 

Jacques, je devrais vous mettre à la porte, pour vous 
apprendre à me parler comme vous le faites; mais 
j'aime mieux m'amuser de votre grossièreté que de 
m'en ofi'enser. 

VOWENBERG, galamment. 

Vous adorez ma grossièreté, elle vous râpe l'âme. 

JUDITH. 

C'est vrai, comme une mauvaise eau-de-vie râpe le 
gosier. 

VOWENBERG. 

Alors, je continue : le jour où vous serez la maîtresse 
de Lazare, je souffrirai beaucoup. 

JUDITH. 

Vous? 

Elle rit. 

VOWENBERG. 

Oui, moi... je ragerai certainement; mais j'aurai la 
satisfaction de savoir que Michel est cocu. 

JUDITH, le coupanl. 

Voulez-vous vous taire... J'ai horreur qu'on dise de 
ces mots-là... vraiment, vous avez un cœur charmant. 



296 LE RETOUR DE JERUSALEM 

VOWENBERG. 

Michel me déteste... il ne peut pas me sentir. 

JUDITH. 

Vous faites tout ce qu'il faut pour ça... Encore tout à 
l'heure, vous lui annoncez que sa femme va se remarier. 

VOWENBERG. 

Qu'est-ce que ça peut lui faire, puisqu'il l'a quittée? 

JUDITH. 

Tout de même, c'était une gaffe. 

VOWENBERG. 

Vous croyez? 

JUDITH. 

J'en suis sûre et vous aus'si... C'est la pire de toutes 
les gaffes... la gaffe volontaire. 

VOWENBERG. 

Eh bien! oui, je l'ai fait exprès... je suis dans un de 
mes bons jours : je me sens taquin, agressif à souhait, 
bien en forme... Je me découvre, comme l'ubermen- 
schlich^ plein d'une joyeuse méchanceté. 

PAULINE, survenant. 

Judith, venez donc nous donner un renseignement. 

Ils remontent auprès du docteur Lurdau qui est en train d'examiner 
une sorte de casque. 

LURDAU. 

J'étais en train d'examiner cet objet. Puis- je vous 
demander à quoi il sert ? 

JUDITH. 

C'est un casque de téléphone. 

LURDAU. 

Un casque de téléphone? C'est épatant! très original. 
Vous mettez réellement ça sur votre tête? 



ACTE TROISIÈME 297 

JUDITH. 

Mais oui, quand je veux entendre l'Opéra ou TOpéra- 
Comique, j'adapte les récepteurs dans ces plaques, parce 
que c'est fatigant de les tenir comme ça. (Eiie fait le geste 

d'une personne qui écoule dans le téléphone.) Je m'installe dajlS 

un fauteuil et j'écoute. 

LURDAU. 

Épatant ! 

JUDITH. 

Je m'en suis servie hier pour la première fois; j'ai 
entendu Pelléas et Mélisande. C'était un ravissement. 

LURDAU. 

Je vous prie de le mettre sur votre tête. 

JUDITH. 

Voilà! 

Elle met le casque sur sa tète et s'assied sur un haut fauteuil en bois 
sculpté. 

PAULINE. 

Ça VOUS va tout à fait bien... vous avez l'air d'un 
Gustave Moreau... n'est-ce pas, Narcisse? 

AFKLER. 

Oui... La Princesse au Téléphone. 

ANDRÉE. 

C'est comme ça que vous devriez faire faire votre 
portrait, Judith. 

MOISSAC. 

C'est très bien : ce casque enrichi de pierreries, ces 
légers fils verts qui vous relient à l'enchantement de la 
musique... cela a quelque chose de lointain et d'immé- 
diat, de chimérique et de pratique à la fois. 

VOWENBERG. 

C'est sphyngique et guivral... et, pourtant, si pari- 
sien ! 



298 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MOISSAC. 

Aubier, ça ne vous donne pas l'idée d'avoir un casque 
pareil ? 

MICHEL. 

Oh! non, moi, je n'ai pas de ces imaginations orien- 
tales. 

JUDITH. 

Tu pourrais avoir un casque de pompier, bijou. 
D'abord, Michel ne comprend rien à ces choses-là, pas 
plus qu'à mes façons de m' arranger. Ce matin encore, 
nous avons eu une grande discussion ; il trouvait cette 
robe ridicule. 

MICHEL. 

Tu veux dire ce costume. 

PAULINE. 

Est-ce possible? Je la trouve très joHe, au contraire, 
votre robe... j'en aurai une pareille certainement. 

LURDAU. 

Très originale. 

JUDITH. 

Michel n'aime pas l'originalité. 

MICHEL. 

Ce que je n'aime pas, c'est la recherche de l'origina- 
lité. 

JUDITH. 

Alors, tu te figures qu'en mettant cette robe, je 
me suis dit : « Mon Dieu! que je suis donc originale, 
étrange ! » En effet, ce serait misérable. Je la mets parce 
que ça me plaît, voilà tout. 

ANDRÉE. 

D'abord, les hommes ne doivent pas s'occuper de ces 
choses-là. 



ACTE TROISIÈME 299 

JUDITH. 

Et puis, c'est une robe d'intérieur... je comprendrais 
que tu ne tiennes pas à ce que je sorte comme ça. 

MICHEL. 

Je suis tranquille... ça viendra. 

JUDITH. 

Bien entendu... (un silence.) Et vous, docteur Lur- 
dau, qu'en pensez-vous? 

LURDAU. 

Je pense, séduisante dame, de quelque façon que 
vous vous habilliez, vous serez toujours charmante. 

JUDITH. 

Docteur Lurdau, vous êtes très galant. 

l'oî^cle Emile. 

Le docteur Lurdau va rentrer dans son pays et 
écrire, dans un gros livre, que toutes les femmes, à 
Paris, ont des casques pour entendre l'Opéra dans le 
téléphone. 

LURDAU. 

Je ne conclus pas du particulier au général. 

l'oncle Emile. 

Et puis, vous avez écrit sur les femmes françaises, sur 
les hommes aussi, des choses plus sévères. Je lisais pré- 
cisément tout à l'hem'e votre article dans L'Oréopaiiax: 
vous écrivez que les Français sont bavards, ignorants, 
libertins, frivoles, et que nous offrons les symptômes 
d'une vertigineuse décadence. 

LURDAU. 

Oh ! les peuples mettent cinq cents ans à pourrir. J'ai 
observé chez vous certains symptômes de décadence... 
je les ai signalés loyalement. 



300 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

l'oncle Emile. 

Ah! vous nous arrangez bien! J'ai même été surpris 
de lire ces choses-là dans une revue française. 

JUDITH. 

Et, bien entendu, dans une revue française, on doit 
imprimer que les Français sont le premier peuple du 
monde. 

l'oncle Emile. 

Pas nécessairement ; mais il n'est pas nécessaire non 
plus d'imprimer tout le contraire. 

AFKLER. 

Oh! le docteur Lurdau n'épargne pas non plus ses 
compatriotes. 

LURDAU. 

Naturellement! Qu'est-ce que ça signifie : compa- 
triotes? Ach! ça n'est rien du tout. Moi, je suis tout à 
fait exempt du préjugé national. Je suis un citoyen du 
monde, vous comprenez. Alors, je ne juge pas les gens, 
s'ils sont Italiens, ou Danois, ou Russes, ou Français... 
ou je ne sais quoi, vous comprenez? Je fais l'ethnogra- 
phie, la psychologie des peuples. 

VOWENBERG, avec force. 

J'ai trouvé votre article, docteur Lurdau, de tout pre- 
mier ordre. 

l'oncle Emile. 

Et puis, vous ne vous en êtes pas tenu aux générali- 
tés. Vous avez pris à partie, assez rudement, quelques- 
uns d'entre nous. 

LURDAU. 

Vous êtes le peuple qui a fait la belle et grande Révo- 
lution. J'ai pris à partie ceux qui, dans la France, cette 
terre des nobles idées généreuses, veulent systémati- 
quement retourner en arrière. 



ACTE TROISIEME 301 

VOWENBERG, rudement. 

Et VOUS avez eu raison de leur mettre le nez dans 
leurs raisonnements de sciapodes et de blémies! 

MICHEL, intcrvenanl. 

Les gens dont vous parlez ne veulent pas systémati- 
quement retourner en arrière. Ce sont des gens qui 
pensent en Français, voilà tout. 

JUDITH. 

Ah ! penser en Français, on sait ce que ça veut dire : 
c'est limiter l'humanité à un fleuve et à une chaîne de 
montagnes; c'est ignorer complaisamment ce qui se 
passe au dehors; c'est être fier en regardant une co- 
lonne... c'est prendre un trou et mettre de la tradition 
autour. 

MICHEL. 

Évidemment, ces gens-là ne se proclament pas 
citoyens du monde; c'est, d'ailleurs, une expression mal 
venue, car la cité et le monde sont deux choses oppo- 
sées... et la plupart des hommes tiennent à la terre où 
ils sont nés par des racines profondes. 

LURDAU. 

Quelle erreur! 

VOWENBERG. 

Voilà encore une expression mal venue ! Les hommes 
ont des pieds pour marcher; alors, qu'est-ce que ça 
signifie : tenir à la terre par des racines profondes? 

MICHEL. 

Si vous aimez mieux, c'est aimer sa patrie. 

VOWENBERG. 

Oh! la patrie... Voulez- vous me définir ce que c'est 
que la patrie? Vous allez me répondre que votre patrie, 
c'est la France. Ce n'est qu'une expression géogra- 
phique. On vous demande une définition saine. 
IV. «6 



LE RETOUR DE JÉRUSALEM 



Je ne sais pâs si ma définition vous paraîtra saine; 
mais il me semble que la patrie, c*est des victoires glo- 
rieuses, des défaites héroïques, de beaux exemples de 
sacrifices et de vertus... c'est des cathédrales, des palais, 
des tombeaux... c'est des paysages que l'on a vus tout 
enfant et d'autres qui, plus tard, ont encadré des 
heures de joie ou de tristesse... c'est des choses intimes, 
des souvenirs, des traditions, des coutumes... c'est un 
langage qui vous parait le plus doux, c'est une vieille 
chanson, un vieux proverbe plein de bon sens... c'est 
une rose qui s'appelle la France, c'est une assiette 
peinte... que sais- je? Mais oui, la patrie, c'est tout ça... 
et bien d'autres choses encore. 

l'oncle Emile. 
Mais oui, c'est tout ça, nom de Dieu ! 

JUDITH. 

Oh! vous, parbleu, vous êtes un cocardier. Quand 
vous voyez passer un drapeau, vous pleurez. 

VOWENBERG. 

Ma cuisinière aussi. 

l'oncle Emile. 

Ça prouve que c'est une brave femme, votre cuisi- 
nière, je l'embrasserais... Je ne pleure^pas, mais je suis 
très ému. 

JUDITH. 

Êtes- vous ému quand vous voyez le drapeau qui 
flotte sur le Mont-de-Piété ? 

l'oncle Emile. 
Ça, non ! 

JUDITH. 

Et quand vous voyez les petits drapeaux dans les 
petites boutiques des Champs-Elysées? 



ACTE TROISIÈME 303 

l'oncle Emile. 

Non plus. Mais quand je vois le drapeau à sa place, 
c'est-à-dire au milieu du régiment, alors, je suis ému et 
je m'en vante... Et je ne suis pas le seul, heureusement. 

VOWENBERG. 

Ha! ha! Le drapeau! 

AFKLER. 

Le régiment qui passe ! 

VOWENBERG. 

Les dernières cartouches! 

AFKLER. 

Le père La Victoire ! 

VOWENBERG. 

Ah! vous voyez, docteur Lurdau, que le militarisme 
compte encore chez nous quelques partisans. 

l'oncle Emile. 

Il ne s'agit pas de militarisme, il faut bien pourtant 
que nous ayons une armée. 

AFKLER. 

Pourquoi faire? 

l'oncle Emile. 

Mais pour nous défendre; parce que les autres en ont 
une. 

MOISSAC. 

Mais personne ne songe à nous attaquer. 

l'oncle Emile. 
Ça, nous n'en savons rien. Alors, il ne faut pas être 
les plus faibles. 

AFKLER. 

Vous êtes pour la paix armée? 

JUDITH. 

Moi, je suis pour la guerre désarmée. 



304 LE RETOUR DE JERUSALEM 

LURDAU. 

Nous poursuivons précisément ce but que les plus 
faibles soient protégés, en attendant que les guerres 
diminuent jusqu'à disparaître. Ce sera la plus grande 
œuvre de la civilisation. 

l'oncle Emile. 

Taisez- vous donc!.... C'est au lendemain de la Con- 
férence de La Haye, que nous avons vu une nation for- 
midable et soi-disant civilisée, se précipiter sur un petit 
peuple vingt fois inférieur en nombre. Nous serons bien 
avancés quand pareille chose nous arrivera. 

JUDITH. 

Et alors? il n'y aura plus de ciel, plus de mer, plus 
de montagnes... il n'y aura plus de couchers de soleil, il 
n'y aura plus de clairs de lune... il n'y aura plus d'arbres 
plus de fleurs, plus de musique, plus de parfums... il 
n'y aura plus de gens qui s'aimeront, plus de baisers, de 
caresses, d'étreintes ! 

VOWENBERG. 

Il n'y aura plus d'assiettes peintes! 

l'oncle Emile. 
Ah! si vous raisonnez comme ça! 

JUDITH. 

Mais l'armée, c'est la guerre. 

l'oncle Emile. 
Mais non. 

JUDITH. 

Mais si, c'est forcé. L'homme qui a un fusil veut s'en 
servir. Et penser qu'à notre époque, on trouve encore 
des gens pour envisager la guerre comme une chose 
nécessaire, sainte, sacrée, c'est effrayant! 

l'oncle Emile. 

Mais non, comme une chose possible. 



ACTE TROISIEME 305 

JUDITH. 

Eh bien, il y a des possibilités qu'il ne faut jamais 
admettre; c'est le meilleur moyen de les rendre impos- 
sibles. 

VOWENBERG. 

Mais, s'il surgissait un nouveau Napoléon, vous et vos 
pareils, vous seriez prêts à le suivre, comme un trou- 
peau. 

l'oncle Emile. 

Pas du tout. Je trouve que Napoléon fut un homme 
néfaste. 

VOWENBERG. 

Vous dites ça maintenant... Ah! docteur Lurdau, 
vous n'en avez pas assez dit sur la mentalité de cer- 
tains Français. 

l'oncle Emile. 

Ça signifie?... 

VOWENBERG. 

Ça signifie qu'il faut haïr le militarisme, et que les 
gens qui font leur métier d'être militaires ont un cer- 
veau comparable à celui du Catoblépas, animal telle- 
ment stupide qu'il dévorait ses propres pieds. 

MICHEL. 

Vous oubliez, Vowenberg, que j'ai un frère qui fait 
précisément son métier d'être militaire. 

VOWENBERG. 

Non, non, je ne l'oublie pas, et je répète... 

MICHEL, trc3 calme. 

Monsieur Vowenberg, vous ne répéterez rien du 
tout... et je vous prie de prendre la porte... 

JUDITH. 

Tu es fou! 

VOWENBERG. 

C'est sérieux? 

26. 



306 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Tout oe qu'il y a de plus sérieux. 

VOWENBERG. 

Alors, il n'est plus permis de discuter? 

MICHEL. 

Il est permis de discuter courtoisement... Allons! 
vous n'avez pas entendu ? 

Il s'avance vers lui. 

VOWENBERG. 

Ne me touchez pas! 

MICHEL. 

Alors, allez- vous-en. 

VOWENBERG. 

C'est plaisir de venir déjeuner chez vous, vous avez 
une façon de comprendre l'hospitalité!... 

MICHEL. 

Je ne vous reproche pas les plats qu'on vous a servis, 
seulement, je vous reproche de mettre les pieds dedans* 

VOWENBERG. 

Ça ne se passera pas comme ça, je vous en réponds... 
cette affaire aura des suites. 

MICHEL. 

Une affaire a toujours des suites. 

VOWENBERG. 

Vous êtes trop spirituel... Vous savez qu'on en 
meurt? 

MICHEL. 

C'est une belle mort!... 

VOWENBERG, tendant la main à Judith. 

Au revoir! 



ACTE TROISIÈME 307 

JUDITH. 

Je vous accompagne... 

MICHEL. 

Reste là, je te prie. 

JUDITH. 

Mais... 

MICHEL. 

Reste là! 

Vowenberg se dirige vers la porte, après avoir dit au revoir à Pau- 
line Afkler et à Moissac. — Un silence, un grand silence. Judith 
va ouvrir, avec une nerveuse tranquillité, le piano et joue vague- 
ment. 

MOISSAC. 

Vous avez ou tort, Aubier... il ne faut pas prendre 
au tragique ce que dit Vowenberg... 

l'oncle Emile. 

Il s'exprime avec une telle violence!... 

MOISSAC 

Oui, je sais bien, il a un langage un peu apocalyp- 
tique et qui surprend dans la bouche d'un jeune no- 
ceur... C'est le prophète de chez Maxim's!... 

TRÉVIÈRES. 

Au revoir, mon cher monsieur Aubier. Si vous avez 
besoin de moi, je suis à votre disposition. 

MICHEL. 

Je vous remercie. 

MOISSAC 

Je descends avec vous, Trévières. 

Ils vont dire au revoir à Judith. 

JUDITH, s'interroinpant de jouer. 

Vous vous en allez? 

MOISSAC 

Sans doute, puisque Vowenberg a donné le signal du 
départ. 

Trcvicrcs et Moi>sac sont sortis. Judith s'est remise à jouer du 
piano. 



308 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL, au docteur Lurdau. 

Je VOUS demande pardon, monsieur, de vous avoir 
rendu témoin de cette scène un peu vive... 

LURDAU. 

Je suis enchanté, au contraire, c'est si intéressant !... 
l'oncle Emile. 

Oui, voilà un document pour votre psychologie 
des peuples. 

LURDAU. 

Je regrette seulement d'avoir été la cause involon- 
taire, le point de départ, à ainsi dire, d'une discussion 
qui a tourné au véritable drama. 

MICHEL. 

Ne regrettez rien, au contraire, vous m'avez rendu 
un grand service. 

Poignées de mains. Lurdau sort, après avoir dit adieu à Judith. 
ANDRÉE. 

Je m'en vais aussi, Judith... mes affaires sont dans 
votre chambre, je crois? 

JUDITH. 

Oui. Je vais avec vous. 

Elle se lève et sort avec Andrée. Il ne reste plus que l'oncle Emile 
et Michel. 



SCÈNE II 
MICHEL, L'ONGLE EMILE. 

l'oncle EMILE. 

Dis-moi donc : tu ne vas pas te battre avec ce Vowen- 
berg, j'imagine? 



ACTE TROISIÈME 309 

MICHEL. 

J'attendrai ses témoins. Tu n'imagines pas non plus 
que je lui fasse des excuses? 

l'oncle Emile. 
C'est vrai. Par exemple, Judith n'est pas contente. 

MICHEL 

Tant pis! Aussi bien, ce qui vient d'arriver est une 
résultante; c'est l'éclatement d'une longue exaspé- 
ration. Oui, le milieu dans lequel je vis, les choses que 
j'entends journellement, les gens que je suis obHgé de 
voir, tout ça m'exaspère ! 

l'oncle Emile. 
Mais pourquoi vois-tu ces gens-là? 

MICHEL. 

Mais parce qu'ils plaisent à Judith. Elle les invite; 
ce sont ses amis. C'est effrayant le défilé qu'il y a ici. 
Et, ce qu'il y a de plus irritant, c'est la façon dont ces 
gens-là ont l'air de vous traiter d'imbécile, dès qu'on 
ne pense pas comme eux. Encore, tout à l'heure, tu as 
vu? Dieu sait si je trouve que la guerre est une chose 
atroce, abominable. Combien de discussions avons- 
nous eues à ce sujet avec mon frère et avec toi... Eh 
bien ! ce Vowenberg s'est montré tellement agressif, qu'il 
m'a forcé de prendre parti, presque contre moi-même. 

l'oncle EMILE. 

Ah! je comprends qu'il t'ait exaspéré... Qu'est-ce 
qu'il fait, ce Vowenberg? 

MICHEL. 

Rien; c'est un démolisseur. 

l'oncle EMILE. 

Un démolisseur? 

MICHEL. 

Oui, ça ne veut rien dire, mais ici, c'est le plus grand 
éloge qu'on puisse faire de quelqu'un. 



310 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

l'oncle Emile. 
Ne m'as-tu pas dit qu'il voulait faire de la politique? 

MICHEL. 

Oui, il dit déjà : « Quand je serai ministre ! » 

l'oncle Emile. 
Pas ministre de la Guerre, en tout cas. 

MICHEL. 

Est-ce qu'on sait? 

l'oncle Emile. 

C'est vrai, on ne sait pas... Il ne faut pas plaisanter. 
C'est peut-être lui qui trouvera la formule qui nous 
fichera tous définitivement par terre. 

Un silence. 

MICHEL. 

Tu savais que Suzanne allait se remarier? 

l'oncle Emile. \ 
Oui, j'en ai entendu parler. 

MICHEL. 

Pourquoi ne me l' as-tu pas dit? , 

l'oncle Emile, embarrassé. 

Parce que... j'ai pensé que ça pourrait... 

MICHEL. 

J'aurais toujours mieux aimé l'apprendre par toi que 
par Vowenberg. Tu sais qui elle épouse? 

l'oncle Emile. 
Oui, c'est un Monsieur de... de... attends-donc... de 
Paruel, je crois. 

micheu 

Connais pas. Qu'est-ce qu'il fait? 



ACTE TROISIÈME 311 

l'oncle Emile. 

Il a de grandes propriétés en Lorraine, des terres 
qu'il fait valoir lui-môme. 

MICHEL. 

En Lorraine? Cela complique les choses. 

l'oncle Emile. 
Comment ça? 

MICHEL. 

Dame ! Suzanne ne pourra pas emmener ses enfants 
là-bas. 

l'oncle EMILE. 

Ah ! ça, c'est une question à régler. 

MICHEL. 

Oh! elle est toute réglée. J'ai le droit de les voir deux 
fois par semaine, chez mes parents... je ne vais pas re- 
noncer à les voir... 

Sur ces derniers mots, Judith est entrée. 
JUDITH. 

Ah! je vous demande pardon... je ne savais pas que 
vous étiez encore là, Emile. 

l'oncle EMILE. 

Noa, non, je m'en vais, je m'en vais... je vous laisse 
causer, mes enfants. Au revoir, ma petite Judith... au 
revoir, mon vieux Michel... Ne vous dérangez pas, ne 
vous dérangez pas, je connais le chemin. 

li sort. 



SCÈNE III 

JUDITH, MICHEL. 

JUDITH. 

Je viens d'écrire à Vowenberg. 



312 LE RETOUR DE JERUSALEM 

MICHEL. 

Pourquoi faire? 

JUDITH. 

Pour lui faire des excuses. 

MICHEL. 

Pas en mon nom, j'espère. 

JUDITH. 

Je ne tolère pas que Ton traite mes amis de cette 
façon; que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas? 

MICHEL. 

Tes amis ne sont pas les miens. 

JUDITH. 

J'en suis fâchée. En tout cas, j'ai exprimé à Vowen- 
berg tous mes regrets que cette scène ridicule, grotesque, 
se soit passée chez moi. 

MICHEL. 

Pardon, chez nous. 

JUDITH. 

Peu importe ! 

MICHEL. 

D'ailleurs, ce qui est arrivé là est bien de ta faute. 

JUDITH. 

De ma faute ? Oh ! ça, c'est trop fort ! 

MICHEL. 

Certainement... certainement. Quand la discussion a 
pris cette tournure, au heu de l'apaiser, de la détourner, 
de te taire tout au moins, tu n'as fait que l'envenimer ! 

JUDITH. 

Je te l'ai déjà dit : il y a certaines choses que je ne 
peux pas entendre passivement et de sang-froid. 



ACTE TROISIÈME 313 

MICHEL. 

Il y a d'autres choses que je ne laisserai jamais dire 
devant moi... Vowenberg avait besoin d'une leçon... il 
ira porter ailleurs ses provocations. 

JUDITH. 

Il n'a pas été provocant, il a dit des choses très justes. 
C'est toi qui, maintenant, ne sais quoi inventer pour 
excuser ta mauvaise humeur. Il est facile, pourtant, 
d'en deviner la véritable cause. Tu as appris que ta 
femme allait se remarier, alors, ça t'a donné une crise 
de traditionalisme. Parbleu! c'est toujours la même 
chose. 

MICHEL. 

Il ne s'agit pas de ma femme, il s'agit de Vowenberg. 
D'abord, pourquoi l'as-tu invité à déjeuner, sans me le 
dire ? ^ 

JUDITH. 

Parce que j'ai le droit d'inviter ici qui je veux. 

MICHEL. 

Ah! tu as été bien inspirée... Mais tu ne peux pas te 
passer de lui; c'est vrai, il est toujours fourré ici... et 
même, quand il y a du monde, comme tout à l'heure 
encore, vous trouvez moyen de vous isoler. Qu'avez- 
vous donc de si intéressant à vous dire? que complotez- 
vous? 

JUDITH. 

Nous ne complotons rien. Vowenberg est un garçon 
très intelligent, très cultivé... J'éprouve beaucoup de 
plaisir à causer avec lui... Je le trouve très agréable. 

MICHEL. 

Oh! je sais bien. Et puis, il a avec toi dos façons qui 
me déplaisent, il est beaucoup trop familier; il te fait la 
cour, et ça t'amuse. 

JUDITH. 

Il ne me fait pas du tout la cour. 

IV. n 



314 LE RETOUR DE JERUSALEM 

MICHEL, entre ses dents. 

Sale juif M 

JUDITH. 

Bien, très bien, c'est parfait... tous les juifs sont des 
sales juifs... Ah! tu as des moyens de discussion bien 
français, toi, à la bonne heure... Alors, tu le détestes 
simplement parce qu'il est juif? 

MICHEL. 

Ne me fais donc pas dire des choses pareilles ! Est-ce 
que je déteste Lazare Hœndelssohn? 

JUDITH. 

Tu as commencé par ne pas l'aimer. 

MICHEL. 

Non, je ne l'ai pas aimé tout de suite; mais j'ai bien 
vite reconnu sa culture supérieure et la noblesse de son 
caractère. 

JUDITH. 

C'est encore heureux. 

MICHEL. 

De telles quaUtés, Vowenberg ne me donnera jamais 
l'oceasion de les reconnaître en lui. Mais, il ne faut pas 
toucher à Vowenberg, et tu l'aimes précisément pour 
la même raison que, selon toi, je le déteste, parce qu'il 
est juif! 

JUDITH. 

Absolument. 

MICHEL. 

Tu es en admiration devant lui, devant son outre- 

1. Après la répétition générale, la censure a demandé que l'on supprimât 
ces deux mots. Nous les avons donc supprimés, bien qu'à cette place, ils 
eussent moins la valeur d'une injure que d'une locution dont les Israélites 
eux-mêmes sourient et plaisantent entre eux. Aussi bien, il ne faut pas 
perdre de jugement que nous sommes, à ce moment, dans la discussion et 
dans les nerfs, et que Michel, directement atteint, ne peut avoir la poli-^ 
tesse d'un idéologue. 



ACTE TROISIÈME 315 

cuidance insupportable, son insolence tumultueuse, son 
arrivisme féroce, sa... sa méchanceté et ce don supé- 
rieur qu'il possède d'être antipathique. D'ailleurs, pour 
toi, il n'y a que les juifs qui soient intelhgents, qui aient 
de l'esprit, du talent et du génie. Ils ont toutes les qua- 
lités, tous les dons avec le moyen de s'en servir; eux 
seuls possèdent le sens de la vie ! 

JUDITH. 

C'est incontestable : le sens de la vie, ils le possèdent 
plus que vous autres. Ils savent ce qu'ils veulent, et ils 
veulent être heureux ; ils sont logiques, la raison les 
guide; ils ne s'embourbent pas dans les ornières de la 
routine ; ils ne nient pas le progrès, ils y croient ardem- 
ment et, comme ils ne sont pas des indifférents et des 
aquoibonistes, comme la plupart d'entre vous, ils vous 
dépassent, ils sont les premiers en tout, et c'est cela que 
vous ne leur pardonnez pas. 

MICHEL. 

Oh ! en tout, en affaires. Et encore, parce qu'ils ont 
moins de scrupules. 

JUDITH. 

Dis donc plus de persévérance et d'ardeui* au travail ! 

MICHEL. 

En tout! Ils ne sont pas plus artistes, plus savants, 
plus philosophes et plus poètes que nous!... 

JUDITH. 

Ils le sont bien davantage ! 

MICHEL. 

Allons donc ! ils ont toujours été les commissionnaires 
de la pensée*. Mais ce ne sont pas des inventeurs et des 
créateurs, et il n'y a que ça qui compte !... 

1. U faut cumprcuiire que Michel, iri, emploie une cxpnessiou syiilliti- 
tiqu« et ne s'attanle pas aux exceptions. Parbleu I il sait bien qa« Henri 
Heine était juif. S'il développait, il dirait que, p«rmi les israèlites 89 livrant 



316 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Laisse-leur le temps. Pendant quinze siècles vous les 
avez opprimés ! 

MICHEL. 

Ça n'a pas empêché l'éclosion et Tépanouissement 
d'un Spinoza. 

JUDITH. 

11 y en a eu d'autres ! 

MICHEL. 

On le saurait! 

JUDITH. 

Oh ! toi, tu ne sais rien. 

MICHEL. 

Rien de rien ! 

JUDITH. 

En tout cas, il n'y a pas eu parmi eux de bourreaux 
ni d'inquisiteurs!... 

MICHEL. 

Laisse-leur le temps. Il y en a déjà et il s'en prépare 
d'autres. 

JUDITH. 

Tant pis pour vous, si nous nous vengeons ! 

MICHEL. 

Et tant pis pour vous, si nous songeons à nous 
défendre! Oui, j'en suis bien revenu de la supériorité 
d'Israël. Par quels moyens sont-ils les premiers? 

JUDITH. 

Par leur intelHgence et par leur volonté ! 

MICHEL. 

L'IntelHgence ! tu n'as que ce mot-là à la bouche; 

aux travaux intellectuels, il voit surtout, dans le présent comme dans le 
passé, des traducteurs, des commentateurs, des critiques, des archéologues, 
des philologues, etc.; il constaterait leur aptitude ingénieuse et patiente 
aux sciences d'érudition plus qu'aux découvertes. 



ACTE TROISIÈME 317 

mais rintelligence n'a pas plus de droits à notre admi- 
ration que la force musculaire. C'est un don, voilà tout, 
et qui n'est pas admirable, s'il ne s'accompagne pas de 
vertus, de sentiments généreux, de bonté véritable et de 
délicatesse. 

JUDITH. 

La bonté et la générosité sont des dons, si tu vas par 
là, et qui peuvent être néfastes, s'ils ne s'accompagnent 
pas de discernement et de compréhension. Nos senti- 
ments et notre sensibilité sont aussi profonds que les 
vôtres, crois-le bien; mais nous ne connaissons pas la 
sentimentalité, ni la sensiblerie, ni l'acceptation de la 
souffrance inutile, tout ce que vous devez à une religion 
déprimante dont les prêtres ne sont même pas des 
hommes ! 

MICHEL. 

Vous ne vous embarrassez d'aucun idéal. 

JUDITH. 

Notre idéal est de ce monde : c'est la Justice et la 
Vérité. 

MICHEL. 

Oui, vous êtes plus pratiques et plus réalistes que 
nf^us, c'est certain; mais aussi, accapareurs, exploiteurs, 
trusteurs et bluffeurs. 

JUDITH. 

Alors, il n'y en a pas parmi vous, de ces gens-là? 

MICHEL. 

Proportionnellement, il y en a moins. 

JUDITH. 

Tu as décidé ça ? 

MICHEL. 

Oui, parce qu'il y a chez nous des ouvriers, des pay- 
sans, et tous les éléments qui constituent un peuple, et 

27. 



3;1« LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

iM^a pas une bande! Mais chez vous, pour un Lazare 
Hoendelssolin, combien de Vowenberg? Seulement, toi, 
tu ne fais pas le départ entre ceux-ci et celui-là. 

JUDITH. 

Sois tranquille, je le ferai. 

MICHEL. 

Tout ce qu'ils disent est merveilleux, tout <;e qu'ils 
font est excellent. Tu ne te plais qu'avec eux, 

JUDITH. 

Tu peux le dire ! 

MICHEL. 

Tu me les as amenés tous. Il en est venu un d'abord, 
puis dix, puis vingt, puis cent!... chacun en amenant 
cent autres... Ils sont dix mille maintenant*! 

JUDITH. 

Tu exagères ! 

MICHEL. 

Oh ! à peine. Ils se sont installés ici, indiscrets, encom- 
brants, bruyants, sans gêne... C'est un flot envahissant, 
débordant... Ton médecin est juif. 

JUDITH. 

Aussi, je me porte bien. 

MICHEL. 

Ton avocat est juif. 

JUDITH. 

Il ne me donne que de bons conseils. 

MICHEL. 

Ton couturier est juif, et ça se voit!... tes fournisseurs 
sont juifs. 

i. M. Théodore Reinach évalue à 100.000 le nombre des juifs, en France; 
i Paris, à lui seul, compte plus de la moitié de ce chiffre ». (Histoire des 
israéliUSj 2« édition, 1901.) La population actuelle de la France est évaluée 
à 97.000.000 d'habitants. II n'apparaît pas qu'il y ait chez nous, comme en 
Russie et en Roumanie, un prolétariat juif. 



ACTE TROISIÈME 319 



JUDITH. 

Mieux, meilleur marché. 

mCHEL. 

Tout, tout est juif autour de moi ! 

JUDITH. 

Tu es injuste, Michel, mes domestiques ne sont pas 
juifs; mais mon amant le sera, si c'est ça que tu veux! 

MICHEL. 

Ce que je veux, c'est que ça cesse, parce que j'en ai 
assez, entends-tu? j'en ai assez!... Je suis las de rece- 
voir chez moi tous ces gens pour qui je suis l'adversaire 
et qui, par leurs ricanements, salissent tout ce que je 
respecte. C'est vrai, ils ne savent que ricaner... ils ont 
môme inventé le ridicule du courage... 

JUDITH. 

Ils ont raison... il y a des courages ridicules... Quant à 
moi, j'en ai assez de tes mauvaises humeurs et de ton 
injustice! 

MICHEL. 

Et, ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est que tu es 
avec eux contre moi. Tu n'as jamais compris combien 
c'est irritant, exaspérant, quand on aime une femme... 

JUDITH. 

Ah! parlons-en de ton amour! 

MICHEL. 

Oui, quand on aime une femme, do routendre vanter 
et exalter sans cesse les gens qui sont le plus différents 
de soi, car tu n'y as mis aucune discrétion, aucun 
ménagement. 

JUDITH. 

Tant pis poui* toi, si la comparaison n'a pas été à ton 
avantage... il fallait leur ressembler. 



320 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Leur ressembler, le ciel m'en préserve ! 

JUDITH. 

Tant pis pour toi, il ne fallait pas te montrer infé- 
rieur... Eh bien! oui, je les aime mieux que toi; je les 
trouve cent fois, dix mille fois plus intelligents et plus 
agréables que toi ; oui, tu me les as fait aimer avec leurs 
défauts et avec leurs tares... C'est mon peuple, c'est 
ma race, je l'aime sans réserves! Je n'ai qu'un regret, 
c'est de m'en être éloignée un moment. Ah! Dieu! si 
c'était à refaire! 

MICHEL. 

Il faudra bien pourtant que tout ce monde-là désap- 
prenne le chemin de ma maison!... 

JUDITH. 

Tu as la prétention de m'empêcher de recevoir mes 
amis? Alors, tu préfères sans doute que j'aille chez 
eux? Tu ne vas pas m'enfermer ici, j'imagine?... Vivre 
en tête-à-tête avec toi?... Ah! bien, merci, ce serait 
gai. Mais je reçois bien tes amis, moi! 

MICHEL. 

Tu n'en reçois pas beaucoup, ils ne viennent plus. 

JUDITH. 

J'en reçois encore trop... quand ce ne serait que ce 
petit jésuite de Trévières... tes amis et tes parents, ton 
vieil imbécile d'oncle, ce raté, et ta gourgandine de 
soeur! 

MICHEL. 

Je te défends... 

JUDITH. 

Je recevrai ici qui me plaira, je te prie de le croire. 

MICHEL. 

En tout cas, il y en a un que tu ne recevras pas, je 
t'en réponds, c'est ton Vowenberg! 



ACTE TROISIÈME 321 

JUDITH. 

Nous verrons. Tout ça, parce qu'il a dit que ton sol- 
dat de frère faisait un métier d'imbécile... il a eu raison! 

MICHEL. 

Pas plus que ton banquier de frère ne fait un métier 
de voleur! 

JUDITH. 

Ah! prends garde, Michel, prends garde! J'ai déjà 
quitté un homme avec lequel je ne pouvais pas m'en- 
tendre. Je l'ai quitté parce qu'il détestait ceux de 
ma race, parce qu'il voulait m'imposer ses façons 
de voir et de comprendre, ou plutôt de ne rien voir 
et de ne rien comprendre! Je n'admettrai pas davan- 
tage que tu veuilles m'imposer les tiennes, que tu pré- 
tendes exercer une domination sur mes idées qui sont à 
moi, entends-tu, à moi, ni un contrôle, quel qu'il soit, 
sur mes amitiés. Ça, je ne l'admettrai jamais !... jamais ! 
ou plutôt, je m'en irai... 

MICHEL. 

Judith! voyons, Judith! ne crie pas comme ça... 
Qu'est-ce que tu as?... Je t'en prie... calme-toi... j'ai 
été plus loin que je ne voulais... Mes paroles ont dé- 
passé ma pensée... 

Il tâche à la calmer, à la reprendre. 
JUDITH. 
C'est trop facile à dire... (EI dans une crise do colère toujours 
croissante, elle ne cesse de crier.) Non, non, c'cst trop tard, 

c'est trop tard !... Je m'en irai !... Je m'en irai. 

Jusqu'à ce qu'elle tombe évanouie sur un canapé. — A ce moment 
le domestique entre. 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

M. Lazare Hœndelssohn ! 

MICHEL, à genoux, auprès de Judith. 

Faites-le entrer. Dites à Léontine d'apporter de 
l'éther. 



322 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

SCÈNE IV 
MICHEL, JUDITH, évanouie, LAZARE. 

LAZARE. 

Bonjour, Michel!... Qu'y a-t-il donc?... Judith est 
malade? 

MICHEL. 

Oui... nous avons eu une discussion très vive, elle 
s'est mise en colère... 

LAZARE. 

Ah! ah! 

Cependant Léontine a apporté de l'élher. 
MICHEL, prenant le ilacon d'éther qu'il fait respirer à Judith. 

Je l'ai déjà vue ainsi deux ou trois fois, ce ne sera 
rien... La première fois, j'ai cru qu'elle allait mourir... 
C'était effrayant! Elle est tellement nerveuse... Oh! 
ce ne sera rien... tout à l'heure, elle va revenir à elle... 

JUDITH, sentant Michel auprès d'elle. 

Non... non... pas toi... va-t'en! 

MICHEL. 

Elle va mieux... mais il est préférable qu'elle ne me 
voie pas, quand elle ouvrira les yeux. Je m'en vais... 
Je vais embrasser mes enfants que leur grand'mère m'a 
amenés à côté, au Luxembourg, je ne serai pas long- 
temps. Restez auprès d'elle... vous avez beaucoup d'in- 
fluence sur elle... vous lui parlerez... vous la calmerez... 
je reviens tout de suite... je serai dans mon cabinet... 
vous m'appellerez... 

LAZARE. 

Oui... oui... vous pouvez être tranquille... comptez 
sur moi!... 

Michel sort. Pendant co dialogue entre Lazare et Michel, Léonline 
est restée auprès de Judith. 



ACTE TROISIÈME 323 



SCÈNE Y 
LAZARE, JUDITH. 

Au bout de quelques secondes, Judith ourre les yeux, et aperçoit Lazare. 
JUDITH, faiblement. 

C'est VOUS, Lazare. Depuis quand êtes-vous là? 

LAZARE. 

Je suis entré dans le moment que vous étiez éva- 
nouie. 

JUDITH. 

Et Michel, où est-il? 

LAZARE. 

Il est sortL.. Il est allé voir ses enfants et m'a prié de 
rester auprès de vous jusqu'à ce qu'il revienne... 
Voyons, qu'y a-t-il? 

JUDITH, à la femme de chambre. 

Merci, Léontine. (EUe lui fait signe qu'elle n'a plus besoin 
d'elle et, quand Léontine est sortie :) Je vieUS d'avoir UUe dis- 

cussion des plas violentes avec Michel. 

LAZARE. 

Oui, je sais... mais à quel propos? 

JUDITH, comme épuisée. 

A propos d'une scène ridicule qu'il a faite à Vowen- 
berg qui déjeunait ici... Il s'est permis de le mettre à la 
porte. A-t-on idée de ces façons-là! C'est à croire qu'il 
est devenu fou. 

LAZARE. 

Vous me surprenez... Michel n'est pas un homme vio- 
lent; il a fallu (les raisons sérieuses, graves, pour l'ame- 
ner à un acte pareil. 



324 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH 

Oh ! des raisons sérieuses ! Il n'a pas besoin de ça. 

LAZARE. 

Enfin, comment ça est-il venu? 

JUDITH. 

Vowenberg a dit contre le militarisme des choses 
qui ont eu le malheur de déplaire à Michel. 

LAZARE. 

En quels termes les a-t-il dites? Je connais son lan- 
gage habituel... Il me semble Tentendre. Michel n'a 
peut-être pas tout à fait tort... 

JUDITH. 

Comment! vous excusez Michel? Pourtant, Vowen- 
berg est des nôtres. 

LAZARE. 

Je sais bien; c'est un grand malheur pour nous que 
des gens comme lui soient des nôtres. Il y a des mo- 
ments où, moi-même, il me rendrait antisémite. 

JUDITH. 

Je ne vous dis pas; mais, non content de l'avoir mis 
à la porte, Michel a la prétention de m'empêcher de 
voir mes amis. Alors, j'ai pris une colère folle... 

LAZARE. 

Je vois ce qui s'est passé : vous étiez nerveux tous 
les deux et vous vous êtes dit des choses blessantes. 

JUDITH. 

Irréparables ! 

LAZARE. 

Oh! irréparables... Ce qu'on dit dans ces moments-là 
ne compte pas. 

JUDITH. 

C'est dans ces moments-là, au contraire, que l'on dit 



ACTE TROISIEME 325 

bien tout ce qu'on pense et rien que ce qu'on pense. De 
telles discussions deviennent entre nous de plus en plus 
fréquentes et, à chaque fois, nous nous découvrons plus 
distants l'un de l'autre, plus hostiles l'un à l'autre. 
Cette vie-là n'est plus possible... D'abord, je n'aime plus 
Michel ! 

LAZARE. 

Ne dites donc pas ça... vous n'en savez rien... Vous 
êtes dans un tel état de surexcitation... 

JUDITH. 

Non, non, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en suis 
aperçue, et lui sent bien que je ne l'aime plus... Après 
une discussion comme celle de tout à l'heure, comment 
en douterait-il?... Nous n'avons pas une idée com- 
mune... nous ne parlons pas la même langue : nous 
sommes deux étrangers en face l'un de l'autre. 

L\ZARE 

Oui, deux étrangers. 

JUDITH. 

Il sait quel élan, venu des profondeurs de mon être, 
me porte vers ceux de ma race. Peut-être devine-t-il 
obscm'ément que j'en ai choisi un. Alors, il est inquiet, 
irritable, jaloux... dans tout juif, il voit un rival. Il est 
jaloux de Vowenberg, il est jaloux de tout et de tous 
et, naturellement, il n'est pas jaloux du seul homme 

dont il aurait lieu de l'être! (Un silence; cUe regarde fixement 
Laiare qui détourne son regard.) Enfin! ne parlons paS de tOUt 

ça... quand vous êtes là, j'oublie tout... Je suis si heu- 
reuse de vous voir, que ce bonheur-là efface tout le 
restp... J'oublie, je suis très heureuse ! (EUe pleure.) Je vous 
demande pardon. 

LAZARE, lui prenant la main. 

Ma pau\Te petite Judith, vous êtes encore toute vi- 
brante de cette discussion... Allons, pleurez, pk'urez, 
ça vous fait du bien. 

IV. 28 



326 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH, dans les larmes. 

Mais non, mais non, ça ne me fait pas de bien; vous, 
vous surtout, Lazare, ne me donnez donc pas des conso- 
lations aussi banales. Ça ne me fait pas de bien, ça me 
fait du mal, au contraire... Ce n'est pas cette scène de 
tout à rheure... ça m'est bien égal... Je pleure parce 
que je suis malheureuse, parce que je souffre, parce que 
je vois bien que je me suis trompée, que j'ai gâché ma 
vie... parce que... parce que j'ai des accès de désespoir 
fou, quand je songe que vous m'avez aimée autrefois 
et que je n'ai pas voulu devenir votre femme... et que 
j'ai passé à côté du bonheur!... 

LAZARE. 

Pourquoi parlez- vous de ça, Judith?... Je ne vous en 
ai jamais reparlé, moi. 

Il ne lui tient plus la main 

JUDITH. 

Je sais bien, vous ne m'en avez jamais reparlé... Je 
vous demande pardon, mais il y a des moments où le 
cœur déborde et où les secrets se répandent qu'on 
voulait tenir cachés au plus profond de soi... Ce n'est 
pas ma faute. . . Pourquoi êtes- vous revenu dans ma vie ?.. . 
Car c'est vous qui êtes revenu... Et puis, vous m'avez 
témoigné tant d'intérêt, une si tendre affection... vous 
venez souvent ici... vous passez de longues heures 
auprès de moi... Alors, j'ai bien pu croire, espérer que 
vous-même... 

LAZARE. 

Vous ne devez pas dire ça, Judith, il ne faut pas que, 
sur un tel sujet, il y ait un malentendu entre nous... Ne 
me faites pas regretter d'être venu souvent ici, puisque 
vous avez pu attribuer à un autre sentiment que l'amitié 
la fréquence de mes visites... Je viens, parce que je 
passe auprès de vous des heures claires et qui me font 
oublier bien des tristesses. Je vous parle des idées qui 
me passionnent, car elles vous passionnent aussi... 



ACTE TROISIÈME 327 

C'est une joie rare et délicieuse de causer avec vous, 
Judith... vous êtes très intelligente et vous avez un des 
cerveaux les plus intéressants que je connaisse. 

JUDITH. 

Ah! toujours mon intelhgence et mon cerveau!... 
Mais j'ai un cœur aussi, Lazare, et c'est de tout ce 
cœur-là que je vous aime !... 

LAZARE. 

Judith ! Judith ! taisez-vous ! 

JUDITH. 

Oui, je vous aime. Hélas! j'ai été indifférente autre- 
fois, coquette peut-être, cruelle même; j'étais trop 
jeune pour comprendre quel homme supérieur vous 
étiez et vers quelles hauteurs sereines vous m'auriez 
emmenée. Mais, depuis, j'ai vécu, et en vous seul j'ai 
reconnu mon seul maître. 

LAZARE. 

Ah! Judith, pourquoi me troubler par cet aveu qui 
fait revivre soudain en moi le passé, toute ma jeunesse, 
mon espérance et mon désir?... Vous pleurez, vos 
lai'mes inondent mon cœur et je ne puis vous consoler. 
Michel est morf ami. 

JUDITH. 

3e ne l'aime plus... je suis prête aie quitter! 

LAZARE. 

Et quand bien même?... Que ferais-je de vous? Je 
vous respecte trop pour faire de vous ma maîtresse... 

JUDITH. 

Ah ! ne me respectez pas trop... Vous avez eu des maî- 
tresses pourtant! Vous m'avez aimée et vous m'aime- 
riez encore, je le sens, je le jure ! 

LAZARE. 

Je vous ai aimée comme celle dont on veut faire sa 
compagne fidèle, sa femme... mais depuis... 



328 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

JUDITH. 

Mais depuis... Ah! parlez!... Je vous en supplie, pas 
de restrictions, maintenant, je peux tout entendre ! 

LAZARE. 

Depuis, vous avez fait un long séjour parmi les étran- 
gers. 

JUDITH. 

Parmi les étrangers... Je comprends, c'est notre race 
que vous respectez en moi, en ne me jugeant plus 
digne d'être votre femme. 

LAZARE. 

Oui, pour que notre race soit la plus forte, il faut aussi 
qu'elle soit la plus pure !... D'ailleurs, l'œuvre à laquelle 
je me suis consacré m'interdit de mêler une femme à 
ma vie. 

JUDITH. 

Pourtant, si cette femme n'avait d'autre ambition 
que de se consacrer tout entière à cette oeuvre, d'être 
auprès de vous une compagne, une amie. Il y a des ma- 
riages spirituels, de tels unions ont existé. 

LAZARE. 

Vous vous exaltez. Mais vous êtes jeune, séduisante 
et très femme, Judith. Pourquoi vivre dans les dangers 
d'une continuelle tentation, ou, alors, succomber? Le 
monde ne croirait pas à la pureté de cette union. 

JUDITH. 

Alors, vous me refusez même ça, et vous me parlez 
de l'opinion du monde. Ah! j'expie chèrement la faute 
d'avoir été sans expérience! De toutes parts, je me 
heurte à des préjugés et contre une morale qui n'est pas 
la mienne; c'est au nom de cette morale que vous me 
désespérez, que vous m'humihez... et vous vous vengez 
cruellement de mon dédain de jadis! 



ACTE TROISIÈME 329 

LAZARE. 

Oh! Judith! Comment une telle pensée peut-elle 
entrer dans votre esprit?... Comprenez-moi bien; je ne 
me venge pas... Devant votre douleur et votre sincé- 
rité, un tel sentiment de ma part serait bien peu géné- 
reux. Il me faut au contraire beaucoup de courage pour 
vous parler comme je le fais... beaucoup de courage, 
croyez-moi... désormais, je ne pourrai même plus être 
votre ami. 

JUDITH. 

Ne dites pas ça, Lazare, ne dites pas ça! Il faut cpie 
vous restiez mon ami. Je ne vous parlerai plus jamais 
de tout cela, je vous le promets; mais restez mon ami, 
ou alors, vous m'abandonneriez dans une détresse 
effroyable... et je serais capable de tout. C'est vrai, j'ai 
le cœur désemparé, l'âme obscurcie... tout s'écroule 
autour de moi, tout s'écroule, je ne sais plus où je 
vais... je ne sais plus... ne m'abandonnez pas... venez à 
mon secours... éclairez-moi... de vous seul, j'accepte 
un conseil, une direction!... 

LAZARE. 

Ah! ma pauvre petite Judith!... C'est affreux! Quel 
conseil voulez-vous que je vous donne? Vous devez 
rester avec Michel. 

JUDITH. 

Je ne l'aime plus, je ne peux plus Taimer... au nom de 
quelle morale encore dois-je rester avec lui? 

LAZARE. 

C'est pour vous qu'il a quitté sa femme et ses enfants 
et, par là, il est votre créancier. C'est une traite qu'il 
a tirée moralement sur vous. Et puis, il vous aime. 

JUDITH. 

11 m'aime!... il m'aimo, (Désignant leijioupe Je RoJin.) tonoz, 
comme l'homme qui est sur cette cheminée et qui s'ac- 
croche désespérément à cette femme. 

28. 



330 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

LAZARE. 



Je le plains. 
Écoutez ! 
Quoi donc? 



JUDITH. 
LAZARE. 



JUDITH. 

Je Tentends qui rentre, et la pensée de le revoir tout 
à l'heure m'est insupportable. Il va me demander par- 
don... et nous nous réconcilierons, sans que je lui aie 
dit que je Faime... et il se contentera de cette réconci- 
liation. 

LAZARE. 

Il attend à côté, pauvre homme ! Il avait tant de peine ! 
Voulez- vous que je l'appelle? 

JUDITH, avec un geste de découragement. 
Si vous voulez! (Lazare se dirige vers la porte du cabinet de 

Michel.) Mais attendez, j'ai quelque chose à vous de- 
mander... Savez- vous si le ministère est formé? 

LAZARE, un peu surpris. 

Pas encore, mais ce n'est qu'une affaire de vingt- 
quatre heures, deux jours au plus. Pourquoi me de- 
mandez-vous ça? 

JUDITH. 

Sageher sera président du Conseil ? 

LAZARE. 

Très probablement, pourquoi ? 

JUDITH. 

Vowenberg voudrait être attaché à son cabinet. 

LAZARE. 

Vowenberg? 

JUDITH. 

Oui... Sagelier, je crois, n'a rien à vous refuser. 



ACTE TROISIÈME 331 

LAZARE. 

Je ne crois pas. 

JUDITH. 

Alors, il faut lui recommander VowenJberg. Vous me 
le promettez ? 

LAZARE. 

Je vous le promets, 

JUDITH. 

Ne perdez pas de temps, allez le voir en sortant d'ici. 
N'en parlez pas à Michel, c'est inutile, avec sa jalousie, 
et après ce qui s'est passé tantôt... 

LAZARE. 

C'est entendu! 

Il se dirige vers le cabinet de Michel. Le rideau tombe. 



Rideau. 



ACTE QUATRIÈME 



Huit jours après. Le cabinet de travail de Michel. — Au lever du 
rideau, Michel, assis devant sa table, est en train d'écrire. Un 
orgue de barbarie moud, dans la rue, des airs tristes qui, par 
cette matinée de printemps, entrent par la fenêtre ouverte; 
Michel se lève, jette une pièce de monnaie et ferme la fenêtre. 
L'orgue va jouer plus loin. Un domestique entre. 



SCÈNE PREMIÈRE 
MICHEL, UN DOMESTIQUE, SUZANNE. 

LE DOMESTIQUE, remettant une carie à Michel. 

Cette dame voudrait absolument parler à Monsieur. 

MICHEL, très surpris. 

C'est bien... faites-la entrer. 

Quelques secondes, puis Suzanne entre. 

SUZANNE. 

Bonjour, Michel. 



ACTE QUATRIÈME 333 

MICHEL. 

Bonjour, Suzanne, (un ion? sUence.) Mais je vous de- 
mande pardon... asseyez-vous... je vous demande par- 
don... je suis très... 

SUZANNE. 

Oui, vous êtes étonné de me voir ici. Depuis deux ans 
que nous sommes séparés, c'est la première fois que 
nous sommes en face l'un de l'autre. Mais vous devez 
bien penser qu'il m'a fallu un motif grave pour me pré- 
senter dans cette maison, à cette heure matinale, au 
risque de rencontrer... 

MICHEL. 

Vous ne la rencontrerez pas, elle est sortie... 

SUZANNE. 

Je viens de chez mon avoué... il m'a dit que vous vous 
opposiez à ce que j'emmène mes enfants. Est-ce vrai? 

MICHEL. 

Oui, c'est vrai. 

SUZANNE. 

Alors, je suis accourue comme une folle, sans réfléchir 
à ce que ma visite pouvait avoir d'extraordinaire. 
Aussi bien, ces événements sont loin... il me semble 
que nous pouvons causer très amicalement et, depuis 
notre séparation, vous avez toujours fait preuve de 
conciHation et de générosité, vous vous êtes toujours 
montré très juste, chaque fois qu'il s'est agi des en- 
fants... C'est ce qui m'a encouragée à faire auprès de 
vous cette démarche. Certes, je n'ignorais pas que le 
fait de mo remarier pouvait apporter des modifications 
dans les arrangements pris jusqu'ici en ce qui les con- 
cerne. Vous pouviez les voir deux fois par semaine chez 
leurs grands-parents... vous aviez le droit d'exiger la 
continuation de ces visites... C'est votre droit absolu. 
Pourtant, je ne croyais pas que vous en useriez. 

MICHEL. 

Pourquoi? \'ous voulez vous remarier... rien de 



33i LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

mieux... rien de mieux... Mais vous épousez un homme 
qui demeure très loin, au fond d'une province... vous 
avez l'intention, je le sais, de vivre la plus grande partie 
de Tannée, huit mois au moins, à la campagne. Voyons, 
Suzanne, vous n'avez pourtant pas la prétention d'em- 
mener les enfants là-bas, en Meurthe-et-Moselle, de me 
séparer d'eux pendant huit mois? 

SUZANNE. 

Hélas ! une mère a toutes les prétentions. 

MICHEL. 

Je sais bien, mais réfléchissez un peu... vous me de- 
mandez là un sacrifice difficile. 

SUZANNE. 

Ah! je ne me le dissimule pas... Pourtant, si vous 
aviez consenti ce sacrifice, j'aurais su le reconnaître... 
Par exemple, vous les auriez eus plus longtemps aux 
vacances... vous auriez pu les voir quand vous auriez 
voulu... j'étais disposée à faire les concessions les plus 
larges. 

MICHEL. 

Je n'en doute pas... mais je n'en profiterais pas de 
ces concessions. Vous allez demeurer à Nomény. On ne 
va pas à Nomény comme on va à Asnières. Si votre 
futur mari a des terres à faire valoir en Lorraine, moi, 
j'ai mes occupations à Paris. Alors, où, quand, comment 
verrais-je mes enfants? Deux ou trois fois par an. 
Sans compter qu'à une telle distance et à de tels inter- 
valles, je n'aurais plus aucune influence, aucune 
direction sur eux. Autant dire que je m'en sépare 
complètement, que je renonce à leur affection, à leur 
tendresse et que je consens à n'être bientôt plus pour 
eux qu'un étranger. 

SUZANNE. 

Oh! 

MICHEL. 

Mais oui... un étranger! D'abord, qui s'occupera de 



ACTE QUATRIÈME 335 

leurs études? A la rigueur, vous pouvez diriger celles 
de votre fille; mais mon fils, Raymond, va avoir douze 
ans; son éducation devient une chose sérieuse et qu'il 
m'appartient à moi aussi de surveiller. 

SUZANNE. 

Vous pourrez toujours suivre les grandes lignes de 
cette éducation. Pour le reste, M. de Paruel est un 
homme très intelligent, très instruit et je le crois 
capable... 

MICHEL. 

C'est possible, mais M. de Paruel s*intéressera-t-il à 
vos enfants, et d'abord, les aimera-t-il? Il ne sera que 
leur beau-père après tout. 

SUZANNE. 

C'est un homme très bon et d'un grand cœur... 
S'il ne devait pas les aimer, vous pensez bien que 
ne songerais môme pas à ce mariage. D'ailleurs, les 
enfants, qui ont un instinct sûr et qui ne se trompe 
pas, l'aiment déjà... 

MICHEL. 

Comme un père! Ah! voilà la phrase que j'attendais. 

SUZANNE. 

Je ne l'ai pas dite. 

MICHEL. 

Eh bien, c'est ce que je ne veux pas. M. de Paruel a 
toutes les qualités de l'esprit et du cœur, c'est entendu. 
Mais vous pouvez avoir d'autres enfants avec lui... 
avez- vous songé à ça? Alors que deviendront les 
miens? Ils seront sacrifiés... parbleu! C'est toujours la 
même chose. 

SUZANNE. 

Je vous demande pardon... je serai là. 

MICHEL. 

Ah! vous serez là... vous serez là... Non, non, c'est 

impossible. (On frappe.) Eutrcz! (Lc domestique paraît.) 

Qu'est-ce que c'est? 



336 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

LE DOMESTIQUE. 

C'est M. Trévières. 

MICHEL. 

Eh bien, vous l'avez fait entrer au salon ? 

LE DOMESTIQUE. 

Oui, Monsieur. 

MICHEL. 

C'est bien. Priez-le d'attendre. 

Le domestique sort. 

SUZANNE, se levant. 

Votre décision est irrévocable... vous ne voulez pas 
que je les emmène? 

MICHEL, presque durement. 

Non. 

SUZANNE. 

Et vous demanderez que Marguerite et Raymond 
soient mis en pension à Paris ou près de Paris? 

MICHEL. 

Puisqu'ils en ont l'âge, c'est probablement ce qu'un 
tribunal décidera. 

SUZANNE. 

Ce serait bien cruel pour ces pauvres petits qui ne 
m'ont jamais quittée... et puis, ils sont d'une telle 
sensibilité!... ce sont des êtres si délicats. Pour eux 
plus que pour d'autres, l'internat serait une chose 
douloureuse. Combien de fois vous ai-je entendu dire 
que les enfants devaient être élevés dans la famille, 
dans la douce chaleur des caresses. 

MICHEL. 

Je ne vous dis pas le contraire; mais puisqu'il n'y a 
pas d'autre solution. 

SUZANNE. 

Si, il y en a une... 



Laquelle? 



ACTE QUATRIEME 337 

MICHEL. 
SUZANNE. 

C'est que je ne me remarie pas... C'est sans doute 
ce que vous voulez. Je pouvais refaire ma vie que vous 
avez défaite de la façon que vous savez; vous m'en 
empêchez, soit, mais vous cessez d'être juste en préten- 
dant exercer votre droit. 

MICHEL. 

Il ne s'agit pas d'exercer un droit, comprenez-moi 
bien. Je ne vous empêche pas de vous remarier... seule- 
ment, vous choisissez un homme qui habite la Lor- 
raine... pourquoi pas l'Amérique ! 

SUZANNE. 

J'ai choisi un homme qui m'aime sincèrement, et 
dont le caractère m'offre toutes les garanties de fidé- 
lité, de sécurité, dont j'ai besoin. Ils n'ont pas manqué, 
ceux qui s'offraient à me consoler, sans m'épouser. 
Si je n'avais pas été une honnête femme, si j'avais pris 
un amant, à Paris, auprès de vous, avec un peu d'habi- 
leté et d'hypocrisie, je serais restée digne de la garde 
et de l'éducation de mes enfants, n'est-ce pas? Oui, 
je pouvais être une amante, une courtisane même, je 
ne peux pas être une épouse. Je n'ai pas trente ans, 
les hommes me disent que je suis belle; j'en rencontre 
un qui m'aime assez pour me donner son nom et me 
consacrer sa vie; mais si je veux qu'on me laisse mes 
enfants et ne pas déchoir de mes prérogatives de mère, 
je dois renoncer à être une femme... C'est très bien. 

MICHEL. 

Vous mo mettez dans ime situation épouvantable; 
t'est vrai, j'ai l'air d'un bourreau. 

SI ZANNE. 

Cette situation-là, c'est vous qui l'avez créée. 
IV. ï9 



338 LE RETOUR DE JERUSALEM 

MICHEL. 

Parce que j'ai eu des torts autrefois, ce n'est pas une 
raison pour que je fasse aujourd'hui toutes les conces- 
sions. Vous ne voulez pas vous séparer de vos enfants, 
moi non plus... je suis leur père autant que vous êtes 
leur mère ! 

SUZANNE. 

Non, pas autant; car moi, même au prix de mon 
bonheur, encore aujourd'hui, je ne veux pas les quitter, 
tandis que vous, vous les avez abandonnés. Lorsque 
vous êtes parti, il y a deux ans, votre paternité était 
moins exigeante. 

MICHEL. 

Si je suis parti, c'est parce que vous m'avez chassé... 
rappelez-vous, c'est vous-même qui m'avez ouvert la 
porte. 

SUZANNE. 

Oui, toute grande, je me rappelle; mais il n'y avait 
que ça à faire. Je venais de découvrir les lettres de 
cette femme, vous m'aviez avoué, vous m'aviez crié 
que vous l'aimiez. J'ai compris que vous ne pouviez 
pas vous passer d'elle; vous étiez sous l'empire d'une 
véritable incantation. 

MICHEL. 

Et vous, vous étiez sous l'empire d'un orgueil exas- 
péré! 

SUZANNE. 

Oui, je sais bien, on a dit que j'étais une orgueilleuse ; 
on n'a vu que mon orgueil, mais on n'a pas vu mes 
larmes, on n'a pas entendu mes sanglots et mes cris 
de désespoir; car je peux bien vous le dire maintenant, 
j'ai souffert par vous autant que peut souffrir une créa- 
ture humaine. Ah! oui, je peux parler de la douleur, 
j'en ai connu toutes les phases. J'en ai connu la période 
instinctive, presque animale, et qui n'est pas la plus 
effrayante, je vous assure. Le jour de votre départ, 



ACTE QUATRIÈME 339 

j'ai cru que je deviendrais folle. D'autres jours qui ont 
suivi, dans un besoin fié\Teux de mouvement, je mar- 
chais à travers la campagne, je marchais jusqu'à ce 
que je tombe par terre, épuisée, étendue contre la 
terre comme une bête blessée, avec le seul espoir de 
mourir. 

MICHEL, très ému. 

Suzanne ! 

SUZANNE. 

Et puis, j'ai été malade : pendant quatre mois, entre 
la vie et la mort... 

MICHEL. 

Oui, OUI, je sais. 

SUZANNE. 

Et puis ma douleur est devenue consciente, lucide, 
contemplative, profonde; c'est la période la plus poi- 
gnante... elle dure longtemps, longtemps!... Voyez- 
vous, rien qu'à évoquer ces heures sombres, je suis 
prise d'eiïroi. Je me demande comment je suis là 
devant vous, comment j'ai la force de vous en parler. 
Ah! Michel, malgré tout le mal que vous m'avez fait, 
je ne vous souhaite pas... 

Elle pleure douceraenl. 

xMICHEL. 

Suzanne, ma chère Suzanne, ma pauvre Suzanne, 
c'est affreux! 

SUZANNE. 

Et puis le temps accomplit son œuvre ; il faut Taider 
et avoir la volonté d'oublier. Ah! ça ne se fait pas tout 
de suite : on traverse encore des crises aiguës; mais 
c'est comme ces mauvais rêves qui vous deviennent 
familiers et pour ainsi dire mécaniques. Vous savez, 
quand on rêve que quelqu'un veut vous jeter dans un 
précipice; on s'accroche à lui, on lutte désespérément, 
jusqu'à ce que, dans son sommeil, à force d'avoir eu ce 
cauchemar, on se dise :« Laisse-toi donc tomber, puisque 
tu te réveilleras dans ton lit! » et, en effet, on se 



340 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

réveille dans la vie, dans les mille occupations journa- 
lières, dans Tafîection de quelques amis, dans la ten- 
dresse de ses enfants. Ceux-là étaient ma grande conso- 
lation, mon cher devoir, ma seule raison de vivre. 
Mais ne parlez pas toujours de mon orgueil... J'ai 
souffert, Michel, je vous assure, et pourtant il paraît 
que ce n'est pas assez. 

MICHEL. 

Suzanne, oubliez ce que je vous ai dit tout à l'heure; 
vous avez raison, j'étais injuste et je n'ai pas le droit 
de vous empêcher d'être heureuse. Emmenez vos 
enfants... emmenez-les... ils vous appartiennent, et 
c'est de tout mon cœur et sans arrière-pensée que je 
vous fais ce sacrifice. 

SUZANNE. 

Je vous remercie, Michel. 

MICHEL. 

Ne me remerciez pas, c'est une dette que je paie. 

SUZANNE. 

Oui, une dette. En venant ici, j'avais une grande foi 
dans votre esprit de justice et dans votre bonté. Si 
vous m'aviez refusé ce que je vous demandais, c'eût 
été une suprême désillusion. J'ai cru autrefois que je 
ne pourrais jamais vous pardonner; mais aujourd'hui, 
et pour ce que vous venez défaire, je vous pardonne. 

Elle lui tend la main. 

MICHEL. 

Alors, vous allez être heureuse maintenant? 

SUZANNE. 

Je l'espère... j'aurai une vie tranquille... à la cam- 
pagne... C'est la vie qui me convient. J'ai toujours eu 
un peu une âme de fermière, moi. Je me rends bien 
compte que j'étais trop simple pour vous... je ne suis 
pas assez... comment dirais- je ? assez inquiétante ; disons 
le mot, je ne suis pas une cérébrale. 



ACTE QUATRIÈME 341 

MICHEL. 

Ah! Suzanne, soyez généreuse, ne m'accablez pas. 
Vous savez bien que vous avez la plus belle intelli- 
gence : rintelligence du cœur. 

SUZANNE, soinianl. 

Allons... allons... ne prononcez pas de mots irrépa- 
rables. Maintenant, je m'en vais... je m'en vais... il faut 
que je m'en aille. D'abord, il y a quoiqu'un qui vous 
attend. Au revoir, Michel. 



MICHEL. 



Je vous accompagne 



Il la reconduit. Quelques secondes, puis il rentre dans son cabinet 
avec Trévières. 



SCÈNE II 
MICHEL, TRÉVIÈRES, puis JUDITH. 

MICHEL. 

Excusez-moi de vous avoir fait attendre. 

TRÉVIÈRES. 

C'est moi qui vous demande pardon de vous déran- 
ger, mais j'ai à vous parler. 

MICHEL. 

Voyons, de quoi s'agit-il? 

TRÉVIÈRES. 

Eh bien, voilà, c'est très délicat... il m'arrivo une 
chose assez surprenante... je voulais d'abord vous 
écrire; mais il m'a paru préférable de venir vous trou- 
ver. Je vous avais demandé, il y a quelques jours, de 
parler pour moi à Sagelier qui est votre ami, de me 

49. 



342 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

faire attacher à son cabinet. Vous m'avez dit depuis 
que vous aviez effectivement vu Sagelier et que, sur 
votre recommandation, il vous avait paru très bien 
disposé en ma faveur. Vous avez même ajouté que 
vous considériez la chose comme faite. 

MICHEL. 

Oui. Eh bien? 

TRÉVIÈRES. 

Eh bien, vous savez qui est nommé à ce poste 
d'attaché ? 



MICHEL. 

TRÉVIÈRES. 

MICHEL. 



Non. 

Vowenberg. 

Vowenberg? 

TRÉVIÈRES. 

Réellement, vous ne le saviez pas? 

MICHEL. 

C'est la première nouvelle. 

TRÉVIÈRES. 

Pourtant, une personne qui vous touche de très 
près s'est employée pour lui d,ans cette affaire. 

MICHEL. 

Je ne comprends pas du tout... de quelle personne 
voulez-vous parler? 

TRÉVIÈRES. 

Mais de votre... mais de votre amie... enfin de 
Mme Fuchsyani. 

MICHEL. 

Judith! Vous prétendez que Judith... 

TRÉVIÈRES. 

Je ne prétends pas, monsieur Aubier, j'en suis cer- 
tain. Non seulement Mme Fuchsyani a fait agir Lazare 



ACTE QUATRIÈME 343 

Hœndelssohn, mais elle a écrit elle-même au ministre 
une lettre dans laquelle, au nom d'anciennes relations 
amicales, elle le priait de s'intéresser à Vowenberg 
et de le prendre auprès de lui. 

MICHEL. 

Je serais bien étonné que Mme Fuchsyani eût écrit 
une telle lettre à mon insu. Vous avez vu cette lettre, 
Tré vières ? 

TRÉVIÈRES. 

Oui, monsieur Aubier, je l'ai vue. 

MICHEL. 

Ah! 

Un silence. 

TRÉVIÈRES. 

Mme Fuchsyani ne savait peut-être pas que vous 
vous intéressiez à moi pour cette place ? 



Si, elle le savait. 



MICHEL. 
TRÉVIÈRES. 



Ah! 

MICHEL. 

Mon cher ami, tout cela est extrêmement pénible... 
je vous fais toutes mes excuses et, comme je comprends 
dans quel état d'esprit vous êtes venu me trouver, 
j'ajoute à ces excuses ma parole d'honnoiu* que j'igno- 
rais absolument cette démarche de Mm? Fuchsyani. 
Je vous en donne ma parole d'honneur. 

TRÉVIÈRES. 

Oh! monsieur Aubier, de vous à moi, une parole 
d'honneur est inutile... vous me l'afftrmez, ça suffit. 

MICHEL. 

Oui, ça doit suffire. 

TRÉVIÈRES. 

Monsieur Aubier, je suis désolé... je vous ai fait de la 
peine, je n'aurais pas dû vous dire... 



344 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Si, si, mon cher enfant, vous avez bien fait... il fallait 
me dire, au contraire... il vaut mieux que je sache. 
Seulement, vous avez eu tort de douter de moi. Si vous 
aviez un peu réfléchi, comment auriez-vous pensé 
qu'après avoir mis, l'autre jour, Vowenberg à la porte 
de chez moi, après m'être battu avec lui, j'allais tout à 
coup m'intéresser à ses affaires, au point de vous 
trahir, vous pour qui j'ai de l'affection et avec qui je 
m'étais engagé? 

TRÉVIÈRES. 

En effet, cela me semblait bien étrange de la part 
d'un homme comme vous... Mais, quelquefois, malgré 
soi, on subit des influences... 

MICHEL. 

Non, mon cher ami, quand il s'agit d'une parole 
donnée, aucune influence... 

A ce moment, Judith entre; elle vient du dehors; elle est en costume 
du matin, son chapeau sur la tête, ombrelle claire, etc.. 

JUDITH. 

Bonjour, Michel. J'entre comme ça. Je savais que tu 
n'étais qu'avec Trévières. (a irévières.) Bonjour, Tré- 
vières. 

TRÉVIÈRES 

Bonjour, madame. 

JUDITH. 

Vous m'excusez? 

TRÉVIÈRES. 

Gomment donc ! où en serions-nous, chère madame, 
si l'on se gênait avec des amis? 

JUDITH. 

En effet... vous avez peut-être encore à causer avec 
Michel? 

TRÉVIÈRES. 

Non, non, nous a\'ions fini... justement, je m'en 
allais. Au revoir, madame. 



ACTE QUATRIÈME 345 

JUDITH. 

Au revoir, Trévières. 

II sort. Michel l'accompagne. Judith, restée seule, tout en enlevant 
son chapeau, aperçoit la carte de Suzanne. Michel rentre. 



SCENE III 
MICHEL, JUDITH. 

, lui tel 

Elle est donc venue? 

MICHEL. 

Oui. 

JUDITH. 

Quand ça est-elle venue? 

MICHEL. 

Tout à l'heure. 

JUDITH. 

C'est charmant, nous aurions pu nous rencontrer 
dans l'escalier. Que venait-elle donc faire ici? 

MICHEL. 

Elle venait me parler au sujet des enfants. 

JUDITH. 

Elle a un avoué. 

MICHEL. 

Oui, mais c'est une question difficile à traiter par 
l'intermédiaire des avoués. 

JUDITH. 

Elle les emmène. 

MICHEL. 

Oui. 



U6 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 



JUDITH. 



C'est que tu le veux bien. Enfin, ça te regarde... 
mais n'aie pas l'air de m'en vouloir. 

MICHEL. 

Tu avais donc écrit à Sagelier pour lui recommander 
Vowenberg. 

JUDITH. 

Oui... je lui ai écrit... 

MICHEL. 

Je trouve incroyable que tu aies fait ça. 

JUDITH. 

Pourquoi ? 

MICHEL. 

Pourquoi! tu me demandes pourquoi? Gomment, 
moi je te dis tout, je n'ai rien de caché pour toi, je te 
mets au courant de tout ce que je fais, tu savais par- 
faitement que je m'occupais de... de... de... (ii no trouve pas 

le nom. Avec un geste d'impatience.) Ah! 
JUDITH. 

Tr évier es. 

MICHEL. 

Oui, de Trévières, pour cette place. Et toi, pendant 
ce temps-là, sans rien me dire, tu manœuvrais pour la 
faire obtenir à Vowenberg! Tu ne trouves pas ça inouï? 

JUDITH. 

Non... tu avais ton protégé, j'avais le mien. N'a-t-il 
pas été convenu que nous gardions chacun nos amis? 
Je ne comprends pas que tu te mettes dans un état 
pareil pour une chose aussi insignifiante. 

MICHEL. 

Insignifiante! tu trouves ça insignifiant, toi? 



ACTE QLATP.IÈME 347 

JUDITH. 

Dame, il ne s'agit pas de la vie d'un homme après 
tout : il s'agit d'un poste d'attaché, et encore ce n'est 
pas pour toi. 

MICHEL. 

Mais, j'aurais préféré cent fois que ce fût pour moi; 
comprends donc que je suis personnellement atteint. 
Dans quelle situation cela me met-il -sis-à-vis de Tré- 
vières? J'ai été obHgé de lui faire des excuses... 

JUDITH. 

Tu es bien bon. 

MICHEL. 

Et j'ai eu beau lui donner ma parole d'honneur que 
j'ignorais ta lettre à Sagelier, je ne suis pas certain 
qu'il soit parti convaincu. 

JUDITH. 

Que Trévières croie donc ce qu'il voudra, il ne 
m'intéresse guère. 

MICHEL. 

Mais, en revanche, Vowenberg t'intéresse trop. Il 
faut même que tu aies des motifs bien puissants, pour 
intervenir de cette façon en faveur d'un homme qui est 
mon ennemi déclaré et que tu sais me haïr. Pourquoi 
as-tu fait ça? Tu l'aimes, il est ton amant... quoi? 
Réponds. 

JUDITH. 

Mais non, mais non, c'est insensé ce que tu dis. Quel 
rapport ça a-t-il? 

MICHEL. 

Alors, qu'y a-t-il donc entre vous, pour que tu n'aies 
pas reculé devant cette trahison? 

JUDITH. 

Michel ! 

MICHEL. 

Mais oui, cette trahison... Il n'y a pas d'autre mot. 



348 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

Qu'y a-t-il entre vous? Je ne sais pas je cherche... 

voyons, expUque-moi... tu ne vas pourtant pas me 
dire encore que c'est parce qu'il est juif. 



Mais si... 
Ah! toujours! 



JUDITH. 
MICHEL. 
JUDITH. 



Mais si, tu ne dois pas chercher ailleurs la significa- 
tion de ce que j'ai fait. (Lentement et comme à elle-même.) 

Oui, du jour où j'ai vu à Jérusalem, priant devant les 
ruines du Temple, ce lamentable troupeau de mes 
coreligionnaires que les persécutions avaient chassés 
du pays où ils étaient nés, je me suis juré à moi-même 
qu'en toute occasion et de toutes mes forces, je servi- 
rais ceux de ma race, que je les servirais afin qu'ils 
deviennent les plus forts, et que nous ne revoyions plus 
les temps abominables, les temps des lois d'exception, 
de la rouelle, des ghettos et des bûchers! Ne juge donc 
pas mon acte à travers tes antipathies et ta jalousie, 
et laisse certaines choses en dehors des personnahtés. 
A ce compte-là, est-ce que Lazare Hœndelssohn aime 
Vowenberg? Il le trouve insupportable, odieux, et 
pourtant, dans cette circonstance, il s'est employé 
aussi pour lui. 

♦ MICHEL. 

Oui, vous vous tenez étroitement ! 

JUDITH. 

Faites-en donc autant ! au lieu de gémir et de récri- 
miner sans cesse. On dirait que vous ne pouvez pas 
vous défendre... vous êtes les plus nombreux pourtant. 
Cette solidarité, vous devriez nous l'envier et tâcher 
de l'imiter ; mais vous faites tout le contraire. Sagelier 
aussi t'a trahi dans cette affaire : Sageher est ton cama- 
rade d'enfance, ton ami de jeunesse; et pourtant, il a 



ACTE (>1L\TRIÈME 349 

préféré être agréable à Lazare Hœndelssohn dont il a 
besoin, tout en sachant que Trévières €st un garçon 
honorable, tandis que Vowenberg!... 

MICHEL. 

Eh bien, moi, malgré tout ce que tu me dis, je 
n'admire pas une solidarité qui, de ton propre aveu, 
s'étend aux gens les moins estimables. Que ce soit 
Trévières ou Vowenberg qui soit attaché au cabinet 
du ministre, ça ne changera pas la face du monde, c'est 
évident; aussi, ce n'est pas de la quantité des consé- 
quences que je m'alarme, mais c'est la qualité, com- 
prends-tu, la quahté de ton procédé qui m'épouvante. 
Tu as beau proclamer le sentiment qui t'a fait agir.... 

JUDITH. 

Certainement, je m'en glorifie. 

MICHEL. 

Alors, pourquoi t'es-tu cachée? Pourquoi ne m'as-tu 
pas averti de ce que tu faisais ? Au moins la lutte eût 
été loyale, égale. Mais, voilà, dans une telle lutte, tu 
n'aurais pas été sûre de vaincre, et quand on entreprend 
quelque chose, il faut mettre toutes ks chances de son 
côté, n'est-ce pas? L'important, c'est de réussir, -de 
réussir quand môme, par n'importe quel moyen. II 
faut faire tout ce qu'on peut pour avoir tout ce qu'on 
peut, et le succès justifie tout. En effet, contre l'appli- 
cation de ces théories, nous ne savons pas nous dé- 
fendre. D'ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je te 
dis tout ça ; nous n'avons pas la même conception de la 
vie : nous ne jugeons pas les mêmes choses avec les 
mêmes états de conscience. Cela éclate dans tout ce que 
tu dis et dans tout ce que tu fais, et c'est très grav<î. 

JUDITH. 

Oui, c'est très grave, iMicht^l. Je ne veux pas me 
mettre en colère; je suis lasse de toutes ces discussi<ms; 
celle-ci sera la dernière, je te le jui^e. Écoute-moi, et 
IV. 30 



350 LE RETOUR DE JERUSALEM 

surtout, comprends-moi bien. Oui, il y a entre nous des 
froissements et des heurts perpétuels; mais, sois juste, 
ce n'est pas ma faute, à moi seule. Rappelle-toi, dans 
les premiers temps de notre amour, comme nous étions 
en parfaite communion d'idées! Rappelle-toi nos con- 
versations ardentes, passionnées et si douces pourtant, 
là-bas, à Jérusalem; alors tu voulais être un homme 
libre, sans préjugés. Mais à peine étions-nous rentrés à 
Paris que tu as été pris de je ne sais quelle peur. Gomme 
ces pauvres malades qui ne peuvent pas traverser les 
grandes places, et dont une force invincible cloue les 
pieds au seuil des espaces, tu n'as pas voulu traverser 
à mes côtés, et la main dans la main, les grandes places 
de joie et de lumière! 

MICHEL. 

Ce que tu appelles des préjugés, ce sont mes 
croyances, opposées aux tiennes : elles affirment que, 
pour chacun, le culte de sa personnalité, le besoin de 
bonheur et l'ardeur de vivre ont pour limites le droit 
et la souffrance des autres. Oui, quand nous étions loin, 
là-bas, à Jérusalem, j'ai pu tout oubUer dans l'eni- 
vrement de l'amour, mais cet amour était empoi- 
sonné dans sa source, et pour traverser librement les 
grandes places de joie et de lumière, il faut avoir 
une conscience tranquille. Quant aux êtres qui vivent 
exaspérément leur vie, sans s'inquiéter des désastres 
qu'ils sèment autour d'eux, ceux-là, quand ils sont 
jeunes, comme toi, peuvent bien croire, un moment, 
qu'ils marchent dans la joie et la lumière; mais ils 
entreront bientôt dans le délire et dans la nuit. 

JUDITH. 

Oui, je sais, ce sont tes idées. Il aurait fallu que ton 
amour fût plus fort que tout. Alors, j'ai perdu peu à 
peu la force et le goût de te convaincre. Oui, il y a entre 
nous des dissentiments qui te blessent et t'irritent ; oui, 
j'ai tous les défauts de ma race, mais crois-tu donc 
n'avoir que les qualités de la tienne ? Et pourtant, si tu 



ACTE QUATRIÈME 351 

m'avais aimée comme je voulais être aimée, ces dissen- 
timents, je me serais efforcée, de toute ma volonté et 
de tout mon amour, à les faire disparaître, tandis qu'ils 
se sont exaspérés, au contraire, au contact de ton 
inquiétant remords. Aujourd'hui, je suis à bout de 
forces : je ne veux plus vivre dans le mensonge; il faut 
que je te dise la douloureuse vérité... je ne t'aime plus, 
Michel, je ne t'aime plus! 

Elle pleure silencieusement. Un long silence. Puis elle se lève, et 
avec des gestes lents, prend son chupeau qu'elle met sur sa tête. 

MICHEL. 

Qu'est-ce que tu fais? 

JUDITH. 

Je m'en vais... je m'en vais... il faut nous séparer... 
je reprends ma liberté. 

MICHEL. 

Ainsi, pour toi, j'aurai quitté mes enfants... bientôt 
on va m'en priver encore davantage, bientôt un étranger 
me remplacera auprès d'eux... et c'est ce moment-là 
que tu choisis pour t'en aller, pour me laisser seul, pour 
m'abandonner, sans inquiétude du vide que tu laisses 
et de ma vie que tu auras perdue. 

JUDITH. 

Hélas! Michel, je choisis le moment où tout me 
prouve que nos existences ne doivent plus être mêlées. 
Crois-tu que ce soit de gaîté de cœur que je m'en aille? 
Tu ne vois donc pas mes larmes ? 

MICHEL. 

Tu ne>ois donc pas les miennes ? 

JUDITH. 

Certes, la mort de notre amour est une chose déso- 
lante; mais son agonie a été plus désolante encore... et 
nous ne devons pas la prolonger... tu sais bien qu'on 
n'aime pas par devoir. 



Ji52 LE RETOUR DE JÉRUSALEM 

MICHEL. 

Oui, j- aurais dû prévoir qu'airec tes idées, un jour tu 
trouverais aussi simple de me dire : « Je ne t'aime plus », 
que tu as trouvé simple, il y a deux ans, de le dire 
à M. de Chouzé. 

JUDITH. 

Comme tu Tas dit à ta femme. 

MICHEL. 

Farce que je t'aimais. 

JUDITH. 

Parce que tu croyais m'aimer. 

MICHEL. 

Ah! je comprends... tu en aimes un autre. G'e&t pour 
ça que tu me quittes. Ah ! malheureuse, qui donc vas-tu 
retrouver ? 

Il la prend rudement par le» poignets. 
JUDITH. 

Qu'importe le nom que je te jetterais! Oui, tu dis 
bien, malheureuse! Celui que j'aime ne m'aime pas, et 
c'est à cause de toi, je l'ai bien compris, que je ne peux 
pas être à lui. Que ta jalousie se rassure... je n'irai pas 
le retrouver. Non, c'est pour moi-même que je veux 
ma liberté ; mais tu es l'obstacle à mon bonheur. Va, 
ne souhaite pas que je reste auprès de toi, car bientôt 
je te haïrais et, alors, ce serait affreux, Michel, ce serait 
affreux!... Et tu ne retiendras pourtant pas de force ni 
par pitié une femme qui s'ennuie ici, de cet ennui 
déprimant, mortel que tu as connu autrefois. Oui, j'ai 
besoin de respirer, car j'étouffe ici, j'étouffe dans 
cette liaison comme tu étouffais autrefois dans ton 
mariage. Et quelle pauvre chose demeurerait à tes côtés 
qu'un être dont la pensée et le cœur ne seraient plus 
là! Laisse-moi partir, laisse-moi partir. 

MICHEL. 

Où iras-tu? 



ACTE QUATRIÈME 353 

JUDITH. 

Je n'en sais rien... j'ai besoin de m'en aller loin, bien 
loin... je suis lasse de l'amour, de la vie, de tout; j'ai 
besoin d'être seule, comprends-tu, seule? \'oyager, 
m'instruire, être indépendante ! surtout, c'était mon rêve 
quand j'étais jeune ûlle : les premiers vœux sont peut- 
être les vœux éternels. Mais ne gardons pas de cette 
séparation un souvenir désespéré... ne nous quittons 
pas comme deux ennemis... donne-moi la main, Michel, 
veux-tu? 

Elle lui tend la main. 

MICHEL, lui donnant la main. 

Oh! je ne suis pas ton ennemi... Adieu, Judith, va 
donc vers tes destinées ! 

JUDITH. 

Adieu, Michel. 

Elle se dirige lentement vers la porte, sans détourner la tète. Michel 
la regarde, immobile. 



Rideau. 



) 



TABLE 



Pages. 

L'Autre Danger 1 

Le Retour de Jérusalem 153 

— — Préface 155 



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MENDÈS (Catulle). Médée. Tragédie en 3 actes, en vers 3 fr. 50 

— Scarron. Comédie tragique en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

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— L'Impératrice. Pièce en 3 actes et 6 tableaux 3 fr. 50 

— Théâtre en prose 3 fr. 50 

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fcE 



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THEATRE, 



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